MARTY SUPREME

Dream Tim

« La vie est dure, le tennis de table l’est plus encore ! »

Azlan.

Moqué par Coluche et longtemps cantonné aux campings, aux parcs, ou aux moments conviviaux estivaux autour d’une bière, le ping-pong a longtemps été le gadget des sports de raquettes. Devenu discipline olympique en 1988, le tennis de table a depuis gagné en popularité et en respectabilité – qu’il possédait déjà dans les pays asiatiques, notamment en Chine où l’on apprend aux jeunes raquettes socialistes à frapper bien fort sur la balle capitaliste. A l’époque où officiait le champion Marty Reisman, le ping-pong en est encore à distraire les gens des quartiers populaires du Lower East Side. Il ignorait alors que ses petites balles de celluloïd était faites d’un matériau dont on fait aussi les films et que, bien des années plus tard, un réalisateur doué du nom de Josh Safdie, et le jeune acteur survitaminé Timothée Chalamet s’inspireraient de son histoire pour faire de « Marty Supreme » une incroyable épopée qui décrochera des médailles au firmament du septième art. Lire la suite

NATIONAL GALLERY

L’œil grand ouvert

« Je fais des films sur des sujets qui m’intéressent. »

Frederick Wiseman in Positif n°662, avril 2016.

Le lendemain de la mort de Robert Duvall disparaissait sans grands tambours ni trompettes médiatiques, à l’âge respectable de 96 ans, un immense cinéaste. Le nom de Frederick Wiseman n’a, il est vrai, jamais cassé la baraque au box-office, et pourtant nombre de grands réalisateurs lui doivent tant. Lors de la remise d’un Oscar d’honneur, l’acteur Ben Kingsley chargé de rappeler l’importance de l’œuvre de Frederick Wiseman, disait à propos de la préparation du film « Shutter Island » combien le visionnage de son documentaire « Titicut Follies » avait été utile et précieux. « Quiconque voit ce film en comprend immédiatement la valeur, ajoutait-il. Il capture l’essence même d’un lieu, en l’occurrence un hôpital psychiatrique pour criminels. » Car en presque soixante ans de carrière, Wiseman a glissé son œil à peu près partout, et principalement dans son pays : un asile d’aliénés en 1967 pour commencer, mais aussi et très rapidement ensuite un lycée (« High School » en 1968), un commissariat de police (« Law and order » en 1969), un hôpital (« Hospital » en 1970), un centre de formation militaire (« Basic training » en 1971), même un tribunal pour enfants (« Juvenile court » en 1971), tout cela avec la patience d’un naturaliste qui se penche sur nos humanités. A ce premier inventaire il faut ajouter une liste longue comme les deux bras qui soutiennent sa caméra : un grand magasin, un laboratoire, un zoo, un champ de courses, une salle de boxe, l’Université, le restaurant Troisgros, Boston, sa ville de naissance, des quartiers et même des musées comme cette « National Gallery » de Londres en 2014… Lire la suite

AUCUN AUTRE CHOIX

Intérêt et capital

« Aujourd’hui, notre code moral repose sur l’idée que la fin justifie les moyens. »

Donald E. Westlake, The Ax, 1997.

Au mitan des années 2000, Costa-Gavras sortait un film intitulé « le Couperet », adapté du roman éponyme de Don Westlake sorti quelques années plus tôt. José Garcia y incarnait un cadre de l’industrie papetière jeté à la poubelle comme un vulgaire papier froissé, qui décidait un beau jour d’éliminer la concurrence sur le marché de l’emploi afin de s’assurer une place équivalente chez un employeur du même secteur. Le Coréen Park Chan-Wook reprend le roman et le principe à la lettre dans « Aucun autre choix », dédie son film à Gavras avant de tordre le récit à sa manière tout en l’ajustant aux réalités de son pays et de l’époque actuelle. Lire la suite

OPEN RANGE

Champ libre

« Les Anglais ont Shakespeare ; les Français, Molière. En Argentine, ils ont Borges, mais le western est à nous. »

