David Copello, Les droits humains armés. Guérillas, dictatures et démocratie en Argentine.
Rennes, Presses universitaires de Rennes, « Des Amériques », 2025, 240 p.
Droits humains, dictature et démocratie sont des termes qui sont régulièrement associés lorsqu’on évoque le passé récent argentin. La dictature de 1976-1983 a longtemps constitué une césure chronologique forte dans les sciences sociales, notamment à cause du bilan humain laissé par le régime (des milliers de personnes disparues, assassinées, exilées, des enfants enlevés, entre autres crimes). Depuis une vingtaine d’années, alors que les travaux sur cette dictature permettent de mieux comprendre le régime mis en place, ses enjeux et objectifs, d’autres travaux élargissent les bornes temporelles de l’événement. Ces travaux qui portent notamment sur des acteurs ou des courants politiques contribuent à mieux comprendre le passé récent argentin, au-delà du régime dictatorial. Le livre de David Copello est sans aucun doute un apport dans ce sens.
Issue de sa thèse de doctorat, la recherche présentée dans l’ouvrage analyse un discours connu, mais finalement rarement étudié : l’association de la défense des droits humains avec les discours militants révolutionnaires des années 1960 et 1970. Cette analyse donne naissance à cette terminologie qui peut paraître curieuse, voire contradictoire : « les droits humains armés ». David Copello fait référence à un discours qui a été, entre autres, porté par les gouvernements de Néstor Kirchner (2003-2007) et Cristina Fernández de Kirchner (2007-2015). Il s’agit, notamment, d’assumer le militantisme de gauche et d’extrême gauche des années 1970 et de l’associer aux revendications autour de la gestion du passé dictatorial généralement assimilée à la défense des droits humains en Argentine. Le travail de David Copello, en s’intéressant à l’émergence de ces discours dès les années 1970 jusqu’à une période qui précède de peu l’arrivée au pouvoir du couple Kirchner, conduit à mieux comprendre son assise. Ses recherches permettent d’identifier les acteurs au cœur de la construction et de l’installation de ce discours. Quel est le point de départ de ce « discours des droits humains révolutionnaires », comme le nomme David Copello ? Qu’est-ce qui motive sa naissance, comment évolue-t-il et, surtout, comment expliquer sa persistance ?
Pour mieux nous accompagner sur plusieurs décennies d’une histoire argentine mouvementée et nous faire connaître son paysage politique et militant, l’ouvrage se divise en cinq chapitres et s’achève, avant la conclusion, par un « Épilogue » qui donne toute son ampleur à la recherche. Le travail est par ailleurs accompagné de nombreuses annexes, indispensables à la compréhension d’un spectre politique complexe et peu connu en France. Les sources utilisées sont nombreuses et issues aussi bien de centres d’archives que d’archives personnelles. Le travail inclut le dépouillement et l’analyse de nombreuses revues militantes, de la presse quotidienne d’époque, ainsi que de documents internes aux différentes organisations étudiées. Par ailleurs, l’auteur a pu accéder à un grand nombre d’acteurs de l’époque et a complété ses propres entretiens avec des archives orales ou des entretiens réalisés par d’autres chercheurs. Il n’a ainsi rien voulu laisser au hasard dans la reconstruction de ce puzzle singulier, l’évolution du lien idéologique entre « droits humains » et « cause révolutionnaire » des années 1970 aux années 2000. C’est à travers ces multiples sources que David Copello trouve le fil rouge qui devient son principal objet d’étude : un groupe d’avocats militants de gauche qui nouent des liens avec les organisations armées d’extrême gauche dans les années 1970, et qu’il nomme « le groupe Duhalde ».
Le premier apport de ce travail se situe dans l’analyse des écrits de ces acteurs très connus, aussi bien du côté des cercles politiques de gauche et d’extrême gauche, que des cercles militants de défense des droits humains. En prenant pour point d’ancrage Eduardo Luis Duhalde (1939-2012), David Copello montre comment des juristes/journalistes/éditeurs militants, tels que Carlos Alberto González Gartland (1931-2021) et Rodolfo Mattarollo (1939-2014), sont au cœur de la construction d’un discours qui mêle deux des héritages les plus significatifs des années 1970 et de la dictature. Parfois associés, parfois opposés, souvent confrontés, les cercles militants des droits humains et de la « nouvelle gauche » argentine ont contribué à forger des dynamiques politiques au-delà de la polarisation traditionnelle : péronisme/antipéronisme. En suivant ces acteurs au gré des organisations qu’ils vont créer ou auxquelles ils vont s’associer au fil du temps, on voit se construire ces droits humains « révolutionnaires » ou « armés » qui vont peser sur le paysage politique argentin avec plus ou moins de poids en fonction des gouvernements et des politiques publiques mises en place.
