Ariane Mak, En guerre et en grève : enquêtes dans les cités minières britanniques, 1939-1945.
Paris, Éditions de l’EHESS, « En temps et lieux », 2025, 374 p.
« Tant que les Allemands ne seront pas chassés de France, les ouvriers ne doivent pas faire grève » : cette protestation de patriotisme, prononcée lors d’une réunion des usines de guerre du 20e arrondissement de Paris en mai 1918, illustre bien les tensions entre défense du drapeau et justice sociale en temps de guerre1. Ce dilemme des ouvriers français de la Grande Guerre, c’est aussi bien celui des mineurs britanniques au cours du second conflit mondial. Si le mythe politique de la « People’s War » véhicule encore aujourd’hui l’image d’une unité britannique communiant dans l’« esprit de Dunkerque », le Royaume-Uni connaît alors plus de 7 000 grèves entre 1939 et 1945, comme le rappelle l’historienne Ariane Mak dans cet ouvrage issu d’une thèse soutenue en 2018. Pourtant, du fait d’un « phénomène d’ellipse » de la Seconde Guerre mondiale dans l’historiographie britannique des mondes miniers, ces grèves restent assez négligées et peu d’études en proposent une vision from below. Que pouvait signifier « faire grève malgré tout », malgré les accusations d’antipatriotisme, malgré la mise en place de mesures criminalisant la grève, malgré aussi le soutien officiel des syndicats à l’effort de guerre ? Comment la guerre bouleverse-t-elle l’univers normatif des mineurs ? Pour répondre à ces interrogations, Ariane Mak se livre à une véritable revisite historienne d’une source bien connue de l’histoire sociale et culturelle de la Seconde Guerre mondiale au Royaume-Uni mais à peu près ignorée en France2, les matériaux d’enquête du Mass Observation (MO).
Ce singulier collectif d’enquête, fondé en 1937 par trois jeunes intellectuels (Charles Madge, journaliste encarté au Parti communiste, Humphrey Jennings, documentariste proche du mouvement surréaliste, et surtout Tom Harrisson, flamboyant « self-made anthropologue »), partisan d’une « anthropologie à domicile », souhaite faire progresser la connaissance scientifique des classes populaires britanniques. Si elle tranche dans le paysage universitaire de l’époque, le MO peut compter sur quelques soutiens prestigieux, comme celui de l’anthropologue Bronisław Malinowski, dont les préoccupations d’alors rejoignent celles de l’organisation. À ce titre, En guerre et en grève est aussi une réhabilitation de ce collectif, qu’Ariane Mak entend réinscrire pleinement dans l’histoire des sciences sociales britanniques. Éclectique dans ses démarches, le MO se caractérisait par la pluralité de ses méthodes d’enquêtes et des matériaux qu’elle produisait : day surveys, notes de terrain, questionnaires mensuels, journaux intimes. Si les historiens britanniques ont volontiers puisé dans ces derniers de quoi illustrer le quotidien des années de guerre, ce fut souvent au détriment des matériaux d’enquête et notamment des notes de terrain. Celles-ci permettent pourtant de saisir ce qu’Ariane Mak nomme « le vif de la grève », c’est-à-dire la grève en cours d’action, avec la part d’incertitude que les récits rétrospectifs triomphaux tendent à effacer.
La « revisite3 » de ces matériaux (complétée par le recours à une grande diversité d’archives) est double : outre l’intérêt qu’elle porte à la fabrication même de l’enquête, à la suite de James Hinton4, l’historienne a également prolongé ses recherches par une importante enquête orale (quarante-deux entretiens) dans les mêmes bassins miniers que ceux arpentés soixante-dix ans plus tôt par les enquêtrices du MO (du fait de la conscription, le collectif se féminise très rapidement pendant la guerre). L’ouvrage est donc une remarquable contribution à l’histoire sociale des mondes miniers, mais s’inscrit également dans une histoire des enquêtes ouvrières en plein renouvellement depuis quelques années5. Si d’autres enjeux apparaissent en cours de lecture, trois grandes questions traversent l’ouvrage : le conflit entre patriotisme et justice sociale, le rapport des grévistes au droit et la question du juste salaire. Pour ce faire, Ariane Mak propose une revisite historienne de deux enquêtes du Mass Observation (chapitres 2 et 4), ces études micro-historiennes alternant avec des chapitres où l’échelle nationale reprend ses droits.
