
Relecture et suggestions : Lucille et Mikaëla
Frans de Waal fait partie de ces scientifiques prolifiques, à la carrière internationale et aux succès nombreux. Décédé au printemps 2024[1], les hommages variés qui lui ont été adressés n’ont pas tari d’éloges à son sujet. La revue qu’il a dirigée de 2011 à 2024, Behaviour, vient ainsi de publier un dossier spécial sur son héritage. En tant que biologiste primatologue, il a cherché à vulgariser les résultats de sa discipline. Cela lui vaut d’être connu du grand public, au risque de s’éloigner des modalités les plus rigoureuses de productions scientifiques et de prendre des positions sur des questions dont il ne maîtrise que partiellement les tenants et les aboutissants. C’est sous cet angle que j’ai reçu son livre L’âge de l’empathie. Leçons de la nature pour une société solidaire (Paris, Les liens qui libèrent, 2010), non pas en tant que primatologue mais en tant qu’anthropologue sociale. L’auteur y propose, en effet, de bâtir des ponts entre différentes théories allant de la primatologie à la philosophie jusqu’à différentes sciences sociales. Son but est de proposer, si ce n’est une nouvelle théorie, du moins une réflexion d’ensemble sur des thématiques aussi importantes que l’empathie et la solidarité (dimensions centrales des liens sociaux). Si l’entreprise est louable, si nombre d’idées proposées sont intéressantes, il s’agit aussi d’un exercice qui amène l’auteur à s’exprimer sur des sujets à propos desquels il a, disons, une bonne culture générale, celle qu’on peut trouver chez un.e chercheur.se capable de lire des ouvrages classiques mais qui, bien entendu, ne peut être à jour des connaissances dans tous les domaines qu’il aborde. La lecture de ce livre est donc aussi une occasion de réfléchir à ce en quoi consiste l’exercice de vulgarisation des connaissances ainsi qu’aux qualités ou aux travers de l’essayisme.
L’entrée en matière du livre (son préambule et le début de premier chapitre) donne le ton de cette réflexion sur l’essayisme, et son caractère normatif voire essentialisant, puisque l’auteur y postule que, suite à la crise financière de 2008, « la cupidité a vécu, l’empathie est de mise » (p. 9). Lire de telles phrases en 2025, de la part d’une personne qui, certes néerlandaise, écrit depuis les États-Unis, ne manque pas de plonger dans une certaine perplexité… Quant au ton – très assuré – de l’ouvrage en lui-même, il est donné dès les toutes premières pages du premier chapitre puisque de Waal y joue la carte de « celui qui a lu Adam Smith ». Il rappelle ainsi que l’auteur de La Richesse des nations a aussi écrit une Théorie des sentiments moraux et qu’il ne faudrait jamais lire l’un sans l’autre… Sont résumées ici ses qu’il décline ensuite tout au long des chapitres : tout compte fait, le libéralisme n’est pas si mal pour peu qu’il soit tempéré. Je ne voudrais cependant pas verser dans le cynisme facile : ses arguments sont élaborés et son altruisme sincère. En témoigne le passage suivant : « La réussite économique cache un secret infâme. Elle se concrétise parfois aux dépens des fonds publics, créant ainsi une gigantesque classe très défavorisée dont personne ne se soucie. Katrina révéla le ventre mou de la société américaine. Durant mon trajet de retour à Atlanta, il m’apparut que là résidait le thème de notre époque : le bien commun. Les guerres, les menaces de terrorisme, la mondialisation et les scandales politiques mineurs occupent notre attention au détriment d’un problème plus général : parvenir à concilier une économie florissante et le souci de la société humaine » (p. 13-14).
