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Philippe Artières, La prison en héritage ? Pour une patrimonialisation critique du pénitentiaire.

Paris, Éditions de la Sorbonne, « L’ouvroir des patrimoines », 2024, 84 p.

Ce livre bref est présenté comme un texte d’intervention visant à questionner le « patrimoine pénitentiaire national » en posant des jalons pour une « patrimonialisation critique » de la prison. Il retrace d’abord la « difficile fabrique » d’un patrimoine pénitentiaire en identifiant quatre jalons. Le premier, situé dans le premier tiers du XIXe siècle, est lié à l’ouverture des grands établissements pénitentiaires (maisons centrales), dont l’architecture était marquée par leur passé conventuel. Embrun, Eysses, Clairvaux, Fontevraud, Montpellier, Melun, etc., furent en effet des abbayes ou des convents avant d’être des lieux de peines. Ce passé permit de susciter un intérêt sur leur conservation, et l’abbaye de Fontevraud, inscrite sur la première liste des monuments historiques, pouvait ainsi être visitée au XIXe siècle. Notons que l’importance de ce premier moment serait à évaluer plus précisément au regard des archives. Lorsque l’on plonge dans les dossiers d’appropriation de ces lieux en prisons, la première préoccupation du bureau des prisons, des préfets et des architectes est d’agir rapidement sur le remodelage de l’espace (dortoir, réfectoire, atelier, clôture de l’espace, chemin de ronde), à partir de devis serrés et de réalisations dont les plans initiaux sont le plus souvent révisés à l’économie. Ce même pragmatisme se retrouve pour les châteaux-prisons à forte valeur patrimoniale, tels celui des ducs d’Aiguillon, à Cadillac, ou celui de Gaillon, majestueux palais des archevêques de Rouen.

Le deuxième jalon se situe à la fin du XIXe siècle, lorsque le gouvernement acte la destruction des prisons de Mazas, Sainte-Pélagie et de la Grande Roquette, en prévision de l’ouverture de Fresnes (1898). Des protestations s’élèvent alors, portées par des journalistes et des politiques qui ont connu la détention, mais aussi par ceux qui redoutent l’oubli des « otages de la Commune », fusillés à la Grande Roquette le 24 mai 1871. Au mur des fédérés de la Commune s’oppose le « mur des otages ». L’architecture ne pèse alors rien dans le débat. La destruction de la Grande Roquette mettait ainsi au jour un conflit de mémoire. La réaction émotionnelle suscitée par la destruction annoncée de ces trois prisons parisiennes (la Grande Roquette, surtout) était de même nature – émotionnelle et mémorielle – que celle qui permit par exemple à la prison Montluc de Lyon d’échapper à la destruction, au nom d’un devoir de mémoire de la déportation et des résistants qui y furent détenus.

Le troisième jalon de l’élaboration d’un « patrimoine pénitentiaire » réside dans l’élaboration de savoirs sur les peines, la détention, le crime et le criminel. Du mouvement des philanthropes accompagnant l’établissement de la prison pénale au déploiement de la criminologie à la fin du siècle, la prison pénale est un espace de discours, d’observation et d’expérimentation suscitant une foisonnante production d’écrits administratifs, réglementaires, mais aussi savants. Les docteurs Lacassagne à Lyon, Lombroso à Turin, ouvrirent ainsi des musées d’anthropologie criminelle au sein de leurs universités à des fins pédagogiques. La prison s’introduit simultanément dans l’espace public avec l’organisation en 1891 sur la place du Champ-de-Mars, à Paris, d’une vaste exposition destinée à célébrer le centenaire de la naissance de la prison pour peines. À l’initiative de ce projet, Louis Herbette, directeur de l’administration pénitentiaire, souhaitait mettre sous les yeux du public un siècle d’histoire des prisons et avait fait réaliser à cette fin des maquettes d’établissements, des vitrines d’objets et des documents de présentation. Cette exposition pénitentiaire dura six mois, « sans que l’on sache », remarque Philippe Artières, « si cette longévité a tenu au succès public ou à une volonté politique de montrer le pénitentiaire ». Cette durée s’explique bien plus simplement car l’événement n’a pas eu lieu en 1891 mais en 1889, dans le cadre de l’Exposition universelle qui se tint du 5 mai au 31 octobre 1889. Diligentée par l’administration pénitentiaire, l’exposition constituait une section du pavillon des arts libéraux, investi par le ministère de l’Intérieur. La place assignée à l’histoire des peines dans cet événement aurait mérité d’être relevée, car Louis Herbette n’envisageait cette rétrospection que pour marquer par contraste la progression de son administration1. Autrefois les fers, les galères, les boulets, aujourd’hui et demain la détention humaine, la cellule qui amende et réinsère. L’institution portait fièrement sa réforme en se tournant vers un avenir dans lequel les peines, enfin, seraient efficaces et acceptables.

