La recherche sur l’histoire de la littérature persane

Nous présenterons ici un petit panorama des ouvrages ayant fait date dans la recherche sur l’histoire de la littérature persane. On dissocie habituellement la littérature classique de la littérature moderne, à cause de la rupture que représente la seconde par rapport à la première et parce qu’elles ne sont généralement pas étudiées par les mêmes chercheurs. Nous traiterons ici des ouvrages généralistes et réserverons un autre article à la littérature moderne. Nous ne parlerons pas non plus des nombreuses études plus restreintes dans le temps ou dans leur objet, mais qui fournissent des informations complémentaires pour l’étude de l’histoire de la littérature.

Le concept même d’histoire de la littérature est moderne et d’origine occidentale : jusqu’au 20e siècle, en Perse, ce qui se rapproche le plus de l’idée que nous nous faisons de l’histoire de la littérature est la tadhkira, genre tenant à la fois de l’anthologie et du dictionnaire biographique classé chronologiquement. Il n’est donc pas étonnant que l’histoire de la littérature se soit d’abord développée en Occident en s’appuyant sur les sources précieuses que constituent les tadhkira, avant de se déployer en Iran à partir du début du 20e siècle.

Le premier à relever le défi de l’écriture d’une histoire de la littérature persane est le savant et diplomate autrichien Joseph von Hammer-Purgstall (1774-1856), éminent traducteur et considéré comme l’un des fondateurs de l’étude scientifique de l’Empire ottoman. Il maîtrisait le turc, le persan, l’arabe, le latin et le grec, ainsi que le français, l’italien et l’anglais. Il traduisit notamment le Diwān (recueil de poèmes) de Ḥāfiẓ en allemand (1812), œuvre qui inspira Goethe (1749-1832) pour son West-östlicher Divan (Divan occidental-oriental, 1819).

Portrait de Joseph von Hammer-Purgstall, lithographie de Josef Kriehuber, 1943, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=1224559

Ce qui nous intéressera ici est sa Geschichte der schönen Redekünste Persiens (Histoire des belles-lettres persanes, 1818), une œuvre véritablement pionnière. Il s’est appuyé sur quatre tadhkira pour créer un modèle d’exposition systématique de l’histoire de la littérature persane, modèle qui sera suivi et imité pour les cent cinquante ans à venir, aussi bien en Occident qu’en Perse ! Ce qui est remarquable, c’est l’esprit de synthèse dont il fait preuve en ordonnant pour la première fois chronologiquement et intellectuellement des matériaux auparavant dispersés. Il organise son ouvrage en trois grandes parties : la première est consacrée à la période préislamique, la seconde couvre la période allant de la conquête arabo-musulmane à la période qui lui était contemporaine, la troisième étudie les principaux schémas narratifs et images répandus dans la poésie persane. Chacune des deux premières parties se subdivise en sous-parties chronologiques examinant chacune vingt à cinquante poètes. Chacune de ses sections débute par une introduction historique et une présentation de la vie intellectuelle de la période étudiée. Suivent les notices biographiques des auteurs et des sélections de leurs poèmes traduites en allemand, ainsi qu’une information bibliographique. Son point de vue, selon lequel Jāmī était le dernier poète classique de la Perse, a prévalu jusqu’à une époque récente.

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Par la suite, peu d’auteurs auront l’audace et la largeur de vue de Hammer, mais ils travailleront plus en profondeur sur les manuscrits et, se concentrant sur un nombre d’auteurs plus réduit, les étudieront de manière plus détaillée.

Sir Gore Ouseley (1770-1844), linguiste et diplomate, servit l’Empire britannique en Inde, en Perse et en Russie, avant de rentrer en Angleterre. Il avait appris en autodidacte le sanskrit, le persan et l’arabe et écrivit des ouvrages orientalistes qui ne furent publiés qu’après sa mort. Il devint président de la Society for the Publication of Oriental Texts en 1842. Il s’appuie sur sa collection personnelle de manuscrits pour présenter au public anglais trente-et-un poètes et leur œuvre. Il utilise un plus grand nombre de tadhkira, mais se montre moins systématique et moins critique que Hammer et ne porte que peu d’intérêt au développement historique de la littérature ou à ses liens avec la société. Le fruit de son travail donne lieu à un ouvrage intitulé Bibliographical Notices of Persian Poets (1846). Une originalité de son travail consiste en ce qu’il fournit également d’amples citations en persan, ce qui laisse à penser qu’il s’adresse également à une audience persanophone.