De Waal explique ensuite son projet comme une volonté de « voir si la biologie peut éclairer la société humaine » (p. 15). L’histoire (des idées mais pas que) ne renvoie pas qu’à des tentatives particulièrement joyeuses en la matière (comme le montre, par exemple, le dossier « Race et biologie », paru dans la revue Appartenances et altérités en 2001). Toujours est-il que, s’il reconnait que « notre espèce présente un double visage : social et égoïste » (p. 16), lui veut se focaliser sur la compréhension de l’empathie et des liens sociaux, sur notre « aversion naturelle pour l’injustice » (p. 17). Cette intention ne manque pas d’ambition : « Il nous faut entièrement réviser nos hypothèses sur la nature humaine. Trop d’économistes et de responsables politiques modèlent la société humaine sur la lutte permanente qu’ils croient exister dans la nature. Or ces allégations sont le fruit de leurs projections. Prestidigitateurs, ils commencent par mettre leurs préjugés idéologiques dans le chapeau de la nature, puis en les retirant comme autant de lapins pour montrer que la nature confirme leurs thèses. Nous nous sommes trop longtemps laissé duper par ce tour de passe-passe. La compétition fait à l’évidence partie du tableau, mais l’homme ne vit pas seulement de compétition » (p. 19-20). Son projet intellectuel relève donc d’une anthropologie philosophique, fondée sur les connaissances issues des sociétés humaines et animales (car s’il parle beaucoup des primates, il trouve aussi des exemples parmi d’autres espèces plus éloignées d’Homo sapiens d’un point de vue évolutionnaire). Sa position relève notamment d’un continuisme moral entre les espèces[2], suivant en cela Darwin qui, dans De la descendance de l’homme, « ne voit aucun hiatus entre la moralité humaine et la socialité animale » (p. 21). Elle met aussi l’accent sur l’importance du corps dans le vécu des émotions et la façon dont nous les transmettons. Elle consiste, enfin, à interroger l’importance de l’attachement (p. 23), dans nos possibilités de vie sociale et jusque dans celles de notre survie. Une grande partie de la réflexion proposée va ainsi se déployer autour de cette jonction entre enjeux de survie et enjeux de vie : « L’important ici est que nous sommes des mammifères, des animaux dotés d’une vocation maternelle obligatoire. L’attachement a pour nous une incroyable valeur de survie, le lien essentiel entre tous étant celui qui unit la mère et sa progéniture. Ce lien fournit le modèle évolutionniste de base à tous les autres attachements, parmi lesquels ceux entre adultes » (p. 25).
Il y aurait, c’est évident, d’importantes discussions à mener rien que sur cette affirmation à valeur axiomatique : l’attachement est, en effet, une notion très travaillée dans les sciences humaines et sociales contemporaines. Néanmoins, il n’est pas possible de s’arrêter sur chacune des assertions fortes de ce livre, l’apprécier dans son ensemble apparait davantage pertinent et efficace. Je continue donc… Les deux premiers chapitres ont pour finalité de faire « place nette » en déconstruisant un certain nombre d’idées reçues voulant que l’égoïsme soit partagé et naturel chez les humains. En effet, le premier chapitre propose ensuite des pages intéressantes, comme différentes déconstructions « du machisme des mythes des origines » (p. 32 et suiv.) : le fait que nos ancêtres auraient dominé la savane, que la société humaine soit une création délibérée d’humains autonomes ou que nous aurions avant tout connu l’état de guerre depuis nos origines. Ceci permet, par contrecoup, de souligner la vulnérabilité de notre espèce et notre grégarisme viscéral. Quant à la pratique de la guerre, elle est envisagée avant tout comme un potentiel ainsi que comme un de nos traits particuliers à côté d’autres, comme l’étendue de nos réseaux, notamment ceux de parentèle longtemps après la dispersion d’un groupe. Le deuxième chapitre prolonge ces déconstructions en mettant à bas le darwinisme social, ce qui permet à l’auteur de préciser ses positions, notamment à l’encontre de « l’illusion naturaliste » : « la nature peut offrir une information et une source d’inspiration, en aucun cas une prescription » (p. 51). Si le darwinisme social continue à être populaire de nos jours, c’est parce qu’il donne une justification aux riches pour ignorer les pauvres, ce que n’ont pas besoin de faire des nobles puisque la division d’une société en ordres ou en castes est l’équivalent d’une séparation entre espèces (p. 52). Toutefois, si de Waal ne peut accepter une philosophie sociale justifiant l’égoïsme par la nature, il revient régulièrement à sa position neutre entre égoïsme et altruisme : « toute société a besoin de trouver un équilibre entre les mobiles égoïstes et les mobiles sociaux pour garantir que c’est son économie qui la sert et non le contraire » (p. 62). Il déconstruit également, dans les pages qui suivent, l’idée que l’égoïsme puisse être inscrit dans les gênes, à la faveur de l’idée que « le comportement jouit d’une autonomie motivationnelle » (p. 67). Un des exemples pris ici est celui de la sexualité dont les activités sont effectuées le plus souvent sans lien avec l’enjeu de la reproduction. L’auteur arrive finalement à présenter sa problématique : « la question fondamentale, mais rarement posée, est : pourquoi la sélection naturelle a-t-elle conçu notre cerveau pour que nos émotions s’accordent avec celles de nos semblables humains ? Pourquoi éprouvons-nous leur détresse ou leur plaisir ? Si seule comptait l’exploitation d’autrui, l’évolution ne se serait jamais souciée d’empathie » (p. 70).