Le dernier jalon de cette généalogie du patrimoine pénitentiaire réside dans le grand reportage photographique commandité à la fin des années 1920 par l’administration pénitentiaire au studio Henri Manuel. Des albums de photographies ont été constitués par établissement, montrant les lieux, les personnels et les détenus, le plus souvent figés dans des poses soulignant la volonté de démontrer l’amendement des condamnés par le travail, l’enseignement scolaire, la gymnastique, etc. Cette somme de 2 500 photographies constituée entre 1929 et 1931 fut très peu exploitée au temps de sa réalisation. Avec la Libération, l’époque n’est plus à la patrimonialisation des prisons. L’administration pénitentiaire regarde vers l’avenir. Elle doit se réformer. L’injonction mémorielle revient pourtant lorsqu’il s’agit d’entretenir le souvenir des lieux où l’ennemi a commis des crimes, mais fonctionne à l’oubli lorsqu’il s’agit de liquider définitivement le bagne de Guyane.

La section suivante revient sur la création en France du premier musée des prisons. Une volonté de conservation s’est faite jour au sein de l’administration pénitentiaire dès les années 1960, alors qu’une école de formation des personnels était accolée au complexe carcéral de Fleury-Mérogis. La perspective ethnographique qui présidait à ce premier effort de récolement était similaire à celle qui animait la vague d’ouverture des écomusées. Il s’agissait de recueillir des objets et des traces de la vie quotidienne des personnels et des détenus, dans une visée pédagogique. La volonté d’ouvrir les collections au public suscita leur installation en 1995 dans l’ancienne prison de Fontainebleau. Ce nouveau lieu devait permettre d’opérer des visites « immersives » dans une maison d’arrêt cellulaire mais, faute de moyen et de volonté politique, il fut désaffecté à son tour au profit d’un transfert des collections à l’École nationale d’administration pénitentiaire, elle-même délocalisée sur le nouveau campus d’Agen, en 2000. C’est sur ce site, désormais, que se joue l’avenir du musée pénitentiaire et c’est ici que le livre prend un tour critique. En s’appuyant sur l’étude sur l’incarcération menée par Justin Piché et Kevin Walby sur quarante-cinq musées canadiens, Philippe Artières juge avec ces auteurs que tous les musées opérés par l’administration pénitentiaire tendent à justifier la prison et les violences subies par les prisonniers, tandis que la mise en spectacle du carcéral accrédite la dangerosité des détenus et la légitimité des châtiments. Pour contrer cette tendance, Philippe Artières invite à une « patrimonialisation critique », attentive aux différents acteurs engagés. Il s’agirait de ne plus considérer les conservateurs, les architectes et les historiens comme des décideurs mais comme des experts. Il faudrait « dynamiter » le patrimoine pénitentiaire en l’inscrivant dans le présent, en assumant les destructions des vieilles prisons, en considérant les abondants gisements d’archives comme sources pour l’histoire des détenus et le fonctionnement des établissements, en y associant les amateurs, les collectionneurs, les fouilles archéologiques. Enfin, relevant le succès de la plateforme de publication Criminocorpus, qui propose notamment des visites filmées de prisons, Philippe Artières s’interroge sur la signification politique de ce qui lui apparaît comme une participation de facto à la « patrimonialisation de la prison ». Affirmant alors que l’idée d’un patrimoine carcéral était portée dans les années 1970-1980 « par les acteurs les plus critiques de l’administration pénitentiaire », il se demande si « aujourd’hui, dans le moment sécuritaire qui est le nôtre, ce n’est pas l’inverse qui est à l’œuvre. Patrimonialiser la prison serait poursuivre, voire participer à une politique de l’effroi, à une culture de répression plus que de la prévention » (p. 63).

Le livre s’achève sur un appel à la création d’un centre d’interprétation de lieux pénitentiaires qui ne serait ni un mémorial ni un élément commun du patrimoine architectural et institutionnel. L’auteur propose comme source d’inspiration l’exemple du travail mené depuis une dizaine d’années sur la prison de Clairvaux, qui inscrit le patrimoine pénitentiaire dans la longue durée d’une histoire de l’enfermement et de l’isolement volontaire ou contraint, ouvrant ainsi l’espace des pratiques et du patrimoine immatériel. Il propose enfin d’ajouter à la liste des acteurs des processus de patrimonialisation les amateurs et les artistes, photographes, cinéastes et dramaturges afin de constituer un « patrimoine critique » qui ne serait « ni au service d’une administration ni d’une seule mémoire ». Il est dommage ici qu’un autre bel exemple de réussite ne soit pas discuté. En 2001, la protection judiciaire de la jeunesse a établi à la Ferme de Champagne de Savigny-sur-Orge un centre d’exposition dans une partie des locaux du Centre d’observation pour mineurs, actif entre 1945 et 1975. Ce lieu de mémoire et d’histoire est géré avec l’appui d’une association d’historiens et de professionnels. S’agit-il pour autant d’un lieu de glorification de l’institution ? Ne produit-on pas là de l’histoire ?