Robert Duvall (5.01.1931 – 15.02.2026)

En voyant Boss Spearman ramener à lui seul les chevaux du convoi dispersés par l’orage, Mose Harrison et Charley Waite auront ces mots : « Boss est un sacré cow-boy. » et l’autre de compléter : « Yep, on n’en fait plus des comme lui. » Ces répliques prononcées respectivement par Abraham Benrubi et Kevin Costner dans « Open Range » auront assurément fait plaisir à Robert Duvall. Le réalisateur confesse d’ailleurs qu’il n’aurait jamais fait le film sans lui. Lire la suite

Le GÂTEAU du PRESIDENT

le Raïs et l’oiseau

« Préparez votre… préparez votre pâte
Dans une jatte… dans une jatte plate.
Et sans plus de discours, allumez votre… allumez votre four. »

Recette pour un cake d’amour, paroles de Jacques Demy, Peau d’Âne, 1970.

Entre le Tigre et l’Euphrate, il existe un monde magnifique, un pays de roseaux d’où émergent quelques frêles maisons au rez-des-flots, construites selon une tradition millénaire. Lorsque la nuit vient à tomber, on voit scintiller à la surface de l’eau des centaines de lanternes comme autant de lucioles chantant sous les étoiles. Dans l’une de ces maisons, on trouve une petite orpheline nommée Lamia, élevée par une grand-mère à la peau parcheminée, si vieille qu’on pourrait croire qu’elle a connu Gilgamesh en personne. C’est aussi dans l’un de ces jardins d’Eden qu’a grandi Hasan Hadi, le réalisateur du « Gâteau du Président », lauréat de la Caméra d’or au Festival de Cannes 2025. Ce berceau de l’humanité fut aussi le théâtre de bien des guerres, un pays très dangereux qui subit le joug des dictateurs et attira la convoitise d’envahisseurs venus du ciel. Lire la suite

The MASTERMIND

Le génie de Kelly

« J’ai tellement peur d’aller en prison ! Alors tout risquer pour obtenir une œuvre d’art, ça m’intriguait. »

Kelly Reichardt in Cinéma Teaser chapitre2/n°11, janvier-février 2026.

En 2021, le Centre Pompidou proposait une rétrospective de l’œuvre de Kelly Reichardt sous le titre « L’Amérique retraversée ». C’est dire combien l’art apparemment statique de la cinéaste s’inscrit dans un mouvement, offrant un large regard, toujours neuf, sur son pays. Elle remonte le temps, à l’instar des courageuses épouses de « la Dernière Piste » aspirées par les rêves de leurs maris, et elle repousse les frontières qui délimitent nos vies. Celle de la légalité notamment, qu’elle franchit à plusieurs reprises par truchement de ses personnages : un attentat contre un barrage dans « Night Moves », un vol de lait dans « First Cow », un vol dans un supermarché pour « Wendy & Lucy » et, enfin, un vol dans un musée pour « The Mastermind ». Pourtant, ici comme auparavant, l’acte délictueux n’est nullement envisagé à l’aune de la performance criminelle, mais plutôt comme un geste artistique qui mérite que sa caméra s’y attarde un peu. Lire la suite

Le MAGE du KREMLIN

L’ombre de Poutine

« Il s’agit de créer et d’exposer aux yeux du monde un homme nouveau, un vrai Russe habité par le ressentiment, la violence, l’ignorance crasse et la fierté mauvaise d’avoir compris que la vie, c’est la guerre de tous contre tous. »

Emmanuel Carrère, Kolkhoze, 2025.