Toujours en croisant des exemples issus de l’étude des sociétés de primates ou d’autres animaux avec d’autres exemples, parfois anecdotiques ou personnels, trouvés dans la société occidentale contemporaine, le chapitre 3 s’intéresse à la place du corps dans la communication, à son rôle de vecteur ou de médiateur de l’empathie : la transmissibilité des émotions (comme le rire), la synchronisation des corps, la contagion des comportements (le bâillement). « La coordination des mouvements exprime les liens tout en les renforçant » (p. 81), elle amène à se poser des questions telles que celles de la prise en compte de la perspective d’autrui, l’adaptation aux autres ou encore l’apprentissage par l’observation et la cognition « incarnée ». Synchronie et mimétisme ressortent comme des indicateurs des liens sociaux et de l’attachement. Ceci mène à des considérations sur le « cerveau sensible » (p. 102 et suiv.) et ainsi sur l’empathie entendue comme « projection d’un individu sur un autre » (p. 103). Il s’agirait d’une attitude remontant à une période lointaine dans l’évolution, bien antérieure à notre espèce : « pendant deux cents millions d’années d’évolution des mammifères, les femelles sensibles à leur progéniture se reproduisirent davantage que les femelles froides et distantes » (p. 105). Plusieurs pages sont alors consacrées à la contagion de la douleur chez les souris, à l’attitude particulière d’un chat dans un service hospitalier de soins palliatifs et au toilettage parmi les singes rhésus. C’est finalement l’importance du visage qui est mise en avant dans ces processus, et si, en biologiste qui se respecte, l’auteur nous fait faire un détour par l’échelle microscopique (« la découverte des neurones miroirs renforce toute l’argumentation au niveau de la cellule » – p. 122), le chapitre se termine plaisamment sur une citation de Merleau-Ponty : « Je vis dans l’expression faciale de l’autre, comme je le sens vivre dans la mienne » (p. 128).
Après l’empathie, le quatrième chapitre est davantage axé sur la sympathie, qui serait, selon l’auteur, davantage interactionnelle (au sens où elle suppose des attitudes actives et tournés vers l’échange) : « elle diffère de l’empathie parce qu’elle est proactive. L’empathie nous permet de recueillir une information sur autrui. La sympathie traduit, quant à elle, le souci de l’autre et le désir d’améliorer sa situation » (p. 134). Elle renverrait à « un processus distinct, activé par des déclencheurs très différents » (p. 136). Les exemples animaux se recentrent sur les singes, du fait de leur propension à la compassion et des preuves de leur altruisme, mais aussi sur les espèces à « gros cerveaux » telles que les corbeaux. Plusieurs pages concernent également les enfants et la question de l’identification émotionnelle (p. 163) : « les enfants lisent les ‘cœurs’ bien avant de lire les esprits » (p. 164). Une fois encore, ce chapitre se conclut par une critique de la prévalence du « choix rationnel » dans les décisions humaines : « Il est peut-être temps d’abandonner l’idée que des individus placés devant leurs semblables dans le besoin décident de les sortir d’embarras, ou non, en vertu d’un calcul mental des coûts et des bénéfices » (p. 173). Plus loin : « Notre charité découle de l’identification émotionnelle, non du choix rationnel » (p. 174). Et enfin, un dernier passage permet de situer la sympathie comme une forme particulière de l’empathie : « L’empathie nous attire irrésistiblement dans la situation d’autrui. Oui, nous éprouvons du plaisir à aider les autres, mais puisqu’il nous touche à travers l’autre, et seulement ainsi, ce plaisir est authentiquement altruiste » (p. 175).
En discutant des tests du miroir passés auprès de plusieurs espèces animales (éléphants, grands singes, dauphins, baleines) et d’enfants humains en bas âge, pour savoir si les individus s’y reconnaissent ou non, le chapitre 5 aborde la question de l’émergence des représentations de soi et de l’autre et, en somme, de leur indissociabilité. Cet aspect des représentations est entendu comme une condition de l’empathie ou de sa montée en importance chez une espèce ainsi que des formes que l’altruisme va y prendre : « Je ne cherche même pas à démontrer l’existence de l’empathie chez les animaux. Le problème qui m’occupe n’est pas de savoir si elle est présente ou pas chez eux, mais comment elle fonctionne. Je la soupçonne d’opérer exactement de la même manière chez les humains et chez les autres animaux, même si les humains y ajoutent quelques sophistications. C’est le cœur du mécanisme qui retient mon attention, et les circonstances qui déclenchent l’empathie ou l’annulent » (p. 196). La suite de l’exposé aborde la question de la contagion émotionnelle, chez les éléphants toujours, de l’ancrage cérébral de la reconnaissance dans le miroir pour les mammifères (les cellules dites « VEN »). Enfin, dans le but d’éviter de limiter l’attribution de l’empathie à quelques espèces seulement, le propos discute des comportements des petits singes, assurément moins portés à la compassion que les hominidés, mais faisant néanmoins preuve de prise de perspective dans certaines situations (ce qui est appelé des « comportement de relais », comme le fait pour une mère de s’accrocher à des branches de deux arbres pour que ses petit.e.s puissent passer de l’un à l’autre – p. 216-217). En revanche, ils ne réussissent pas tous les tests avec des miroirs. Ceci amène l’auteur à penser qu’entre les espèces existe une « pente douce » de l’évolution plutôt que des séparations strictes et des gradations marquées (p. 220).
