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Marie-Anne Besnier-Guez, Les Juifs de Tunisie au combat (1914-1945).

Paris, Éditions de la Sorbonne, « Bibliothèque historique des pays d’islam », 2024, 370 p.

Avant qu’elle ne devienne un livre, la thèse de Marie-Anne Besnier-Guez, soutenue à l’Université Paris 1 et dirigée par Pierre Vermeren, a été couronnée par le prix international d’histoire militaire André Corvisier, remis par la Commission internationale d’histoire militaire (2022) et par le prix Paul Sebag, décerné par la Société d’histoire des Juifs de Tunisie (2023). Deux distinctions dans des domaines de spécialité différents que croise, avec bien d’autres, ce travail dont on peut se réjouir qu’il trouve place dans la « Bibliothèque historique des pays d’islam », une collection des Éditions de la Sorbonne. Avec Les Juifs de Tunisie au combat (1914-1945), l’autrice retrace les trajectoires individuelles et collectives d’une « minorité dans la minorité » (p. 12), celle de deux générations, 1 244 Juifs de Tunisie au total, qui servirent la France pendant les deux guerres mondiales. Engagés bien plus que mobilisés, d’ailleurs, même si l’ouvrage invite à dépasser cette dichotomie trop réductrice pour saisir les notions de contrainte et d’engagement. Car, au début du XXe siècle, les Juifs de Tunisie, 30 000 environ, n’étaient qu’une poignée, moins de 10 %, à avoir la nationalité française ; à peine 15 % en 1939 alors que leur nombre total avoisinait les 90 000. Les naturalisations, moins verrouillées depuis l’entre-deux-guerres, avaient eu un effet. La nationalité et la condition juridique du groupe étudié occupaient évidemment une place centrale, puisqu’elles déterminaient les modalités de la mobilisation ou de l’engagement. Mais l’ouvrage va bien au-delà en confirmant et précisant, à travers ce prisme, quels bouleversements profonds touchaient cette minorité à la quête identitaire permanente : elle était en effet prise entre un rapport mouvant au judaïsme – et encore plus à la foi – inscrit dans un sentiment communautaire dans lequel les autorités coloniales se plaisaient à les maintenir, un fort attachement à la Tunisie ainsi que, pour une majorité, à la composante arabe de ses origines, et les fortes séductions de la France et de l’Occident. Un « entre-deux-culturel », comme dit Colette Zytnicki, et même plus. À ce titre, l’ouvrage de Marie-Anne Besnier-Guez s’insère parfaitement dans les renouvellements méthodologiques de l’étude des minorités à la croisée de plusieurs mondes, même s’il ne s’appuie pas directement sur la littérature théorique consacrée à ces sujets. Les domaines historiographiques variés auxquels se rattache par nature l’objet considéré ne sont jamais superposés mais bien entremêlés dans un dialogue constant qui ne se dément pas au fil de la lecture. Dès les premières pages, les axes de problématique, relevant de l’histoire des Juifs et des minorités, de la colonisation, de la guerre et des questions militaires, posent avec hauteur les enjeux du sujet et le périmètre de celui-ci, à commencer par la définition même et la délimitation de ces Juifs de Tunisie au combat.

