Quel est le fameux instinct naturel que le prophète provençal jugeait autant indispensable à la voyance que l’influence des astres ?
Il s’en est heureusement expliqué dans sa lettre à Henri II, en préface à ses trois dernières Centuries, quand en tentant d’exposer au souverain sa manière de prospecter l’avenir, il lâche son secret : « Il est vray, Sire, que pour mon naturel instinct qui m’a esté donné par mes avites . . . « .
Voilà donc l’origine, la clé de ses voyages hors du présent : ses avites, ses antiques progénitures comme il dit ailleurs, bref ses ancêtres à lui. Allons donc faire un petit tour et établir la généalogie de la famille si étrangement douée des Nostredame.
Dieu merci, il existe encore des archives en Provence, et des généalogistes. En outre les Nostredame ne sont pas inconnus à Saint-Remy , petit bourg emmuraillé à quatre lieues d’Avignon, au pied des Alpilles. Jean, frère cadet du prophète, est procureur à la cour du parlement de Provence. Il écrit et publie aussi, c’est une manie chez eux, mais s’intéresse à l’histoire de sa province et aux vieux poètes occitans, dont il recherche les œuvres et la vie. L’un prospecte le passé, l’autre le futur. Quant au présent, ce sont les frères et sœurs, plus de dix, confortablement alliés à la bourgeoisie et à la petite noblesse du pays.
Jaume de Nostredame, l’auteur de leurs jours, est notaire à St-Remy. Un beau matin, il était arrivé d’Avignon pour les beaux yeux et la dot d’une orpheline, Renée de St-Remy, qui coulait là de paisibles années chez son grand-père, médecin de son état et receveur des domaines du roi de Provence. Il l’avait épousée et s’était retrouvé nanti d’une charge de tabellion. Sa nouvelle famille qui tirait son nom du lieu, avait des prétentions nobiliaires. Elle disait descendre d’un troubadour jadis fameux pour avoir été le héros d’une tragique histoire d’amour : Peyre de San-Romiech.
Du sang de leur mère, issue de Reynier de Saint-Remy et de Béatrice Tourrel, les Nostredame garderont un côté poète et le goût d’écrire ; mais aussi l’amour de la chaude terre provençale, de son passé, de ses traditions et de sa langue d’oc dont Michel use parfois dans ses quatrains. Passionné de littérature occitane, Jean composera entre deux chansons une volumineuse Histoire de Provence, qui développera encore son neveu César, peintre, poète et généalogiste à ses heures. On y lit notamment le texte original de l’ordre d’arrestation des Templiers, signé en 1307 par Philippe le Bel. Ayant fait ses preuves de noblesse, César qui avait épousé une dame de Grignan, recevra de Louis XIII le titre de gentilhomme ordinaire de la chambre du roi.
En ligne paternelle cependant, les Nostredame étaient d’extraction bien plus modeste. Né en Avignon vers 1427, Jaume était le fils d’un marchand de grains qui curieusement, ne s’appelait Pierre de Nostredame que de fraîche date. Exactement depuis qu’ayant voulu épouser une jeune citadine prénommée Blanche, il lui avait fallu se soumettre d’abord au rite chrétien du baptême. Son nom véritable, c’était en effet Ben Gasson et il était circoncis. Mais l’histoire n’est pas aussi simple.
Pour y voir clair, il faut remonter à l’aïeul, commissionnaire en grains originaire du Comtat Venaissin, parti trafiquer à Genève autour de 1430. Cet Arnauton de Vélorgues n’était pas juif, mais par opportunité semble-t-il, avait convolé là-bas avec une dame Ben Gasson, plus très jeune et veuve d’un sieur von Fallerenq dont elle avait postérité. Le petit Gassonnet avait vu le jour en Suisse, ayant reçu pour des motifs de religion le nom de sa mère. Elevé selon la loi de Moïse, il avait été très tôt en la synagogue avec Benestruga, fille de Ricavus. Puis la mère était morte. Arnauton ne s’était pas intégré à la communauté israélite genevoise. Il était rentré au pays vers 1455. Gassonnet avait suivi l’auteur de ses jours, plantant là sa femme sur les rives du lac Léman.
En Avignon, le père s’étant promptement remarié à une chrétienne, le fils se met en tête d’en faire autant. Mais voilà, il y a d’abord l’épouse à répudier, puis son mariage étant nul aux yeux de l’Eglise, le baptème à demander. C’est l’occasion d’abandonner comme la coutume le permet, ce patronyme gênant de Ben Gasson. Moité parce que la famille ne tient guère à lui voir porter un nom des Vélorgues à cause d’un demi-frère, Tristan, qu’on retrouvera plus tard chirurgien-barbier à Marseille et dont Jaume héritera, moitié parce que Blanche, la Dame de son cœur, porte le doux nom de Sainte-Marie, le néophyte adopte celui de la paroisse où le rite s’accomplit, Notre-Dame-la-Principale. Avec Pierre de Nostredame, une nouvelle lignée vient de naître qui fera parler d’elle pendant des siècles.
Le prophète provençal se rattachait, sans d’ailleurs s’en cacher, à la belliqueuse descendance d’Issachar, une des tribus d’Israël disparue pendant la captivité de Babylone, celle des douze qui avait l’âne pour emblème et dont selon les Paralipomènes, les hommes étaient sages, expérimentés et « habiles à discerner les signes du temps… «




