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Félix Brêteau, Anne de Mathan, Thomas Hippler, Vincent Milliot et Corentin Sire (dir.), Polices et révolutions en Europe occidentale. Des années 1780 à la fin du XXe siècle. – Édouard Ebel, Laurent López et Jean-Noël Luc (dir.), Gendarmerie mobile et maintien de l’ordre, XIXe-XXIe siècle.

Rennes, Presses universitaires de Rennes, « Histoire », 2025, 354 p.
Paris, Sorbonne Université Presses, « Mondes contemporains », 2025, 452 p.

L’actualité éditoriale nous invite à mettre en dialogue les travaux issus de deux rencontres scientifiques tenues ces dernières années : les actes d’un colloque organisé en novembre 2021 au château de Vincennes dans le cadre du centenaire de la gendarmerie mobile, et le livre issu d’un colloque tenu à l’Université de Caen en 2022, intitulé « Polices (et) révolutionnaires en Europe, des années 1780 à la fin des années 1980. Pratiques, acteurs et représentations ». Ces deux publications témoignent de la capacité de l’histoire des polices à se renouveler. Dorénavant, elle s’engage pleinement dans une approche totale, articulant notamment l’organisation, les pratiques, les croyances des institutions d’ordre et de leurs membres. C’est à la fois une histoire sociale, politique et culturelle des polices qui se déploie, tant dans leur rapport à la société, aux populations, à l’État que dans le fonctionnement quotidien de ce dernier. Cette histoire est attentive à inscrire les polices dans le jeu et les logiques d’administrations disposant d’une marge d’autonomie ou défendant des intérêts propres. Cette approche démontre l’apport de l’histoire des polices au renouvellement d’une histoire plus générale, au-delà d’une utilisation positiviste et partielle des archives policières qui s’était parfois développée par le passé.

Manifestations, émeutes, révolutions au cœur des sociétés européennes : ces deux livres s’intéressent au déroulement de tensions paroxystiques, marquées par de (potentielles) violences politiques, et aux réponses qui leur sont apportées par l’État par le biais de ses polices. Les auteurs multiplient ainsi les approches pour comprendre tant le déroulement de ces événements que leur gestion institutionnelle, au nom d’une fonction primordiale de l’État moderne, à savoir sa capacité à maintenir ou rétablir l’ordre pour protéger les institutions, les biens et les personnes. De l’émeute à la manifestation, de la sédition à la révolution, le propos éclaire la signification et le déroulement de ces violences et les logiques de la répression qui les accompagne. Ces livres historicisent les formes de la protestation et le recours à la violence contestataire ou légaliste. Ils reviennent par ce biais sur la définition de la « crise » (pour les contemporains) ou de l’événement (pour l’historien). Les contributions rassemblées permettent encore de penser l’impact de ces troubles sur les institutions policières et les hommes qui y évoluent. L’analyse démontre ainsi que pour les institutions d’ordre, ces crises sont à la fois des moments de transformations contraintes par la situation, des opportunités de réflexions sur des réformes à mener – au nom de principes idéologiques ou plus pragmatiques –, des révélateurs de réalités antérieures latentes et parfois des laboratoires où est « testée » la mise en œuvre de projets policiers jusqu’alors restés « dans les tiroirs1 ». Au final, la construction et la continuité du pouvoir au sein des heurts de l’État occidental contemporain sont les fils rouges qui relient les contributions rassemblées dans ces projets collectifs.

Dirigé par Édouard Ebel, Laurent López et Jean-Noël Luc, Gendarmerie mobile et maintien de l’ordre s’ancre dans la suite logique des colloques et ouvrages collectifs issus du chantier d’histoire de la gendarmerie, initié il y a près de vingt-cinq ans autour de l’Université Paris-Sorbonne et de ce qui était alors le Service historique de la gendarmerie nationale2. Comme à l’accoutumée dans les publications issues de ce dynamique chantier, le lecteur y trouvera tant des contributions de chercheurs établis qu’issues de thèses ou mémoires plus récents. Les statuts des contributeurs sont divers : chercheurs « civils » ; professionnels de l’ordre revenant sur leurs pratiques et fonctions actuelles, ou bien faisant de l’histoire au sein d’institutions dédiées ou dans une dynamique plus personnelle. Cette multiplicité de positionnements par rapport à l’objet étudié est une des richesses de ce champ historiographique. Reconnaissons pourtant qu’elle débouche parfois sur le sentiment diffus de lire certains argumentaires « corporatistes » ou à tout le moins « orientés », sans atteindre évidemment le ton sans nuance d’une histoire officielle ou apologétique, telle qu’elle a pu exister à une certaine époque.