Sauf s’ils étaient français, ces derniers ne pouvaient porter les armes. Il leur était possible de s’engager dans la Légion étrangère ; le volontariat leur fut aussi ouvert. Beaucoup réclamaient de pouvoir être admis au service militaire. Après 1914 et pendant tout le conflit, alors que l’on cherchait des hommes de toutes parts, la possibilité de recourir aux Juifs tunisiens et les modalités de leur recrutement firent l’objet de débats, souvent âpres. En cette affaire comme en presque tout autre, le pouvoir colonial s’en tenait à une « politique d’équilibriste » (p. 38). Il fallait respecter les prérogatives du bey – ce dont était conscient le général Roques, ministre de la Guerre, quand il voulut faire appel aux « sujets tunisiens israélites », dont on savait la loyauté, en octobre 1916 – tout en ne froissant pas les musulmans et en déjouant les nombreux préjugés antisémites qui circulaient en métropole. Une campagne s’ouvrit même dans la presse. Il n’était jusqu’à Georges Clemenceau lui-même qui ne s’emparât de la question, avec son article « Des hommes à prendre », paru dans son journal L’Homme enchaîné (22 août 1916). L’Action française en tira matière à polémiques et L’Univers israélite, organe officieux du Consistoire, répondit : « Quand on a pendant vingt-cinq ans fermé l’oreille […] à de justes revendications, il est un peu tard pour s’apercevoir, le jour où “la France a besoin d’hommes”, qu’il y a, en Tunisie, des “hommes à prendre” » (1er septembre 1916). La Résidence générale, toujours tiraillée entre prudence et mépris, fut loin de hâter le processus. À côté des Juifs français du protectorat, 400 engagés volontaires juifs tunisiens combattirent sur les fronts occidental et oriental. Rien ne les y forçait et Marie-Anne Besnier-Guez démontre que ce groupe, jeune (24 ans en moyenne), citadin, essentiellement composé d’ouvriers, d’artisans et de membres des professions libérales, se situait « à la charnière de la tradition juive tunisienne et de la francisation » (p. 55). Nombre d’entre eux espéraient simplement être reconnus, symboliquement ou concrètement par la naturalisation, par une patrie qu’ils vénéraient mais qui se dérobait à eux. Des raisons plus prosaïques, comme la prime d’engagement permettant de fuir une pauvreté très répandue, s’y substituaient ou s’y ajoutaient. Pour d’autres enfin, le chemin était presque inverse : combattre et montrer sa valeur tordait le cou au mythe du juif faible, lâche et fuyard.

En historienne soucieuse de proposer une approche plus culturelle, inspirée par la micro-histoire à l’appui d’archives privées, Marie-Anne Besnier-Guez se penche sur l’expérience de ces combattants ; l’exploitation des carnets de guerre du Dr Albert Cattan est particulièrement réussie. Conjuguée à une démarche prosopographique, cette approche permet de redonner voix à des figures connues ou inconnues dont les évolutions ne sont pas d’un moindre intérêt. Pour beaucoup – et les comparaisons internationales avec d’autres groupes, minoritaires ou non, auraient été bienvenues – la guerre fut bien sûr un choc mais aussi l’occasion de découvertes et d’apprentissages. Un moyen inédit, en outre, de rencontrer d’autres Juifs : les Juifs de Tunisie du 1er et 2e RMA célébrèrent ainsi la Pâque juive avec leurs coreligionnaires de Salonique.

Comment passèrent-ils d’une guerre à l’autre ? Les chapitres intermédiaires, sur l’entre-deux-guerres, ou plutôt « un long lendemain de guerre » (p. 83), dépassent de loin l’objet du livre et nous plongent de manière remarquable dans la Tunisie de ces combattants d’hier. L’espace, la société, le contexte prennent le pas sur les seuls parcours individuels sans jamais se départir d’un rigoureux questionnement. Les mobilisés français étaient anciens combattants, mais des anciens combattants juifs et ils se dirigèrent de plus en plus vers des organisations spécifiques dont certaines installèrent des antennes en Tunisie ; les engagés s’attachaient pour leur part à faire reconnaître leur effort. Rien, de cette période, n’échappe à l’étude qui croise de passionnantes sources : l’euphorie, le traumatisme, le deuil, la mémoire, très vivante puisqu’elle visait aussi à asseoir un élan vers la naturalisation. On est convaincu par la démonstration présentant la loi Morinaud facilitant l’accès à la nationalité française (20 décembre 1923) en partie comme une victoire des engagés volontaires ; une victoire amère au regard de ses effets concrets sur les engagés. Parce que leur horizon géographique et politique s’était élargi, souvent par la rencontre de l’Autre, pendant la guerre, les Juifs manifestèrent une rapide inquiétude devant la montée des périls et l’avènement du nazisme en particulier. Avec finesse, ces passages dessinent deux configurations emboîtées : d’un côté, une judéité individuelle jamais exclusive d’autres fidélités où le choix des causes d’engagement et des ancrages politiques demeure varié ; de l’autre, une appartenance collective à une communauté de destin que le contexte et les fissures du colonialisme contribuaient à rigidifier. Le sionisme fit aussi bouger progressivement les lignes et les contours de l’auto-identification. Grâce à cette démarche, l’étude parvient, par touches successives, à dépeindre un tableau bigarré de la condition juive tunisienne et à donner, par l’exemple, une vision de ce que recouvrait la judéité, bien plus complexe et empreinte de gravité que ne le voudraient les images d’Épinal folkloriques.