Après deux premiers chapitres consacrés à la naissance de cette hybridation dans les années 1970 et surtout avec la création de la Comisión argentina de derechos humanos (CADHU), en exil pendant la dictature de 1976-1983, on comprend mieux le lien qui se noue entre un discours politique installé, celui de la révolution, et un discours de défense des droits humains émergent en Argentine, mais aussi plus largement dans le monde. Un point d’orgue de ce lien sont les revendications juridiques, dans un contexte de défiance, voire de délégitimation, des instances judiciaires. Alors que de nombreux acteurs à l’international et en Argentine veulent clairement prendre leurs distances, au moins d’un point de vue discursif, avec les mouvements politiques, Duhalde et ses collègues prônent une lutte qui s’insère dans une forme de continuité avec les revendications des organisations de la « nouvelle gauche », qu’elles soient armées ou non. Selon David Copello, la CADHU a représenté une forme d’apothéose dans la construction de ce discours d’hybridation. Par la suite, les acteurs vont devoir adapter leur discours au gré de décisions politiques majeures, largement présentes dans les travaux en sciences sociales de ces dernières années, mais finalement étudiées ici pour la première fois à l’aune d’acteurs qui prendront de l’ampleur dans les années 2000.
Les troisième, quatrième et cinquième chapitres portent sur le procès de 1985 de la junte, sur l’attaque de la Tablada en 1988 et sur les procédures judiciaires à l’encontre de militants d’organisations armées initiées pendant la dictature et poursuivies en démocratie. En analysant les discours et actions des membres du « groupe Duhalde », redevenus juges ou avocats, on voit comment l’arène judiciaire devient un espace politique fort dans l’Argentine postdictatoriale. Les débats liés à des décisions juridiques de tribunaux, les législations impliquant la mise en place de lois dites d’amnistie (lois du Point final et de l’Obéissance due) ainsi que des décrets hautement politiques qui accordent des grâces aussi bien aux militaires condamnés pour les crimes contre la dictature qu’aux militants d’organisations armées, vont asseoir un discours qui perdure encore aujourd’hui et qui met sur le même plan violence militaire et violence des organisations armées. La lutte des membres du « groupe Duhalde » contre ce discours ira de pair avec l’apparition de divisions avec les secteurs réformistes et sociaux-libéraux de la « nouvelle gauche », qui rejettent la violence d’où qu’elle vienne. En analysant, notamment, les réactions des membres du « groupe Duhalde » à l’attaque de la caserne de la Tablada en 1988, orchestrée par d’anciens militants des organisations armées argentines, on comprend que, sans pour autant se revendiquer de ces organisations, ils assument cet « héritage politique radical » et se refusent à condamner la lutte armée des années 1970.
Dans sa conclusion, David Copello met en lumière l’apport de son travail en parlant d’une « nouvelle tradition » politique argentine. De fait, il évoque un discours qui, s’il a été assumé par des gouvernements qui se revendiquent comme péronistes dans les années 2000, a été adopté par des secteurs de la « gauche » dès les années 1980 et par des partis politiques dans les années 1990. L’épilogue qui précède la conclusion est essentiel pour mieux comprendre l’apport du travail de David Copello. En effet, si jusqu’aux années 2000 Duhalde, González Gartland et Mattarollo semblent n’être que des acteurs parmi d’autres sur l’échiquier politique argentin, l’arrivée de Duhalde en 2003, et ce jusqu’à sa mort en 2012, à la tête du Secrétariat aux droits humains, donne son ampleur réelle à l’ouvrage. L’hybridation entre « droits humains » et « cause révolutionnaire » devient un discours d’État qui, certes a évolué, mais permet finalement aussi d’expliquer les discours de rejet de toute une génération militante des années 1970 par le gouvernement actuel de Javier Milei. Cet ouvrage nous permet ainsi de mieux comprendre le passé, mais il résonne très clairement avec le présent.
Nadia Tahir
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Notes de lecture de la revue Le Mouvement social (24 mars 2026). David Copello, Les droits humains armés. Guérillas, dictatures et démocratie en Argentine. Le carnet du Mouvement social. Consulté le 4 avril 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15xvm


