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Romain Castellesi, Savoir commencer une grève. Résistances ouvrières à la désindustrialisation dans la France contemporaine.

Marseille, Agone, « L’épreuve des faits », 2025, 332 p. Préface de Xavier Vigna.

L’ouvrage de Romain Castellesi est une preuve de l’intérêt enfin porté au phénomène historique majeur que constitue la désindustrialisation pour comprendre l’histoire contemporaine de nos sociétés. Quand les historiographies américaine et britannique s’y sont penchées dès les années 1990, avec des auteurs pionniers tels Jefferson Cowie et Joseph Heathcott, la préoccupation n’a vraiment émergé en France qu’à partir de 2008. Romain Castellesi, quant à lui, appartient à une nouvelle génération d’historiens et revendique son engagement de scientifique pour faire pièce à l’invisibilisation des résistances ouvrières.

Il propose ici ce qui s’apparente à une première synthèse du phénomène sur un peu plus d’un demi-siècle, appuyée sur cinq terrains énumérés en introduction : la chaussure de luxe à Romans-sur-Isère (Drôme), les mines de charbon de Carmaux (Tarn), les usines papetières de Grand-Couronne (Seine maritime), l’habillement à Autun (Saône-et-Loire) et l’usine automobile de Sochaux (Doubs) (p. 18). Cette sélection reflète la volonté de rendre compte de la diversité des mondes et des expériences ouvrières, sans écarter les lieux qui ont forgé la mythologie de la classe ouvrière française, mais intégrant aussi des bassins moins massifs, moins urbains, parfois issus de la décentralisation industrielle, et des secteurs fortement féminisés. L’auteur s’attelle aussi à rendre compte de la complexité temporelle d’un phénomène qui n’est pas né avec la crise économique des années 1970. Cependant, si la désindustrialisation est, à bien des égards, consubstantielle de l’industrialisation et de l’industrie, et si certains secteurs, telle la mine, sont confrontés au phénomène précocement, il ne fait pas de doute à la lecture que les années 1980 constituent un point de basculement, marquant le début d’une décrue historique des effectifs ouvriers.

Romain Castellesi fait le choix d’une approche thématique, sans pour autant négliger de proposer une périodisation, détaillée dans la première partie : les années qui suivent la Libération voient des mobilisations inédites mais marginalisées, limitées aux « zones critiques » identifiées par l’État, c’est-à-dire essentiellement des bassins mono-industriels (mines et textile), face auxquelles l’État modernisateur brandit la décentralisation et l’aménagement du territoire. S’il indique que durant les « années 1968 », les luttes pour la conservation de l’emploi sont marginales et dissonantes alors qu’ailleurs le travail lui-même est remis en cause, l’auteur considère qu’elles s’inscrivent dans la même séquence de contestation marquée par un élargissement du répertoire d’action et une forte détermination. Viennent ensuite le « décrochage généralisé » et « l’effacement de la centralité ouvrière » (p. 16) à partir des années 1980, lorsque ouvrières et ouvriers utilisent les armes que constituent l’occupation, la séquestration et la menace de destruction, puis, après le tournant des années 2000, dans une nouvelle « conscience de crise », lorsque les syndicalistes construisent un discours politique face aux « licenciements boursiers » et ont recours au droit à l’appui de leurs mobilisations. L’auteur convoque des sources syndicales mais aussi les archives ministérielles et préfectorales, ainsi que d’utiles sources orales issues des entretiens qu’il a menés. De longs extraits sont cités et finement commentés.

Dans une deuxième partie, Romain Castellesi démontre à quel point « la désindustrialisation malmène le cours normal du travail et le fonctionnement de l’usine » (p. 110) en dégradant les conditions de travail mais aussi celles des mobilisations, essentiellement centrées sur la conservation de l’emploi et de l’usine, tandis que la souffrance au travail peut se voir occultée. L’auteur expose le cas d’un homme ayant fait le choix de travailler pendant une « journée portes ouvertes » organisée par les ouvriers papetiers en grève à Saint-Étienne-du-Rouvray, dont la mort violente au travail ce même jour passa sous les radars. Il démontre à la fois que les revendications sur les conditions de travail ne disparaissent pas tout en mettant au jour les renoncements que la baisse de l’effectif suppose. Les ouvrières des usines Dim, en Saône-et-Loire, durent accepter le chômage partiel, la diminution de l’horaire hebdomadaire, les déplacements ou encore l’augmentation de la productivité et des cadences tandis que les mineurs de Carmaux, survivants d’une activité maintenue par la combativité ouvrière, doivent peu à peu renoncer au sens même d’une activité qui disparaît et les laisse au travail mais désœuvrés.

