Guillaume Roubaud-Quashie et Côme Simien, Haro sur les Jacobins. Essai sur un mythe politique français, XVIIIe-XXIe siècle.
Paris, PUF, « Questions républicaines », 2025, 350 p.
Avec Haro sur les Jacobins, Guillaume Roubaud-Quashie et Côme Simien proposent une enquête de longue durée visant à dissocier la réalité historique des sociétés populaires jacobines du mythe politique construit autour d’elles depuis la Révolution française et sans cesse réactivé dans l’espace public. Le titre constitue un clin d’œil à un chapitre de Michel Biard paru il y a une vingtaine d’années – lui-même reprenant un pamphlet contre-révolutionnaire de 1791 – qui analysait les usages polémiques du terme « jacobinisme » dans le débat public contemporain, devenu un mot-valise oscillant entre anathème de la centralisation excessive et étendard républicain, au prix d’une forte réduction de sa signification historique1. Les deux auteurs, historiens attentifs aux formes populaires de l’engagement politique – dans le second XXe siècle pour le premier, dans la période révolutionnaire pour le second –, élargissent ce projet en inscrivant l’étude du mythe jacobin de la Révolution à nos jours, tout en restituant l’expérience concrète du club de la rue Saint-Honoré et du vaste réseau de sociétés populaires qui lui fut associé.
L’enquête s’appuie sur un matériau documentaire lacunaire : la Société des Jacobins n’a laissé ni listes régulières de membres ni procès-verbaux systématiques. Les auteurs rappellent le rôle décisif mais incomplet du travail d’édition d’Alphonse Aulard, qui a permis de pallier en partie ce déficit tout en laissant subsister d’importants « trous béants » avec lesquels les historiens doivent se débrouiller (p. 20). C’est à partir de cet héritage fragmentaire, enrichi par les renouvellements historiographiques depuis le bicentenaire, qu’ils entreprennent de restituer ce que furent concrètement les Jacobins.
Revendiquant une démarche qui suit « la chronologie des choses » (p. 10), les quatre premiers chapitres reviennent sur la genèse du club, en amont même de son ouverture officielle à la fin de 1789. Cette « préhistoire » se joue dès les États généraux, au sein de cercles patriotes – notamment le cercle breton, issu du tiers état et rapidement radicalisé, et celui du Dauphiné, plus composite et initialement porté vers le compromis. La fondation du club de la rue Saint-Honoré s’inscrit dans la structuration d’un champ politique polarisé et relève moins d’une idéologie préconstituée que de l’invention d’une pratique politique nouvelle, qualifiée par les auteurs d’« un des tout premiers visages organisés de la démocratie représentative » (p. 33). Cette genèse est replacée dans une histoire plus large des formes d’association politique, qui conduit à inscrire la naissance des Jacobins dans un cadre atlantique : le modèle du club politique, d’origine anglo-américaine, fondé sur des règles partagées et une organisation en réseau, est ainsi « tributaire […] de cette histoire-là, celle des clubs politiques nés outre-Manche et renouvelés outre-Atlantique » (p. 45).
À partir de 1790-1791, cette forme associative connaît un essor rapide avec la multiplication des sociétés populaires, dont beaucoup demandent l’affiliation au club de la rue Saint-Honoré et forment ce que les auteurs qualifient de « réseau de sociabilité politique jusque-là inégalé » (p. 65), qui contribue puissamment à la politisation d’une part croissante de la population. À son apogée, en 1794, le mouvement rassemble près de 6 000 sociétés et environ 500 000 membres, faisant des clubs jacobins l’un des principaux vecteurs de la « découverte de la politique » pendant la Révolution. Loin de l’image d’un appareil centralisé, ce réseau apparaît comme un espace de politisation populaire, aux appartenances multiples et inégales, où l’on peut être jacobin « d’intention, de sentiment, d’engagements, de lectures, d’émotions » (p. 88).
Les chapitres 5 et 6 constituent le cœur démonstratif de l’ouvrage en déconstruisant les catégories les plus solidement installées de l’imaginaire politique, à commencer par celle de « jacobinisme ». Le point de départ est sans équivoque : le jacobinisme « n’existe pas », à la fin du XVIIIe siècle, « dans l’ordre de la doctrine politique ou d’un programme d’actions clair » (p. 93). Forgé en 1791 par les pamphlétaires contre-révolutionnaires, le terme désigne indistinctement la Révolution et ceux qui s’en réclament. Il recouvre un « faisceau de valeurs révolutionnaires à défendre » – liberté, égalité, souveraineté nationale, unité et indivisibilité de la République –, partagées bien au-delà des seuls clubs (p. 102). Les auteurs dissolvent ainsi l’opposition canonique entre jacobinisme centralisateur et girondinisme décentralisateur : les Girondins furent longtemps des acteurs centraux du club, et leurs divergences avec les Montagnards portent moins sur l’organisation de l’État que sur leur rapport au mouvement sans-culotte parisien. Jacobinisme et fédéralisme apparaissent ainsi comme des « mots en guerre », produits d’une compétition pour la légitimité politique et le pouvoir.