Deux traits affaiblissent l’intérêt réflexif de ce texte. Le premier réside dans l’intention explicite de produire un « essai volontiers polémique » consistant en l’adoption d’une posture de jugement moral déroutante dans sa distribution des bons et des mauvais points. Si on peut comprendre les réticences de l’historien face à un « escape game » produit à Fontevraud, la critique tombe le plus souvent à côté. La suspicion formulée à l’égard de la communauté scientifique est malvenue. Est-il vraiment nécessaire de mettre en garde des historiens et des conservateurs sur le risque de faire des vestiges du bagne une simple attraction touristique ? Quant à Criminocorpus, les collègues investis dans le projet ne sont pas naïfs. La rédaction est un espace de réflexion permanente sur les enjeux de publication, les formes de restitutions, l’articulation des informations mises à disposition et les effets possibles de leur appropriation, que l’on ne peut de toute façon que très partiellement contrôler. Cette expérience collective menée depuis vingt-deux ans constitue un bon observatoire des pratiques de recherche : nous n’y avons pas rencontré les historiens susceptibles de s’opposer à la constitution d’un « patrimoine critique ».

Le second point limitant la réflexion est le biais produit par une lecture présentiste de la notion de « patrimoine pénitentiaire », déduite et réduite dans la discussion aux lieux d’enfermement contemporains, alors même que les deux tiers de la population placée sous main de justice font l’objet de mesures en milieu ouvert. Les colonies agricoles, la peine de mort, la relégation, la transportation, l’exposition publique, les châtiments corporels, les potences, les gibets, les fourches patibulaires, etc. relèvent autant du champ du patrimoine « pénitentiaire » que les objets, les écrits, les photographies et tout support ou trace permettant de faire de l’histoire. Loin d’être figée dans une définition institutionnelle, la notion est labile, appropriée sous différentes facettes selon les acteurs sociaux, les lieux, les moments. Je préfère d’ailleurs à cette expression celle de « patrimoine judiciaire », plus large en ce qu’elle permet d’appréhender toute la chaîne pénale2.

Ce qui est digne de mémoire est toujours le résultat – souvent temporaire – d’une négociation collective. Le pouvoir de décréter ce qui fait patrimoine n’appartient pas aux historiens. Nous sommes nombreux à vérifier ce point en acceptant de nous placer ici et là, pour un temps plus ou moins long, en position d’intervention sociale, sur le terrain, en situation, au contact de toutes les catégories d’acteurs cités dans l’ouvrage, pour discuter d’un patrimoine judiciaire ou pénitentiaire aux contours et au contenu mouvant, toujours problématique3. Cette discussion sur les enjeux de la préservation (ou pas) des traces du passé dans le temps présent tourne bien souvent, de manière plus ou moins explicite selon les configurations locales, au débat contradictoire. Et si la parole des historiens peut y être entendue (pas toujours), il est rare que le dernier mot leur revienne.

Marc Renneville


  1. Louis Herbette, L’œuvre pénitentiaire. Études présentées à l’occasion du musée spécial et des expositions de l’administration pénitentiaire, Melun, Imprimerie administrative, 1891, p. 222-228. ↩︎
  2. Voir les contributions rassemblées en 2022 dans deux numéros distincts de la revue In Situ. Revue des patrimoines. Marc Renneville et Michaël Vottero, « Le patrimoine de la Justice », In Situ, n° 46, 2022, http://journals.openedition.org/insitu/33898. ↩︎
  3. À titre d’exemple, voir l’éclairant retour d’expérience des historiennes travaillant sur la prison Jacques-Cartier : Fanny Le Bonhomme et Gaïd Andro, « Patrimoine carcéral et médiation scientifique : le cas de la prison Jacques-Cartier (Rennes) », Criminocorpus, in Marc Renneville et Sophie Victorien (dir.), « Sombre patrimoine, patrimoine sombre. Mémoires et histoires de justice », 2024, http://journals.openedition.org/criminocorpus/14335. ↩︎

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Notes de lecture de la revue Le Mouvement social (23 octobre 2025). Philippe Artières, La prison en héritage ? Pour une patrimonialisation critique du pénitentiaire. Le carnet du Mouvement social. Consulté le 5 avril 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/1513n


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