L’avant-dernier chapitre prolonge ensuite les développements sur le terrain de la confiance et de la coopération, ramenant une nouvelle fois la discussion aux postulats libéraux (« Toute coopération se heurte à un problème identique : certains individus tentent d’en tirer davantage que leur mise initiale » – p. 246). On croise à nouveau des penseurs déjà cités (Adam Smith, Piotr Kropotkine et son livre L’Entraide). On pourrait s’attendre ici à trouver une réinvention du paradigme du don, sur lequel les anthropologues élucubrent de façon aussi joyeuse qu’insatiable depuis Marcel Mauss (« nous faisons très attention à la réciprocité, et à juste titre : elle est l’un des principes moteurs d’une société » – p. 257). Cependant, la discussion tourne court et ce sont les métaphores économiques qui reviennent bien vite au galop : « les échanges de biens chez les primates reproduisent nos modèles économiques avec une étonnante précision » (p. 258). Quant à la question de la coopération, son vrai berceau serait la communauté. Par ailleurs, elle ne serait pas spécifique à l’espèce humaine : « les grands singes se livrent à des échanges sociaux dans ce contexte également, la différence avec les humains est probablement moins spectaculaire qu’on ne le pense. En réalité, l’évolution ne produit jamais d’énormes anomalies. Même le cou de la girafe reste un cou. La nature ne connaît que des variations sur des thèmes. Il en va de même avec la coopération. Vouloir isoler la coopération humaine du modèle naturel plus général incluant les grands singes, les petits singes, les chauves-souris vampires et les poissons nettoyeurs ne répond guère à une perspective évolutionniste » (p. 268). Le chapitre continue en examinant les questions d’équité, de justice, d’injustice et de ressentiment. Commencé par l’idée qu’Homo sapiens est un révolutionnaire en puissance (au sens, ici, directement politique : notre propension à ne jamais accepter définitivement les inégalités et les hiérarchies, quand bien même elles sont produites aussi par notre espèce), il se termine de la même manière : « Nous sommes toujours prêts à faire vaciller l’échelle sociale, héritage de nos ancêtres qui parcouraient la savane en petites bandes égalitaires. Ils nous ont légué des réactions asymétriques à l’injustice, toujours plus fortes chez ceux qui ont moins. […] Robin des bois avait tout compris. La répartition des richesses répond au plus profond désir de l’humanité » (p. 292).
Comme il se doit, le septième et dernier chapitre amène à des considérations plus générales sur l’empathie : « si étrange que cela puisse paraître, j’hésiterais donc à changer radicalement la condition humaine. Mais si je pouvais modifier une seule chose, ce serait pour amplifier le rôle de l’empathie » (p. 296). « L’empathie fait partie intégrante de notre évolution » (p. 298). « Par leur sensibilité automatique aux visages, aux corps et aux voix, les humains sont en empathie depuis l’aube des temps » (p. 298). « L’ancienneté de l’empathie dans l’évolution m’inspire un immense optimisme. […] C’est un universel humain. […] L’empathie humaine a un ancrage si profond qu’elle parviendra presque toujours à s’exprimer » (p. 305). Les prolongements abordent la question de la cruauté ainsi que de la différence sexuée dans ces attitudes et comportements. Jusqu’au bout, Adam Smith reste un leitmotiv puisque l’altruisme est finalement présenté comme une deuxième main invisible. Enfin, la solidarité est associée à deux domaines d’action : les situations où les autres ont besoin d’aide et celui relatif au bien commun (p. 324). Nous arrivons enfin à la considération finale qui repositionne les enjeux centraux du livre dans une perspective politique : « le rôle de la compassion dans la société ne se borne pas à sacrifier du temps et de l’argent pour adoucir la situation d’autrui. La compassion encourage aussi vivement un agenda politique qui reconnaît la dignité de chacun. Cet ordre du jour ne vient pas seulement en aide aux plus nécessiteux, mais à la collectivité » (p. 326). Suivent 58 pages de notes et les remerciements.