Cette déconstruction se prolonge dans l’analyse de l’an II et de la supposée « dictature jacobine ». L’association entre jacobinisme, centralisation et Terreur est montrée comme une construction thermidorienne destinée à justifier l’élimination de Robespierre. La dénonciation d’une « centralisation totale » (Barère) permettait de rejeter sur un prétendu « système de la Terreur » les violences de l’an II, alors même que la Constitution du Directoire fut la plus centralisatrice de la période. Les auteurs soulignent en outre les limites du pouvoir jacobin : tous les Montagnards ne furent pas membres du club, une part du Comité de salut public n’en releva jamais et les sociétés populaires « n’accédèrent jamais au rang d’organes légaux du pouvoir » (p. 149). Espaces de débats, d’apprentissage et d’expérimentation, les clubs furent des lieux où s’inventèrent les gestes de la citoyenneté moderne, au point de constituer, pour les auteurs, une expérience « complète » de la démocratie révolutionnaire. Cette lecture, volontairement démonstrative, invite toutefois à s’interroger sur des formes de participation parfois éloignées de nos catégories contemporaines. À force de vouloir contrer l’image de clubs réduits aux instruments d’une dictature populaire, les auteurs tendent à affirmer la réalité d’une démocratisation plus qu’ils n’en interrogent la spécificité des pratiques politiques : c’est là, au demeurant, la seule réserve que nous souhaiterions formuler.
Une fois établi ce que furent les Jacobins, les auteurs déplacent l’analyse vers la fabrication et les métamorphoses du mythe jacobin. La fermeture du club en 1794 marque le moment où l’épithète « jacobin » se détache de son ancrage institutionnel pour devenir un concept politique autonome, mobilisé tour à tour comme repoussoir ou comme drapeau. Le XIXe siècle voit se succéder légendes noires, réappropriations républicaines (notamment autour de 1830) et usages militants, jusqu’à la Commune de 1871, dernier moment où le jacobinisme sert de programme pour le présent. Par la suite, la référence subsiste comme héritage symbolique, ravivé ponctuellement par le Front populaire ou la Résistance, avant de connaître, à partir des années 1960-1980, une relecture massivement négative, nourrie par les recompositions intellectuelles de l’après-1968 et amplifiée par les débats du bicentenaire. Si cette vaste fresque, claire et solidement informée, permet de suivre les métamorphoses successives du mythe jacobin sur plus de deux siècles, elle tend parfois à prendre la forme d’un panorama très dense, au risque d’un effet de catalogue.
En s’attachant à déconstruire le mythe du jacobinisme, Roubaud-Quashie et Simien s’inscrivent dans le sillage de Jean-Clément Martin, dont ils reprennent l’idée selon laquelle la Révolution a légué à la culture politique française des « territoires surchargés de sens et de traces » : à l’historien revient la tâche de « démonter les mécanismes comme on démine des espaces longtemps occupés par des combattants », en interrogeant les catégories les plus installées2. Fidèles à cette démarche, les auteurs croisent histoire savante et mémoire collective, analysent les processus de fabrication et de transmission des représentations, et entendent « donner conscience de l’histoire qui se cache derrière ces catégories […] et défaire au passage quelques mythes », afin d’« informer notre présent, notre République et nos débats politiques » (p. 8-9).
L’un des mérites les plus évidents de l’ouvrage tient à sa capacité à traiter des questions historiographiques complexes dans une langue simple, claire et synthétique. L’entrée immersive du premier chapitre, qui suit un personnage imaginaire assistant à une séance du 1er janvier 1793, en constitue la meilleure illustration : elle restitue avec force la matérialité du club et rend accessible un objet souvent écrasé par les reconstructions mémorielles. L’ensemble bénéficie d’une écriture claire et agréable, et s’inscrit pleinement dans l’esprit de la collection « Questions républicaines », dirigée par Jean-Numa Ducange, qui entend redonner sens à des notions revendiquées mais souvent détachées de leurs ancrages historiques. Haro sur les Jacobins constitue à ce titre une réussite : en déconstruisant un mythe politique de longue durée, les auteurs montrent que la question des Jacobins engage une réflexion plus générale sur notre rapport au changement politique, social et économique, ainsi qu’aux usages du passé dans la construction des horizons d’avenir.
Simon Sarlin
- Michel Biard, « 1982-2006 : haro sur le “jacobinisme” ! », in Les lilliputiens de la centralisation. Des intendants aux préfets, les hésitations d’un « modèle français », Seyssel, Champ-Vallon, 2007, p. 319-363. ↩︎
- Jean-Clément Martin, La machine à fantasmes. Relire l’histoire de la Révolution française, Paris, Éditions Vendémiaire, 2012, p. 5 (cité par les auteurs p. 8). ↩︎
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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Notes de lecture de la revue Le Mouvement social (13 mars 2026). Guillaume Roubaud-Quashie et Côme Simien, Haro sur les Jacobins. Essai sur un mythe politique français, XVIIIe-XXIe siècle. Le carnet du Mouvement social. Consulté le 5 avril 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15vhp