Le lecteur ne sera pas plus surpris par la philosophie et le contenu du volume. Celui-ci s’articule autour de deux solides introductions (historique et juridique), de panoramas chronologiques et thématiques globaux et d’études de cas. Relevons la pertinence des annexes (chronologie, organisation et effectifs de la gendarmerie mobile, tentative d’évaluation des retombées létales de la police des foules et une abondante bibliographie), qui contribuent à faire de ce volume un instrument de travail utile aux chercheurs et aux étudiants. L’impression qui ressort de la lecture est celle d’un parcours cohérent, complet et très riche, même si l’on regrette certaines (petites) répétitions entre chapitres. Le propos éclaire véritablement ce qu’est le maintien de l’ordre en tant que phénomène sociopolitique, distingue les phases de son évolution depuis la Révolution, revient longuement sur les institutions qui y sont engagées.

Le livre montre quand, comment et pourquoi la gendarmerie a pu instaurer en son sein une subdivision spécialisée autour de la nécessité de garantir l’ordre, avant de chercher à comprendre comment celle-ci a perduré et s’est renforcée face aux crises qu’elle a traversées. Il revient ensuite sur les caractéristiques de cette gendarmerie mobile, au regard notamment d’autres acteurs qu’elle a remplacés ou côtoyés dans l’exercice de cette mission d’ordre public. De la fin du XIXe siècle à l’issue de la Première Guerre mondiale, on aborde ainsi la progressive prise de conscience et la construction d’un consensus sur la nécessité de disposer d’une force de police dédiée, pour remplacer l’armée vue comme trop violente ou peu fiable en cas de troubles (Édouard Ébel, Laurent López, Aurélien Lignereux). On revient ensuite sur la naissance, la formation et l’essor de cette force spécialisée et professionnelle dès l’entre-deux-guerres. D’abord connue sous le nom de pelotons mobiles de gendarmerie (1921), rebaptisée garde républicaine mobile (1926), cette force spécialisée devient garde républicaine en 1944 avant d’être finalement renommée gendarmerie mobile en 1954 (Laurent López, Louis Panel). On interroge l’impact de la Seconde Guerre mondiale, sous l’État français puis lors du rétablissement de la légalité républicaine, sur les conceptions de l’ordre public. La période se caractérise notamment par une pluralisation des acteurs de l’ordre, entre la transformation de la garde républicaine en Garde dès l’armistice de 1940 et la création vichyssoise des groupes mobiles de réserves (GMR), question traitée par Christian Chevandier. Jean-Marc Berlière aborde les enjeux de l’ordre à la Libération, séquence dont les compagnies républicaines de sécurité (CRS) sont issues. L’auteur souligne la faible confiance dont elles jouissent à l’origine de la part de leurs autorités, à la suite de la prégnance communiste en leur sein, avant leur épuration après les grèves de 1947-1948. Le propos s’attarde également sur les spécificités coloniales et les enjeux de la décolonisation, puis sur les réalités de la participation de la gendarmerie mobile aux opérations militaires extérieures menées par la France. Dans un dialogue avec des sociologues et politistes (Patrick Bruneteaux, Cédric Moreau de Bellaing et Fabien Jobard), l’argumentaire s’intéresse enfin à l’impact de Mai 1968, puis aux tendances observées ces cinquante dernières années dans la police des foules. Ells se caractérisent d’abord par une apparente pacification des manifestations et des politiques de l’ordre qui les encadrent, puis par le retour à un niveau de violence contestataire que certains présentent comme inédit, tandis que sa répression serait marquée depuis le début du XXIe siècle par une « brutalisation » renouvelée. Ce phénomène s’explique par la transformation du regard des autorités politiques sur la « contestation » et les « désordres », les conséquences de nouveaux équipements fournis aux policiers (notamment les armes dites « non létales »), la pluralisation policière des unités non spécialisées ou destinées à la lutte contre les violences urbaines désormais mobilisées dans la gestion de l’ordre public. Il découle aussi d’une volonté de judiciarisation accrue des manifestations et manifestants, obligeant d’aller au contact pour effectuer des arrestations3.