La Délégation anglaise à la cour de Fath ‘Ali Shah en 1808: John Malcolm, Hartford Jones et Gore Ouseley, peinture d’un artiste inconnu, Téhéran, 1815, reproduction à partir de Art of the Persian Court, A. Soudavar, p. 392, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=8945669

Pour consulter Bibliographical Notices of Persian Poets, cliquer sur ce lien.

Cette approche particulière sera suivie par Nathaniel Bland (1803-1865), spécialiste du persan à Oxford, mais plus connu comme joueur de cricket ! Il rédigea une sorte d’anthologie, intitulée A Century of Persian Ghazals. From Unpublished Diwans (1851), contenant dix ghazals de dix poètes persans, le tout en persan, en s’appuyant lui aussi sur des tadhkira, ainsi que sur les travaux de ces prédécesseurs. Il publia aussi deux importants articles dans le Journal of the Royal Asiatic Society, consacrés à l’analyse détaillée du contenu de deux tadhkira : « Account of the Atesh Kedeh » (1843) et « On the Earliest Persian Biography of Poets, by Muhammad Audi » (1848).

Pour consulter A Century of Persian Ghazals. From Unpublished Diwans, cliquez sur ce lien.

Durant tout le 19e siècle, les érudits libraires jouent également un rôle très important dans la découverte de la littérature persane : ils cataloguent et classent les collections de manuscrits persans conservés dans les bibliothèques occidentales, ce qui les amène à identifier et décrire les manuscrits, mais aussi à identifier les auteurs, les patrons et dédicataires pour rédiger leurs notices, à dater les œuvres et à établir des relations entre les œuvres et les personnes. Des catalogues de manuscrits sont établis : Charles Rieu (1819-1902) se charge de cataloguer les manuscrits persans du British Museum (1879-1883). Gustav Flügel (1802-1870) à Vienne (1865-67), Wilhelm Pertsch (1832-1899) à Berlin (1888) et Edgard Blochet à Paris (1870-1937) mènent à bien ce même travail ingrat et fastidieux, mais indispensable. Ces catalogues restent des outils de référence fondamentaux aujourd’hui et permettront la rédaction de manuels d’histoire de la littérature plus modernes.

Daguerotype d’Italo Pizzi, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=32127223

A la fin du 19e siècle apparaissent les premiers ouvrages de ce type en Italie et en Allemagne. Le premier précis de littérature persane est la Storia della poesia persiana (1894) du traducteur et savant italien Italo Pizzi (1849-1920). Passionné par les langues dès sa prime jeunesse, il apprend le latin et le grec au lycée, puis le sanskrit, l’arabe, l’hébreu et le persan à l’Université de Pise. Après avoir été bibliothécaire à la Biblioteca Medicea Laurenziana de Florence, il enseigne à Turin et Naples et dirige l’Istituto Orientale di Napoli. Il a traduit le Livre des rois de Firdawsī et la Roseraie de Saʾdī et publié de nombreux manuels, dont Storia della Poesia Persiana (1894). Fin lettré, il établit des parallèles entre littérature persane et italienne. Il découpe son ouvrage d’après les genres littéraires, et non une périodisation chronologique : ses différents chapitres sont consacrés à la poésie lyrique, mystique, ascétique, épique, romantique, et enfin à la littérature morale. Il s’intéresse davantage à la littérature elle-même qu’à son histoire et fournit ses propres traductions en italien de nombreux poèmes. Son approche générique a été reprise par ses successeurs et les ressemblances entre les littératures médiévales persane et occidentale ont suscité de nouvelles recherches.