Les deux premiers chapitres se concentrent essentiellement sur la question des usages du droit et sur l’articulation conflictuelle entre patriotisme et justice sociale. Le premier revient sur la manière dont le gouvernement de coalition de Churchill – où l’on retrouve le travailliste Ernest Bevin au ministère du Travail – criminalise les grévistes par la promulgation en juillet 1940 du décret 1305. Ce décret, soutenu par une bonne partie des dirigeants syndicaux, s’avère bien vite particulièrement difficile à mettre en place, comme l’illustre l’issue de la célèbre grève de Betteshanger de janvier 1942, qui se termine par une victoire totale des grévistes. Cependant, faisant un pas de côté par rapport aux débats historiographiques sur le décret 1305, polarisés par son bilan, Ariane Mak s’intéresse d’abord à la manière dont les grévistes et leurs soutiens se sont heurtés à la législation. C’est ce à quoi s’emploie le deuxième chapitre, qui saisit les effets du décret au plus près du quotidien d’une communauté minière en grève. Observée par les yeux d’une enquêtrice au profil atypique (ancienne danseuse de ballet et acrobate !), Veronica Tester, jeune mais déjà chevronnée, les archives du MO permettent d’identifier quelles formes de légitimation de la grève les mineurs mobilisent, opposant aux accusations d’antipatriotisme leur capacité à se prononcer sur le juste et le raisonnable. Ce faisant, il propose des aperçus fascinants sur la critique ouvrière de la grande presse (un ouvrier s’insurge : « On n’a jamais le vrai truc dans la presse. Ils vont encore nous traiter de “rebut de l’humanité”, vous allez voir »), l’ancrage local des accusations d’antipatriotisme (lesquelles ne sont pas qu’un discours d’en haut), la mise au point d’un système de communication au sein même de la mine (via des griffonnages à la craie sur les berlines ou les étais), ou encore sur le rôle de l’humour dans la consolidation du collectif gréviste. C’est tout un univers sensible de « la grève en communauté » qui se trouve ainsi restituée par l’historienne.
La question du juste salaire est quant à elle plutôt traitée dans la partie suivante, qui revient sur la vague de grèves de mai-juin 1942, d’abord à l’échelle nationale (chap. 3) puis de nouveau à une échelle micro, celle de deux localités du sud du pays de Galles, Blaina et Nantyglo (chap. 4). Dans ces bourgades minières où s’implantent à la fin des années 1930 des usines d’armement attirant un nombre croissant de travailleurs et travailleuses, les tensions liées aux écarts de revenus entre les mineurs et le personnel de ces usines traduisent la crainte d’une remise en cause des anciennes hiérarchies villageoises (hiérarchies salariales, mais également de statut et de prestige) et se cristallisent autour de pratiques de consommation « ostentatoires ». Mobilisant Veblen, l’autrice note que c’est précisément l’uniformité des niveaux de vie dans ces communes avant la guerre qui explique que l’achat d’une dinde chez le boucher puisse paraître attenter à l’égalitarisme de communauté. Déstabilisation des hiérarchies de genre également : la présence féminine dans ces usines du pays de Galles est d’autant plus mal vécue que certaines de ces ouvrières en viennent à gagner davantage que leur mari ou leur père. Au-delà de ces tensions, l’étude de l’enquêtrice Mollie Tarrant, figure clé du MO dans ces années, permet d’aborder un objet d’habitude difficile d’accès pour l’historien, à savoir l’économie domestique et les pratiques de dépenses et d’épargne au quotidien, sujet sur lequel En guerre et en grève apporte beaucoup. Autre fil rouge du livre, le rôle que ragots, rumeurs et commérages jouent dans la régulation des pratiques de consommation au sein de ces espaces de forte interconnaissance : dans la lignée des travaux de Melanie Tebbutt6, il s’agit pour Ariane Mak de réinterroger ces formes verbales qui permettent, au-delà de la seule revendication salariale, de comprendre « la profondeur de champ » du phénomène gréviste.