Cette trame est nuancée par des études de cas. Celles-ci s’intéressent notamment aux hommes de l’arme durant les années 1930 (Marie-Charlotte James), ainsi qu’à des événements exceptionnels qui balisent l’histoire de l’ordre en France, comme le 6 février 1934, la fusillade d’Alger en 1960, les troubles de mai 1967 en Guadeloupe, Mai 1968 en métropole, ou encore les événements d’Aléria en 1975, qui seront fondateurs dans la dynamique indépendantiste corse (traités respectivement par Laurent López, Francis Mézières, Erwan Navarre, Thierry Forest et Stéphane Gautron). D’autres textes embrassent des dynamiques plus larges, comme la lutte menée contre le banditisme corse dans les années 1930 (Simon Fieschi) ou l’engagement des gendarmes mobiles en Indochine (Aurélien Hermellin), au Maroc (Kaourintina Moigne) et en Tunisie (Emmanuel Jaulin), à la fois dans le cadre des conflits de la décolonisation et dans l’accompagnement des nouvelles autorités indépendantes. L’intérêt de ces études de cas est de complexifier le schéma global, en montrant d’abord que le rôle exercé par les gendarmes est en réalité bien plus que du « maintien de l’ordre » au sens strict. Leur mission peut ainsi être faite de tâches militaires ou d’opérations de combats. Les gendarmes mobiles peuvent aussi servir de renforts, pour exercer des fonctions policières plus générales à côté d’unités territoriales. Ces contributions rappellent ensuite que les pratiques policières ne doivent se penser qu’au sein d’un système d’interactions (parfois tendues) avec les contestataires, mais aussi avec les différents niveaux du pouvoir et d’autres acteurs policiers, tout en considérant le poids de l’opinion publique et les enjeux de communication autour du travail policier.

Les réalités contemporaines sont finalement discutées par des acteurs de l’ordre (policiers et gendarmes) : d’abord dans un texte du général Véchambre, interrogeant la place de la gendarmerie mobile dans la démocratie contemporaine, puis par le biais de la retranscription d’une table ronde donnant à voir le discours institutionnel actuel sur la question. On l’aura compris, ce dernier texte, s’il n’est évidemment pas inintéressant, ne doit pas être lu de la même manière que les autres. Sa valeur est davantage celle de la source primaire, au carrefour d’un discours officiel, d’une discussion des doctrines en œuvre et de témoignages individuels des officiers qui ont pris la parole.

Les contributions rassemblées par Luc, López et Ebel remplissent certainement les objectifs annoncés, quant à leur apport à la compréhension de la transformation et de la professionnalisation des logiques et acteurs de l’ordre en France. Nous disposons ainsi d’un regard renouvelé sur l’histoire de la société française et de certaines de ses crises récentes. Ces textes complètent également de manière utile l’historiographie de la gendarmerie, dont ils utilisent majoritairement les riches fonds d’archives. Le livre permet encore de réfléchir à la chronologie de la gendarmerie (mobile), en sortant notamment de l’ombre certains faits jusqu’ici relativement peu connus. Ils rappellent que pour avoir « l’heure juste », il faut articuler le cadre législatif général, le cadre réglementaire interne et les événements auxquels sont confrontés les gendarmes, autant de registres dont les temporalités diffèrent. Les démonstrations relatives au moment pivot que constitue l’adoption de l’instruction du 1er août 1930 sur le maintien de l’ordre sont ainsi particulièrement convaincantes. Les arguments avancés démontrent que ce texte est véritablement fondateur dans la définition d’un ordre républicain et d’une expertise professionnelle en la matière, plus sans doute que la « simple » et symbolique création institutionnelle de nouvelles unités survenue quelques années plus tôt.