Peu de choses, au final, avaient changé en 1939 ; pas plus l’élan des Juifs de Tunisie que les ambiguïtés des autorités du protectorat, toujours pétries de préjugés sur l’infériorité des combattants juifs. C’était « une redite de 1914-1918 » (p. 176), écrit l’autrice. À ceci près qu’une certaine distance, voire une lassitude, gagnait parfois même les plus décidés. Il y a de belles pages sur l’attente pendant la « Drôle de guerre », les pérégrinations des 4e zouaves de la 84e Division d’infanterie d’Afrique (DIA), le retour des soldats, célébrés à Tunis lors de leur retour, à contre-courant d’une légende noire collant à la défaite de 1940, ce qui ne faisait pas oublier les morts et les prisonniers. Au moins deux tournants furent à l’origine d’une accélération de l’histoire : juillet 1940 d’abord. La Résistance des Juifs de Tunisie ne recoupait d’ailleurs que partiellement ce qu’elle fut ailleurs. En outre, l’absence de résignation semblait largement partagée et se manifestait de diverses façons. Avec un engagé pour cinquante-cinq hommes adultes de plus de 15 ans au sein des Forces françaises libres (FFL) – et même pour quarante-six selon certaines estimations – les Juifs de Tunisie atteignaient un très haut niveau d’engagement. Autre différence avec le cas général, souvent, ceux-ci provenaient des couches moyennes ou laborieuses. Tout cela sur fond d’occupation de la Tunisie par les forces de l’Axe entre novembre 1942 et mai 1943 – second tournant. Après cette date, leur mobilisation redoubla. Plus de 500 entrèrent dans la 1re et la 2e Division française libre. La lutte contre l’ennemi prenait dès lors un tour existentiel pour ces Juifs épris d’égalité et de liberté. Et l’histoire se poursuivait jusqu’à la Libération et après.

Seule une partie de la richesse et de la nouveauté de ce livre transparaît ici. Une solide conclusion vient le clore, où Marie-Anne Besnier-Guez examine de manière transversale les causes de ce « niveau d’engagement remarquable » (p. 330). On comprend, à la lecture, que les pistes de compréhension n’avaient rien d’évident. Il pouvait ainsi y avoir plus d’une place et d’une appartenance dans un cœur, même si celles-ci paraissaient parfois contradictoires ; le discours assimilationniste glorifiant la France n’empêchait pas une clairvoyance résignée par moments quant au maintien des inégalités. L’autrice formule le souhait que son travail soit prolongé par une approche de la mémoire – certains travaux sont déjà en cours – ; on pourrait inviter aussi à ce que le regard des Tunisiens musulmans sur cette histoire soit interrogé plus en profondeur dans des études à venir. Gageons que l’intérêt se maintienne. La vitalité de l’histoire des Juifs de Tunisie est en effet certaine ; elle n’en est pas moins fragile.

Jérémy Guedj


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Notes de lecture de la revue Le Mouvement social (21 mars 2026). Marie-Anne Besnier-Guez, Les Juifs de Tunisie au combat (1914-1945). Le carnet du Mouvement social. Consulté le 5 avril 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15xa4


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