Our consulter Storia della Poesia Persiana, cliquez sur ce lien.

Carl Hermann Ethé (1844-1917) publie « Neupersische Literatur » dans Grundriss der iranischen Philologie (1895-1904). Après des études orientalistes en Allemagne, il travaille en Angleterre à l’établissement des catalogues des fonds orientaux des bibliothèques Bodleian et de l’India Office. Nommé professeur en 1875, il publie de nombreux articles sur des poètes persans et des genres poétiques. Son chef-d’œuvre demeure son gros chapitre sur la littérature persane dans le Grundriss der iranischen Philologie où il allie l’examen minutieux de cinquante tadhkira à sa connaissance des travaux antérieure. Comme Pizzi, il adopte un classement par genres, mais inclut la prose dans son analyse et privilégie l’histoire plutôt que l’esthétique, de sorte que les travaux de ces deux savants se complètent.

Pour consulter “Neupersische Literatur”, cliquez sur ce lien.

Le jeune Browne habillé à la persane, photo d’un artiste inconnu, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=14744049

Le dernier grand pionnier de l’histoire de la littérature persane est Edward Granville Browne (1862-1926, auteur de la célébrissime A Literary History of Persia (1902-1924), une histoire intellectuelle examinée d’un point de vue littéraire. Il avait étudié à Cambridge l’arabe, le persan, les langues indiennes et le turc, mais a surtout publié sur l’Iran, en particulier sur les Baha’is et la société iranienne. Dans son histoire de la littérature persane, il classe les périodes selon les dynasties, et insère sa discussion de la littérature persane dans une histoire des idées. Il comprend d’ailleurs la littérature au sens large, y insérant la philosophie, le soufisme, les ouvrages religieux, scientifiques ou moraux. Il exclut la plupart des auteurs de l’Inde et de l’Asie centrale. Son style est extrêmement élégant, et ses traductions, souvent en vers et toujours rimées, sont très réussies. Le premier volume est consacré à un exposé historique débutant par la période préislamique, puis décrivant le monde musulman depuis l’avènement de l’islam jusqu’à l’an 1000, avant d’aborder enfin l’avènement de la littérature persane jusqu’à l’accession au trône du Sultan Maḥmūd de Ghazna. Le second tome couvre la période entre 1000 et 1290, de Firdawsī à Saʿdī.  Le troisième tome se penche sur la période mongole, de 1265 à 1502. Le quatrième tome traite des temps modernes, de 1500 à 1924. Les deux derniers tomes contiennent les versions persanes des poèmes traduits.

Pour consulter A Literary History of Persia, cliquez sur ce lien.

Badi’ al-Zaman Furuzanfar, photographe et date inconnus, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=39059698

Les savants persans rejoignent le mouvement au début du 20e siècle. En 1928, le Ministère de l’Education commande une anthologie de poésie en 4 volumes, se concentrant sur les plus grands auteurs, classée historiquement, avec des notes sur le style et la biographie des auteurs, évitant les thèmes immoraux et les textes trop compliqués. Le grand lettré Badiʾ al-Zamān Furūzānfar (1903-1970) relève le défi et publie Sukhan wa sukhanwarān (Poésie et poètes) en 1929 et 1933. Son livre présente cinquante-cinq poètes ayant vécu jusqu’à la fin du 12e s. Cela reste une tadhkira, mais elle s’appuie sur des sources historiques, fournit des commentaires judicieux, et la sélection des poèmes est basée sur la qualité littéraire plus que les goûts personnels. Une seconde édition, révisée et améliorée, est parue de manière posthume en 1971.