Deux axes pourraient enrichir ce propos. D’une part, il semble prometteur d’aller plus loin que l’aubaine archivistique représentée par les fonds de la gendarmerie. Systématiser le recours à des sources donnant une plus grande place aux voix de « l’autre côté des barricades », pour reprendre l’expression utilisée par Forest dans son article à propos de Mai 1968, nous paraît une démarche pertinente. Il ne s’agirait pas tant de dresser une histoire factuelle des mouvements et événements contestataires, connus par ailleurs, que de porter l’attention sur la vision portée par les manifestants, les syndicats, les émeutiers sur les gendarmes mobiles et de souligner les conséquences de ces représentations dans les interactions qui se tissent au cœur de l’ordre. D’autre part, nous ne pouvons que souhaiter une remise en perspective géographique plus large que le seul cadre français (et de ses anciennes colonies ou des espaces de ses interventions militaires). Certes, la police d’ordre et de défense des institutions est une fonction régalienne, et donc nationale par excellence. Aussi, sans tomber dans la stricte comparaison, une réintégration plus systématique des échanges (plus ou moins formalisés), des modalités de contacts et de collaboration entre forces de police à l’échelle européenne serait pertinente pour le XXe siècle. Nous pensons évidemment à un regard nuancé de la réception internationale du « modèle » français de l’ordre, né notamment après 1968, ou à l’étude des échanges lors de troubles survenant dans les zones frontalières. Les logiques transfrontalières des grèves des mineurs du Nord en 1930-1932 représentent sans doute ici un cas d’école. Entre la France et la Belgique, la gestion policière y a alors été aussi imbriquée que le sont les flux économiques, les territoires, les échanges commerciaux et les populations.

Coordonné par Félix Brêteau, Anne de Mathan, Thomas Hippler, Vincent Milliot et Corentin Sire, le second livre place au cœur de sa réflexion les liens entre polices et révolution – forme ultime de la contestation politique – dans l’espace européen4. Il articule sa réflexion autour d’un chiasme simple, repris dans son introduction générale : policer la révolution, révolutionner les polices. Au fil des vingt et un chapitres, les auteurs cherchent d’abord à comprendre ce que font les polices face aux épisodes révolutionnaires pour défendre l’ordre (ancien puis nouveau). Ils s’intéressent ainsi aux pratiques policières envers les révolutionnaires réels ou supposés (surveillance, arrestation, provocation, mais aussi répression par la force durant les journées révolutionnaires), puis analysent l’attitude des institutions face à ces troubles, entre « tenir » et « s’adapter ». Les contributeurs veulent ensuite mettre en lumière la manière dont les polices sont révolutionnées par les événements. Enfin, un dernier angle d’approche aborde les circulations et échanges entre polices, pour se donner les moyens de répondre aux circulations et mobilités révolutionnaires (ici encore, réelles ou supposées). Au final, le propos revient à se questionner sur l’existence et la réalité de potentielles « révolutions policières » lors des révolutions politiques (conclusion de Vincent Denis).

Débutant à la veille de la Révolution pour se clôturer avec l’histoire de la gestion policière internationale du « terrorisme politique » dans le dernier quart du XXe siècle, la perspective chronologique longue constitue l’un des intérêts des études de cas ici rassemblées. Celle-ci ouvre la réflexion sur les invariants révolutionnaires et sur la continuité ou la réactivation de discours dans la construction du risque révolutionnaire par les professionnels de l’ordre. De crise en crise, elle permet surtout de constater les similitudes dans l’action des polices ou des armées face aux troubles autour d’une gamme limitée d’actions, de comportements et de logiques. On interroge enfin, de cette manière, la mémoire, le poids et les facteurs de transmission de l’expérience au sein des appareils d’ordre, pour comprendre comment celle-ci contribue à constituer tant un registre de savoirs définissant la vision du monde des policiers, que des expertises professionnelles dont les généalogies précises sont à retracer.