La troisième partie porte sur la ville désindustrialisée, marquée sans surprise par le déclassement, la dépopulation, le vieillissement, la pauvreté et les pathologies sociales qu’elle entraîne. Romain Castellesi se penche notamment sur le cas du quartier populaire de La Monnaie, à Romans, et de la ségrégation sociospatiale croissante, reflet d’une population ouvrière fracturée entre ceux qui sont devenus propriétaires et se sont éloignés du centre et ceux qui ont dû rester, les plus pauvres, avec une forte composante issue de l’immigration. L’autre « terrain » est celui de Carmaux, où la mine devait être remplacée par un gigantesque complexe touristique. Si l’on reprend les phases définies par les sociologues s’agissant du ressenti de la population dans le processus de reconversion industrielle, l’incrédulité, le deuil et l’action1, on peut à nouveau constater que l’avancement de ces phases est très variable d’un territoire à l’autre. Quand le géographe Simon Edelblutte2 montrait qu’à Thaon-les-Vosges, ancienne ville-usine en Lorraine, le temps de l’action avait été atteint, c’est-à-dire celui d’un redéveloppement territorial qui intègre les héritages, évite les actions d’urgence destructrices et niant le passé industriel, Carmaux demeura en « phase 2 » : sa reconversion – dans un projet qui fut un fiasco monumental – se traduit par un « effacement progressif de l’empreinte spatiale du charbon » et une « mise à distance de l’héritage ouvrier dissimulée derrière la patrimonialisation » (p. 138).

C’est dans la quatrième partie que Romain Castellesi aborde le genre de la désindustrialisation. Il démontre d’abord, dans la lignée d’Amandine Tabutaud, à quel point les femmes sont en première ligne3. Les ouvrières de Dim sont d’autant plus touchées qu’elles travaillent dans de petites unités situées en zone rurale, les premières qui ferment, et d’autant plus en difficulté pour se mobiliser que les sites sont dispersés, les fermetures étalées, les syndicats peu implantés et les femmes mises à l’écart dans la division du travail militant. Face à une entreprise rachetée en 1988 par des capitaux américains, les ouvrières ont mené en 2001 des actions de blocage de la production, d’occupation, mais elles ont dû constamment revoir à la baisse leurs revendications. L’un des paradoxes relevés par l’auteur est que l’intensité de leur mobilisation a augmenté lorsqu’il ne leur restait plus qu’à négocier la prime de licenciement. Romain Castellesi analyse également les contradictions à l’œuvre s’agissant de l’instrumentalisation de leur genre dans la mobilisation, par les femmes elles-mêmes et/ou par la presse, construisant des revendications spécifiques mais pouvant aussi mener à une forme de marginalisation. Dans le cas de l’industrie de la chaussure à Romans, l’auteur analyse la présence des chaussures à toutes les étapes de la mobilisation, démontrant à la fois l’attachement au produit, alors que le prestige de la production de luxe contribue à reconstruire la dignité ouvrière, et une forme de détournement des normes de genre et de classe.

Le deuxième aspect porte sur les enjeux concernant l’évolution des identités masculines soumises à la désindustrialisation : ainsi, aussi invisibilisée soit-elle, la mobilisation des ouvrières contredit le fait que les mobilisations ouvrières sont masculines et la menace sur le travail pèse sur un des fondements essentiels de la légitimité masculine. Dans ce contexte, selon Romain Castellesi, la masculinité s’exprime dans les conflits de manière exacerbée pour mieux réparer l’attaque, jusqu’à mettre en scène la violence, comme à Carmaux en juin 1991.

L’auteur aborde ensuite « l’économie morale » d’E. P. Thompson4, souvent convoquée par l’historiographie des classes populaires depuis quelques années. Il contribue par là à une réflexion en cours, parfois encore tâtonnante, sur ce que constituait le pacte moral qui liait patronat et ouvriers avant la désindustrialisation et sur ce que les résistances révèlent ou non d’un « programme de politique ouvrière ». Il met au jour un rétrécissement sur les valeurs fondamentales, le droit de « vivre au pays », « la survie de la reproduction ouvrière, de la sauvegarde du travail et de la dignité qui lui est attachée » (p. 235). Il évoque également le mythe d’un âge d’or incluant la nostalgie d’un bon patronat capable d’une bonne gestion. Du pacte moral découle également l’appel à l’aide fait à l’État chargé de protéger au nom d’une dette de la nation envers les ouvriers. De là, il déduit un embryon de « politique ouvrière », contre l’internationalisation, l’externalisation, la financiarisation, pour un modèle de production et de consommation national, la préservation des territoires, des communautés et des savoir-faire.