Avec cet essai, Frans de Waal donne l’occasion à un public profane de connaître un certain nombre d’idées issues de la primatologie, de la biologie ou encore de la psychologie et, à un premier niveau au moins, nous pouvons lui en savoir gré. Ses propositions de compréhension de la solidarité apportent des perspectives nouvelles qui complètent les analyses sociales et historiques davantage connues en sciences sociales. Elles permettent ainsi d’avancer vers une appréciation d’ensemble de la notion. Pour autant, j’ai aussi essayé de refléter dans ce texte les limites de sa réflexion ainsi que son caractère très situé, ignorant assez largement ce que la socio-anthropologie a pu dire de nombre des notions avec lesquelles il réfléchit : solidarité, don, attachement, empathie… Sa fascination pour Adam Smith en témoigne : il s’agit d’une référence générale plus que d’une pensée contemporaine et son ancrage occidental est moins problématique en soi que par le fait qu’elle soit élevée en étalon universel. De Waal semble incapable de prendre du recul sur ces aspects pourtant cruciaux. De la même manière, il semble aveugle au réductionnisme positiviste dont procède les sciences cognitives, si importantes à son argumentation. On pourrait aussi discuter de la finesse de ses connaissances sur les questions de genre ou de débats pourtant importants des sciences sociales (comme je l’ai indiqué à propos du paradigme du don ou de la notion d’attachement). Il est bien certain que la critique est facile et qu’on ne peut être spécialiste de tout. Faut-il toutefois être soi-même spécialiste d’autres domaines scientifiques proches des siens pour pouvoir prendre du recul sur les arguments avancés et être en mesure de les apprécier avec leurs qualités et leurs limites ? La prise de recul que je propose ici, depuis l’anthropologie sociale, n’a rien d’objective ou de définitive et pourrait prendre bien d’autres formes. Elle repose néanmoins sur des conditions sociales peu distribuées (je fais référence ici à la pratique active et prolongée des sciences sociales) et je m’interroge sur la capacité critique d’un lectorat moins informé face à ce type d’essai. Sans un certain bagage en sciences sociales, la réception d’un tel livre a des chances d’être avant tout morale (« l’empathie, c’est bien », ce avec quoi je suis d’accord par ailleurs, « et le social libéralisme aussi », ce sur quoi je ne me positionnerai pas) tout en permettant la diffusion de ce réductionnisme positiviste déjà évoqué. À réfléchir à ce que cet auteur exprime en tant que vulgarisateur et essayiste, on aboutit ainsi à un paradoxe : celui voulant que sa potentielle critique (donc l’exercice d’une forme de citoyenneté dans l’espace public) ne repose pas sur des dispositions sociales largement partagées mais, au contraire, sur des capitaux culturels comparables (au sens de « commensurables ») et simplement situés à d’autres coordonnées du champ scientifique. Ceci mènerait à distinguer deux vecteurs dans la circulation des idées de l’auteur : un vecteur « horizontal » où, passant d’un.e practicien.ne des sciences à un.e autre, elles seraient en mesure d’être appréciées dans leurs intérêts et leurs limites, et un vecteur « vertical » qui pose alors la question de leur normativité durant leur réception. Ceci semble d’autant plus vrai que ce type d’essai est en général publié lorsque l’auteur.e a déjà acquis de la notoriété, ce qui redouble l’effet d’autorité. En dernier ressort, nous touchons peut-être ainsi aux limites de l’objet « livre » en tant médiateur d’idées (issues du monde de la recherche, en l’occurrence) : s’il peut paraître approprié pour des « conversations scientifiques » s’étalant dans le temps, la quasi-impossibilité de dialogue direct qui lui est lié tend à verticaliser la relation entre la sphère scientifique et d’autres mondes sociaux. Un tel constat, s’il devait s’avérer fondé, plaide donc par contrecoup pour la disponibilité d’outils critiques multiples dans l’espace public et la nécessité d’être en capacité de s’en saisir dès le plus jeune âge. Bref : de pratiquer les sciences sociales dès l’école primaire !
[1] Une page se tourne actuellement en matière de « figures de proue » de la primatologie, après Frans de Waal, Jane Goodall est décédée le 1er octobre 2025 et Biruté Galdikas le 24 mars 2026.
[2] Soit l’idée, pour reprendre les mots de Félix Aubé Beaudoin, « qu’il n’y a pas de rupture nette marquant le passage de la (proto)moralité que l’on observe chez les animaux à la moralité humaine. »


















