La longue durée est au cœur du projet intellectuel de ces deux livres. Par ce biais, les troubles sont ainsi remis en perspective dans un continuum qui en interroge les particularités et l’exceptionnalité. Surtout, cette approche contribue à éclairer les logiques chronologiques des institutions policières. Leurs transformations ne sont pas linéaires, c’est souvent un processus haché, à la fois révélé et accéléré dans le paroxysme de l’ordre public. Les contributions soulignent la persistance de continuités réelles entre le XIXe et le XXe siècle dans l’action, les discours et l’agentivité des acteurs de l’ordre. Elles invitent à repenser la distinction entre une supposée police « moderne » se transformant dès la fin de l’Ancien Régime et une supposée police « contemporaine ». Au fond, en matière de rétablissement de l’ordre public, de quand datent les véritables inflexions, dans le long cheminement vers l’énoncé des principes puis la mise en œuvre d’une police républicaine (pour le cas français) ou professionnelle et démocratique (de manière plus générale) ? Comment articuler les chronologies entre l’histoire politique générale, l’histoire des contestations et celle des différentes composantes des systèmes d’ordre ? La réponse n’est évidemment pas uniforme et méritera encore de plus amples discussions entre approches monographiques et synthèse globale.

Si une grande majorité des articles de Polices et révolutions concernent la situation française ou se rapportent à des territoires ayant été sous son contrôle, d’autres espaces sont abordés. C’est évidemment une richesse. Il s’agit d’une part de comprendre l’action policière lors de révolutions dans divers pays, comme le Portugal au XXe siècle (Gonçalo Rocha Goncalves et Maria João Vaz), l’Italie des années 1970 (Michele Di Giorgio) ou les craintes de la gendarmerie belge face à l’éventualité d’une révolution « internationale » autour de Mai 1968 (Élie Teicher). Il s’agit d’autre part de considérer les lieux de dialogue ou de cohabitation entre polices nationales dans la gestion des risques révolutionnaires (Benoit Vaillot et la police de la frontière franco-allemande à la fin du XIXe siècle, Constance Bantman sur les liens entre polices françaises et britanniques dans le contrôle des anarchistes à la fin du XIXe siècle, Corentin Sire sur Interpol ou Yann Philippe à propos des échanges policiers transatlantiques de la fin du XIXe siècle à la vieille de la Seconde Guerre mondiale). Comme le remarquent eux-mêmes les directeurs de l’ouvrage, une ouverture vers d’autres espaces – notamment l’Europe centrale ou orientale, mais aussi les réalités coloniales – aurait certainement pu enrichir le propos tout en obligeant à affiner la définition de la situation révolutionnaire pour le chercheur d’une part, pour le contemporain policier de l’autre.

La difficulté de définir ce qu’est en réalité la révolution est prégnante dans les contributions. De la subversion politique à l’émeute, du renversement du pouvoir au terrorisme anarchiste ou international, les auteurs discutent finalement des phénomènes dont l’ampleur et le statut diffèrent, tout en ayant comme dénominateur commun une volonté affirmée de changer l’ordre établi en reconnaissant la légitimité du recours à la violence. Ils démontrent ainsi que, sous le regard policier, la révolution est une réalité multiforme et extensive, au-delà des définitions juridiques ou politiques des troubles. À ce titre, les révolutions traitées dans ce second volume entrent évidemment en résonance avec la diversité des troubles sur lesquels la gendarmerie mobile a pu intervenir au cours de son histoire, ou avec les situations pour laquelle elle a pu être pensée et entraînée, que le livre de Luc et al. aborde longuement.