Dhabīh-Allāh Ṣafā (1911-1999),

Dhabih Allah Safa dans son bureau vers 1975, photo de famille, CC BY-SA 2.0 de, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=14633334

professeur d’études iraniennes à l’Université de Téhéran, a beaucoup publié dans les domaines de la littérature persane et de l’histoire des idées. Son œuvre principale est cependant sa monumentale Tārīkh-i adabiyāt dar Irān (Histoire de la littérature en Iran, 1953-1979) en 8 tomes, présentant chronologiquement des centaines d’auteurs dans le contexte historique, sociologique, religieux et intellectuel de leur époque. Chaque auteur est présenté aussi précisément que possible et son œuvre illustrée par une abondante anthologie de morceaux choisis, avec un riche apparat critique. Le livre se situe à mi-chemin entre la tadhkira classique et le travail de Browne. Il existe d’autres grandes histoires de la littérature persane écrites par des Iraniens, mais aucune n’a l’ampleur et la précision de celle de Ṣafā.

 

Alessandro Bausani, https://it.wikipedia.org/w/index.php?curid=2710795

Entretemps, Alessandro Bausani (1921-1988), professeur à l’Istituto Universitario Orientale di Napoli, puis à l’Université de Rome « La Sapienza », a publié en Italie sa Storia della letteratura persiana (1960). Intéressé tout particulièrement par les religions et la littérature, il nous a laissé une histoire de la littérature persane organisée d’après les genres : après une copieuse présentation du contexte historique, de la langue persane, des motifs et formes de sa littérature, il traite successivement de la poésie lyrique, du quatrain, du mathnawī, de la prose, et enfin de la littérature contemporaine, émaillant son propos de nombreuses traductions en italien et d’analyses originales des œuvres majeures.

Presque simultanément, le savant tchèque Jan Rypka (1886-1968), qui fut

Jan Rypka, http://abicko.avcr.cz/2011/02/12/, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=38457874

la cheville ouvrière de l’Oriental Institute de Prague, composa avec une équipe de collègues une History of Iranian Literature dont la première version tchèque vit le jour en 1956, la version allemande augmentée en 1963, et la version anglaise en 1968. Rypka s’est chargé de la partie la plus importante, traitant de la littérature persane des débuts au 20e siècle. Des chapitres ont été consacrés aux littératures préislamiques, à la littérature du 20e siècle, aux belles-lettres, à la littérature folklorique, aux littératures persanes d’Inde et d’Asie centrale, et à la littérature judéo-persane. Très originale, très soucieuse d’exactitude scientifique, elle établit un état des lieux exhaustifs des connaissances de l’époque et aborde des thèmes jusque-là peu traités. Ecrite dans un contexte politique dominé par le marxisme léninisme, elle traduit cette idéologie, sans que cela nuise à son excellent contenu.

Pour consulter History of Iranian Literature, cliquer sur ce lien.

 

Ehsan Yarshater, photo tirée de l’enregistrement d’une interview, par Voice of America — https://www.youtube.com/watch?v=sBOMAXWdPig, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=33071077

Actuellement Ehsan Yarshater dirige un projet titanesque visant à rédiger une somme en 18 volumes, A History of Persian Literature, auxquels participent presque tous les spécialistes de la littérature persane. Le premier volume, intitulé General Introduction to Persian Literature et édité par J.T.P. de Bruijn, est paru chez I.B. Tauris en 2009. Il traite des différents genres, du style et des traditions étrangères ayant influencé la littérature persane, ainsi que de la diffusion des textes, en les insérant dans leur contexte socio-politique. Quatre autres volumes sont parus à ce jour :

  • Companion Volume I : The Literature of Pre-Islamic Iran, dirigé par Ronald Emerick et Maria Macuch, 2009.
  • Companion Volume II: Oral Literature of Iranian Languages, dirigé par Philip Kreyenbroek et Ulrich Marzolph, 2010
  • X: Persian Historiography, dirigé par Charles Melville, 2012.
  • XI : Literature of the Early Twentieth Century, dirigé par Ali-Asghar Seyed-Gohrab, 2015.

Pour consulter la page du projet, cliquez sur ce lien.

 

Ève Feuillebois
Ève Feuillebois
MCF HDR Sorbonne Nouvelle, membre du Laboratoire d’Etudes sur les Monothéismes

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Ève Feuillebois (17 août 2017). La recherche sur l’histoire de la littérature persane. Littératures du monde iranien. Consulté le 26 juillet 2026 à l’adresse https://littir.hypotheses.org/26


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