L’on revient aux enjeux liés au genre dans le chapitre 5, consacré au rôle des Bevin Boys dans la vague de grèves de l’hiver 1944. Si l’historiographie a longtemps considéré cet épisode de l’histoire minière britannique comme relativement anecdotique, Ariane Mak démontre de manière convaincante que l’arrivée de ces 52 000 jeunes conscrits mobilisés dans les houillères britanniques va jouer un rôle non négligeable dans la dernière grande flambée sociale que connaît le Royaume-Uni en guerre, faisant dérailler les négociations salariales qui s’ouvrent dans l’industrie minière autour du Tribunal Porter au même moment. L’épisode des Bevin Boys est surtout l’occasion pour l’historienne d’explorer les enjeux de masculinité : s’appuyant ici sur sa propre enquête auprès d’anciens Bevin Boys ainsi que sur l’exploitation d’autres fonds d’histoire orale, l’examen de la confrontation entre les mineurs et ces jeunes recrues permet « une étude des masculinités en situation ». Le premier contact est rugueux : considérés comme des travailleurs de seconde zone, les nouveaux venus sont victimes de diverses pratiques de bizutage (par exemple : aller chercher un outil imaginaire), entre rite de passage et manière de leur signifier qu’ils restent étrangers au monde de la mine. De même, l’emploi de gants ou du casque de sécurité (à cette époque, nombre de mineurs n’en portent pas, déni du risque qui est aussi une conjuration imaginaire du danger) leur valent les sarcasmes de leurs camarades plus expérimentés. Ce dernier chapitre a enfin le mérite de jeter des ponts avec l’histoire orale britannique7, en particulier les travaux de Raphael Samuel, et plus largement entre les historiographies des deux pays.
Au total, l’ouvrage s’avère aussi important dans ses résultats que dans sa démarche, elle-même inséparable d’une source privilégiée, les notes de terrain de « ses » enquêtrices, pour lesquels Ariane Mak nourrit une fascination visible. Celles-ci permettent en effet de ne pas s’en tenir aux discours émanant des leaders locaux de la grève mais donnent à voir les coulisses de la grève et l’entre-soi des grévistes, élargissant d’autant notre compréhension de ce qui en constitue le territoire. Tout au long du livre, et plus particulièrement dans le chapitre 5, le récit parvient à entrelacer histoire des pratiques d’enquête et histoire des mouvements sociaux en contexte de guerre. Dans ces conflits courts mais nombreux, et surtout largement unofficial, ce qui leur vaut les foudres de Bevin et des grands dirigeants syndicaux, c’est peut-être quelque chose comme une seconde « jeunesse de la grève » que les mineurs britanniques retrouvent sans le savoir.
Vianney Griffaton
- La citation est tirée de l’ouvrage classique de Jean-Louis Robert, Les ouvriers, la patrie et la révolution, Paris 1914-1919, Paris, Les Belles lettres, 1995, p. 215. On est frappé d’ailleurs des rapprochements que l’on peut opérer entre cet ouvrage et celui d’Ariane Mak. ↩︎
- Même si l’autrice rappelle qu’en son temps Jean Stœtzel fit montre d’un vif intérêt pour le MO, et que Marc Bloch salua, avec des réserves, la publication du volume War begins at home (Marc Bloch, « Une coupe d’histoire sociale », Annales d’histoire sociale, vol. 2, n° 3-4, 1940, p. 265-267). Plus près de nous, Daniel Fabre (« Vivre, écrire, archiver », Sociétés et représentations, n° 13, 2002, p. 24) voyait dans le projet du MO une « entreprise d’auto-ethnographie », proche de certains écrits de George Orwell. ↩︎
- Sur cette notion, voir Bénédicte Girault, « L’archive et le document. Matériaux pour une histoire des sciences sociales (note critique) », Annales. Histoire, sciences sociales, vol. 74, n° 3-4, 2019, p. 779-800. ↩︎
- James Hinton, The Mass Observers: A History, 1937-1949, Oxford, Oxford University Press, 2013. Voir le compte rendu qu’en a fait Ariane Mak dans les Annales (n° 2, 2015, p. 480-482). ↩︎
- On s’en tiendra à deux références : Christian Topalov, Histoires d’enquêtes. Londres, Paris, Chicago (1880-1930), Paris, Classiques Garnier, 2015, et Éric Geerkens, Nicolas Hatzfeld, Isabelle Lespinet-Moret, Xavier Vigna (dir.), Les enquêtes ouvrières dans l’Europe contemporaine, Paris, La Découverte, 2019. Ariane Mak était d’ailleurs l’une des contributrices de ce dernier ouvrage. ↩︎
- Melanie Tebbutt, Women’s Talk? A Social History of “Gossip” in Working-Class Neighbourhoods, 1880-1960, Aldershot, Scolar Press, 1997. ↩︎
- Sur cet aspect de l’enquête, voir la très utile annexe finale (« Accent français et Davy lamp. Retours sur l’enquête orale (2011-2017) ». ↩︎
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Notes de lecture de la revue Le Mouvement social (20 février 2026). Ariane Mak, En guerre et en grève : enquêtes dans les cités minières britanniques, 1939-1945. Le carnet du Mouvement social. Consulté le 5 avril 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15qsj