Le cœur de l’action des institutions d’ordre est d’abord d’éviter que la révolution ne survienne : la révolution est alors pressentie. Les policiers veulent éviter sa planification, redoutent l’embrasement soudain. Ces craintes peuvent être réelles ou fantasmées. Une fois débutée, elle doit être défaite ou soutenue et défendue, selon le positionnement de la police. Dit autrement, la révolution est à la fois survenue et imaginée, réelle ou évitée. Elle est ensuite parfois vaincue, ou présentée comme telle. Lorsqu’elle triomphe, la révolution porte un regard sur l’ancienne police et prépare sa réforme, pour la réintégrer à son service ou publiciser ce que devrait être la police « idéale » du nouveau régime. Ainsi, sous l’œil de la police, de nombreux modes de contestation peuvent à un moment ou un autre être catégorisés comme révolutionnaires, selon leurs acteurs, le contexte et la perception des policiers et/ou de leurs autorités. À chaque fois, cette catégorisation s’effectue à l’aune d’une construction sociale, politique et professionnelle inscrite dans un contexte précis, participant à la définition d’un large spectre de comportements causant du désordre, à encadrer ou réprimer. La question de la définition de ces troubles – révolutionnaires ou non – est d’autant plus complexe à envisager qu’elle soulève en filigrane l’enjeu de la perception de l’efficacité policière. D’une part, son succès se définit d’abord en termes de troubles effectivement survenus ou potentiellement évités. D’autre part, les polices savent jouer de la surmobilisation d’un risque supposé, parfois présenté comme plus dangereux qu’il ne l’est réellement, en vue de soutenir des priorités institutionnelles, des revendications ou intérêts corporatifs au sein de l’appareil de l’État ou face à des autorités politiques.

Force est de constater, au gré des chapitres de Polices et révolutions, que l’ensemble des appareils policiers et militaire (polices civiles ou militaires, polices urbaines ou rurales, polices d’ordre ou d’enquête, polices spécialisées ou généralistes) est concerné par les processus révolutionnaires ; chacune de ces institutions développe alors une perception propre du risque et de l’attitude à adopter à son égard en fonction de ses intérêts, mais aussi de son rôle dans l’exercice des fonctions policières (enquête judiciaire, police de sûreté ou du quotidien, police d’ordre ou de renseignement). Entre ces institutions, c’est un spectre nuancé et parfois désarticulé de pratiques qui se développe autour du danger représenté par les groupes ou mouvements révolutionnaires. L’institution policière spécialisée dans la surveillance ou le renseignement ne tiendra pas à leur égard le même discours que des militaires de la troupe ou des forces de police formées pour le maintien de l’ordre. Ces observations confirment, si besoin était, l’importance d’étudier l’ordre comme un ensemble global, mais pluriel, fait d’interactions, entre par exemple le militaire, le citoyen policier, le policier municipal ou le gendarme.

Le savoir policier est un autre thème transversal qui permet de comprendre la construction de l’ordre. Pour agir efficacement et éviter les troubles, les policiers doivent avoir une connaissance fine de la situation, des idéologies, des contestataires, des populations. Au cœur de dynamiques administratives particulières, l’outil policier principal est alors le renseignement. Celui-ci doit être récolté, mis en forme, analysé, conservé et éventuellement échangé pour devenir utile. À l’issue des troubles, les polices reviennent sur les événements, pour développer de nouveaux savoirs issus de la pratique. L’expérience de terrain devient alors le support de nouvelles connaissances qu’il convient de conserver, pour éviter ou mieux gérer les troubles du futur. À ce titre, au-delà des textes interrogeant les modalités de la circulation d’informations entre polices, soulignons le caractère orignal et bienvenu de la contribution de Marie-Élisabeth Jacquet sur l’usage et la sauvegarde des archives de la Bastille comme outils policiers de la Révolution. Le texte rappelle ainsi que les polices sont d’abord et avant tout des institutions de papier.