La dernière partie porte sur les impacts et les mémoires de la désindustrialisation, Elle évoque l’angoisse généralisée provoquée par la disparition du travail, que l’issue soit le chômage ou la retraite anticipée, les stigmates psychiques et corporels, parmi lesquels il convient de mentionner l’omniprésence des questions de santé, en particulier chez les anciens mineurs. Elle met au jour les clivages et fractures, ceux qui précèdent (notamment les tensions entre militants et/ou organisations syndicales), ceux qui naissent durant les mobilisations (contre les « jaunes » et les « traîtres »), ceux qui s’aggravent (entre catégories, entre générations). L’auteur évoque une « métamorphose identitaire » dont on perçoit des bribes, notamment chez les ouvrières de Dim devenues « anciennes de » (p. 259), mais insiste aussi sur ce qu’il analyse comme un impératif : il faut « maintenir le lien et la mémoire », ce qui suppose plutôt de mettre en scène ou en actes une identité maintenue, par l’entretien des sociabilités, l’écriture individuelle ou collective ou encore le théâtre. Comme Romain Castellesi l’évoque, la mémoire peut être un puissant objet de conflit entre héritiers revendiquant un lien vital avec leur récit du passé, tant le besoin de cohérence individuelle est fort à l’heure où l’horizon semble se désagréger. Ainsi, Radio Lorraine cœur d’acier, symbole d’une dignité maintenue malgré la défaite des sidérurgistes de Longwy en 1979, est aujourd’hui encore l’objet d’un conflit mémoriel cent fois réactivé5.

L’ouvrage de Romain Castellesi fait date. On notera que, malgré son refus du registre du déclin ou de la mort inéluctable du monde ouvrier, il n’y résiste pas tout à fait, évoquant dès l’entrée la « dislocation » et la « dé-formation » de la classe ouvrière (p. 17), et utilisant en conclusion des termes aussi forts que « destruction », « naufrage » ou « gangrène » (p. 276) sans que d’autres, éventuellement plus lumineux, viennent les contrebalancer. On notera également une catégorie curieusement absente, celle des travailleuses et travailleurs immigrés, dont l’histoire a pourtant maintes fois croisé celle de la désindustrialisation. Cette absence renvoie sans doute en partie aux limites des sources disponibles. L’auteur l’indique, sa recherche est marquée par le biais syndical de ses sources écrites et orales. L’entrée syndicale est indépassable, mais peut contribuer à masquer les invisibles et les « sans voix ». C’est si vrai que Romain Castellesi peine à faire émerger la parole des ouvrières : ainsi, en Saône-et-Loire, il n’a pu mener aucun entretien avec d’anciennes ouvrières de Dim. De même, sur les seize extraits d’entretiens reproduits et commentés au fil des pages, deux sont issus d’entretiens menés avec des femmes (dont l’une est une épouse présente lors de l’échange et l’autre syndicaliste), les autres sont tirés de sept entretiens avec d’anciens ouvriers. Sans doute la trace laissée par les travailleurs immigrés est-elle encore plus enfouie. On peut aussi s’interroger sur la représentativité de Christian Corouge, ouvrier de Peugeot-Sochaux déjà mobilisé par Stéphane Beaud, Michel Pialoux et d’autres, dont les nouveaux témoignages nous livrent un paradoxe : est-il simplement le représentant d’une radicalité ouvrière minoritaire qu’on pourrait rapprocher de l’extrême gauche marquée par 1968, ou son rejet explicite de l’attachement au travail et à l’usine (bien qu’il y ait passé toute sa vie professionnelle) le situe-t-il du côté d’une masse d’ouvrières et d’ouvriers silencieux qui ne se retrouvent pas dans le discours syndical construit à l’occasion des mobilisations pour la conservation de l’emploi ? En réalité, le biais, assumé, va bien au-delà. Il est le produit du projet de recherche, qui, visant à faire revivre les résistances ouvrières effacées du paysage, révèle en creux la partie de l’histoire qui n’a pas pu être racontée, celle d’une désindustrialisation n’ayant pas produit de mobilisations. Cette histoire qui nous échappe est pourtant également fondamentale, notamment pour comprendre l’évolution du travail et du rapport à celui-ci.

Ingrid Hayes


  1. Denis Salles, Michel Daynac, François Tautelle, Christophe Beslay, Régis Guillaume et Michel Grossetti, La construction des politiques locales. Reconversions industrielles et systèmes locaux d’action publique, Paris, L’Harmattan, 1998. ↩︎
  2. Simon Edelblutte, « Reconversion industrielle ou redéveloppement territorial ? L’exemple de Thaon-les-Vosges, ancienne ville-usine textile lorraine », Géoconfluences, publié le 26 novembre 2014. ↩︎
  3. Amandine Tabutaud, « À la croisée de la Seine-Saint-Denis et de la Haute-Vienne. Les ouvrières aux prises avec la désindustrialisation (1970-1980) », 20 & 21. Revue d’histoire, n° 144, 2019, p. 131-144. ↩︎
  4. E. P. Thompson, « The moral economy of the English crowd in the eighteenth century », Past and Present, vol. 50, n° 1, 1971, p. 76-136. ↩︎
  5. Ingrid Hayes, Radio Lorraine cœur d’acier, 1979-1980. Les voix de la crise, Paris, Presses de Sciences Po, 2018. ↩︎

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Notes de lecture de la revue Le Mouvement social (25 novembre 2025). Romain Castellesi, Savoir commencer une grève. Résistances ouvrières à la désindustrialisation dans la France contemporaine. Le carnet du Mouvement social. Consulté le 4 avril 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/157ei


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