Février 2022, le président de la Fédération de Russie déclenche l’opération militaire spéciale en Ukraine. Deux mois plus tard, s’empilent chez les libraires des milliers d’exemplaires du « Mage du Kremlin » signé de la plume experte de Giuliano da Empoli, retour à peine romancé sur l’évolution de la Russie depuis la chute de l’Union Soviétique et chronique de la prise de pouvoir de l’ex-agent du KGB, Vladimir Poutine. En guise de grand témoin, l’auteur s’appuie sur un certain Vadislav Sourkov, homme aux contours obscurs qui susurrait à l’oreille du Tsar du Kremlin. Sous sa plume, il devient Vadim Baranov, une version légèrement édulcorée du vrai conseiller politique de Poutine. A l’écran, c’est Paul Dano qu’on engage pour lui offrir un visage et une voix. A Olivier Assayas, après s’être occupé de « Carlos », la charge de le projeter dans un quart de siècle d’Histoire russe on ne peut plus mouvementée. Lire la suite

SKYFALL

Rien que pour nos yeux

« Que le ciel tombe
Quand il s’effondrera
Nous resterons debout
Affrontons tout ensemble… »

Adele Laurie Blue Adkins et Paul Epworth, Skyfall, 2012.

Avant même de penser James Bond, quand le nom de « Skyfall » est prononcé, c’est avant une chanson qui vient à l’esprit. Le film de Sam Mendès partage ce privilège avec « Goldfinger », auquel de nombreux clins d’œil le relient. Alors que l’agent soufflait ses cinquante bougies sur grand écran, il fallait un titre à la hauteur de la légende. Pour célébrer comme il se doit cet anniversaire financé à grand peine, la MGM s’est mise en frais en délocalisant l’intrigue dans quatre pays, faisant sauter le MI6 (une fois ne suffit pas) pour mieux réintégrer l’agent sur des bases saines, tourner la page de son incarnation passée et le réinventer. Lire la suite

STAND BY ME

Vous, les copains, je ne vous oublierai jamais

« Il était présent politiquement, commentateur social, et une plume sacrément satirique. Mais tout cela pâlit lorsque je vois Chris Chambers dire à Gordie Lachance en pleurs : “Tu seras un grand écrivain un jour”. Ce garçon en larmes, c’était moi. C’est Rob Reiner qui l’a mis à l’écran. »

Stephen King, Why I Hugged Rob Reiner After Watching ‘Stand by Me’, The New York Times, 16 décembre 2025.

Stephen King est effrayant, et n’a pas fini de nous épater. Rien qu’en 2025, on ne compte pas moins de six romans et nouvelles adaptés en films ou en séries (sans compter « Stranger Things » qui doit tant à l’esprit de l’auteur). Quand sort « Stand by me » de Rob Reiner dans les salles françaises en 1987, le maître de l’épouvante est déjà un roi du box-office. Il a glacé les sangs des spectateurs avec « Shining », a emmené son public avec « Carrie au bal du Diable », puis dans la « Dead Zone », a aboyé avec « Cujo » et soigné ses chromes pour plaire à « Christine ». Arrive ensuite l’adaptation de sa nouvelle « The Body » et sa bande de copains, dont le titre trompeur n’annonce pourtant ni zombies ni revenants, juste le récit d’un écrivain qui se souvient des tubes d’antan, des parties de rigolades, des expéditions estivales et des destins tragiques. Lire la suite

FATHER MOTHER SISTER BROTHER

And Bob’s your uncle

« Les enfants commencent par aimer leurs parents ; devenus grands, ils les jugent ; quelquefois, ils leur pardonnent. »

Oscar Wilde

Partons nous promener, partons au film de l’eau, pour une déambulation aux étapes bien identifiées. Jim Jarmusch est un migrateur, un défricheur, un rock’n’roll animal, libre et indépendant, grand guépard blanc qui rôde dans les festivals. A l’occasion de son quatorzième film, la Mostra de Venise a choisi de le gratifier de son prestigieux Lion d’or. « Father Mother Sister Brother » viendra ainsi trôner au côté de « Stranger than Paradise » et sa caméra cannoise forgée dans le même métal. Une récompense remise par ses pairs, et en famille, sous le regard de ses enfants de cinéma toujours plus admiratifs et heureux de se laisser conduire par trois nouvelles ballades de Jim. Trois ritournelles aux refrains apparemment similaires mais jouées dans un ensemble aux tonalités différentes. Lire la suite