Finalement, Gendarmerie mobile et maintien de l’ordre et Polices et révolutions sont deux publications majeures, qui se complètent utilement. Elles constituent les suites logiques de l’historiographie policière qui s’est développée dans le monde francophone depuis près d’un quart de siècle. Elles démontrent d’une part combien la notion d’ordre public (à défendre, garantir ou respecter) est consubstantielle à l’histoire de l’État et à la lente démocratisation des sociétés occidentales. L’analyse à la fois globale, inscrite dans la longue durée et ancrée autour d’études de moments où l’ordre a été perçu comme menacé constitue une voie pertinente pour écrire une histoire sociopolitique du pouvoir, des régulations, des rapports de force dans les sociétés. On y observe les pratiques, les accommodements, les adaptations et les renoncements policiers dans ces périodes de crises. On y voit se déployer leur répertoire d’actions. On y réinterroge le caractère fondamentalement politique de la fonction de police et de la sécurité publique. On y souligne l’importance des savoirs, de la formation mais aussi des perceptions des policiers. On y articule espaces et temporalités. Ainsi, entre révolutions et manifestations, ces multiples regards sur le maintien de l’ordre démontrent l’intérêt méthodologique et épistémologique de renouveler l’histoire de la police par une approche dense et totale de ce qui représente l’une de ses fonctions principales. Celle-ci doit faire dialoguer les institutions, les moyens matériels, les hommes, les doctrines, les projets de réforme, le savoir et les pratiques.

Jonas Campion


  1. À noter que les auteurs placent ce travail (ses logiques intellectuelles, ses perspectives, ses méthodes) dans la continuité du colloque sur les « métiers de police » tenu en 2008, dont les actes demeurent incontournables. Jean-Marc Berlière, Catherine Denys, Dominique Kalifa et Vincent Milliot (dir.), Métiers de police. Être policier en Europe, xviiie-xxe siècle,Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008.Les constats faits dans le champ « police-maintien ou rétablissement de l’ordre » rejoignent ici ceux qui avaient pu être dressés quant à l’impact des guerres (mondiales) sur les polices en Europe. Lire Cyrille Fijnaut (dir.), The Impact of World War II on Policing in North-West Europe, Louvain, Leuven University Press, 2004. ↩︎
  2. Se reporter à Jean-Noël Luc (dir.), Gendarmerie, État et société au XIXe siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 2002 ; Id., Soldats de la loi. La gendarmerie au XXe siècle, Paris, Presses de l’Université Paris Sorbonne, 2010 ; Id., Histoire des gendarmes de la maréchaussée à nos jours, Paris, Nouveau Monde Éditions, 2016 ; Arnaud-Dominique Houte et Jean-Noël Luc (dir.), Les gendarmeries dans le monde de la Révolution française à nos jours, Paris, Presses de l’Université Paris Sorbonne, 2016. On lira aussi, pour un bilan historiographique récent, Jean-Noël Luc et Benoît Haberbusch, « La gendarmerie et les gendarmes, du XIXe siècle à nos jours : un objet d’étude récent de l’histoire de la guerre », in Jonas Campion, Benjamin Deruelle et Pauline Lafille (dir.), Étudier la guerre. Perspectives historiographiques et épistémologiques, Lille, Presses universitaires du Septentrion, à paraître en 2026. ↩︎
  3. Dans la continuité des arguments avancés et des débats amorcés in Olivier Fillieule et Fabien Jobard, « Un splendide isolement. Les politiques françaises du maintien de l’ordre », La Vie des idées, https://laviedesidees.fr/Un-splendide-isolement, 24 mai 2016. ↩︎
  4. À noter que les auteurs placent ce travail (ses logiques intellectuelles, ses perspectives, ses méthodes) dans la continuité du colloque sur les « métiers de police » tenu en 2008, dont les actes demeurent incontournables. Jean-Marc Berlière, Catherine Denys, Dominique Kalifa et Vincent Milliot (dir.), Métiers de police. Être policier en Europe, XVIIIe-XXe siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008. ↩︎

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Notes de lecture de la revue Le Mouvement social (24 mars 2026). Félix Brêteau, Anne de Mathan, Thomas Hippler, Vincent Milliot et Corentin Sire (dir.), Polices et révolutions en Europe occidentale. Des années 1780 à la fin du XXe siècle. – Édouard Ebel, Laurent López et Jean-Noël Luc (dir.), Gendarmerie mobile et maintien de l’ordre, XIXe-XXIe siècle. Le carnet du Mouvement social. Consulté le 5 avril 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15xn8


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