Cecilia Ru, portrait d’une chercheuse en mobilité à la Contemporaine dans le cadre du projet européen ACTIVATE
La Contemporaine accueille entre 2025 et 2028 chercheurs et professionnels des archives en mobilité dans le cadre du projet européen Activate. Une série de billets publiés sur le carnet Hypothèses de la Contemporaine dresse le portrait de ces chercheurs et professionnels à la découverte des fonds de l’institution. Dans ce cadre, Cecilia Ru a passé trois mois à la Contemporaine, de mars à mai 2026.
Pouvez-vous vous présenter ?
Je suis doctorante en histoire contemporaine dans le département DISCI – Storia Culture Civiltà (Département Histoire Cultures Civilisations) de l’Alma Mater – Università di Bologna, dans le cadre du programme de doctorat Storie, culture e politiche del globale (Histoires, cultures et politiques du global). Mon projet de thèse porte sur la culture anticoloniale de la diaspora portugaise en France pendant les dernières années de la dictature de l’Estado Novo portugais (1968-1974). Pour cela, ma recherche analyse différents objets culturels (revues, pièces de théâtre, chansons, pamphlets, films) produits et diffusés parmi les réseaux des intellectuels et des militants lusitaniens en France. Le projet vise à proposer une réflexion sur les intersections entre antifascisme et anticolonialisme et sur la création et la circulation des idéaux anticoloniaux au niveau transnational.

Cecilia Ru, à la Contemporaine, en mai 2026. Source : Laure Ohnona – La Contemporaine
Pouvez-vous présenter votre institution ?
L’activité de recherche et l’offre de formation du département DISCI – Storie Culture Civiltà (Università di Bologna) se développe selon plusieurs axes : géographie, archéologie, anthropologie, histoire et histoire des religions. Mon programme de doctorat, en particulier, promeut des activités de recherche dans les domaines de la géographie, l’anthropologie, la théorie politique et l’histoire, qui s’intéressent aux phénomènes historiques et sociaux envisagés dans leur dimension globale. Le programme favorise les activités de formation et de recherche qui adoptent des approches non-eurocentriques et qui sont issues des débats sur les études culturelles, postcoloniales et de genre.
Quel a été votre projet lors de cette mobilité à la Contemporaine ?
La mobilité à la Contemporaine m’a permis de poursuivre ma recherche de doctorat. Pendant les trois mois de ma mobilité, j’ai mené une recherche d’archives pour acquérir les sources primaires de ma thèse. Je me suis notamment concentrée sur la production anticoloniale des associations et collectifs militants de portugais émigrés en France et de Français qui soutenaient la lutte des peuples des colonies portugaises, tels que les comités de déserteurs portugais et le Comité national de soutien de la lutte de libération dans les colonies portugaises (CNSLCP).
L’enjeu de la recherche était de vérifier dans quelle mesure et à travers quels moyens les narrations anticoloniales issues de la diaspora portugaise dans l’Hexagone ont déconstruit les mythes et les théories de la propagande coloniales de l’Estado Novo. Le projet visait également à reconstruire les réseaux des activistes lusitaniens, leurs contacts avec les syndicats, les partis politiques et les mouvements militants de la gauche française des années 1960 et 1970, ainsi que leurs éventuelles relations avec d’autres militants portugais actifs au Portugal et à l’étranger et avec les mouvements de libération des colonies lusitaniennes (Angola, Mozambique, Guinée-Bissau et Cap-Vert).
La source principale de mon investigation a été le fonds « Memória viva – Mémoire vive » qui recueille la documentation conservée par les membres de l’association éponyme, créée au début des années 2000 par des immigrés portugais, pour garder la mémoire de la migration lusitanienne en France. À l’intérieur de ce fonds, j’ai consulté les sous-fonds personnels de certains intellectuels et activistes portugais qui ont quitté leur pays dans les années 1960 pour des raisons politiques et ont mené plusieurs activités en France, pour diffuser la pensée antifasciste et anticoloniale et faire connaître à l’étranger la situation du Portugal et de ses colonies.
Au-delà de la recherche archivistique, ma présence à la Contemporaine m’a permis d’avoir accès à plusieurs ouvrages conservés dans sa bibliothèque, notamment des livres sur l’histoire de la migration portugaise en France au XXe siècle et sur son engagement politique.
Grâce à l’aide du personnel de la Contemporaine et d’autres membres du projet Activate, je suis aussi entrée en contact avec des chercheurs et chercheuses qui s’occupent de l’histoire de la communauté lusitanienne en France, ainsi que avec des membres de l’association Memória viva – Mémoire vive. Cela m’a permis de réaliser des entretiens avec des témoins de l’époque, de découvrir d’autres archives et d’identifier d’autres sources comme des films tournés lors de la période étudiée par des réalisateurs français dans les colonies portugaises et projetés lors des événements organisés par les comités anticolonialistes portugais dans l’Hexagone1.
Pouvez-vous nous faire part de découvertes réalisées dans les fonds de la Contemporaine ?
La documentation des fonds consultés à la Contemporaine témoigne d’une effervescence, dans les “longues années 1960”, des associations portugaises et franco-portugaises qui ont mis en place plusieurs initiatives culturelles contre le colonialisme lusitanien. Les documents consultés révèlent un fort engagement dans la cause anticoloniale de la part d’une branche de la diaspora portugaise. Un engagement qui s’exprime de plusieurs façons, de la rédaction de journaux et pamphlets issus des idéaux anti-impérialistes (fig. 1) à l’organisation de concerts, débats et projections de films. Cette vaste gamme d’objets culturels et d’activités organisées visait, en premier lieu, à diffuser l’anticolonialisme au sens de la communauté lusitanienne en France et, en deuxième lieu, à sensibiliser également les citoyens français. Le choix d’adopter des produits culturels de nature différente s’explique aussi par des raisons historiques et sociales. La majorité des Portugais résidant en France à l’époque était issue des couches sociales les plus basses de la société portugaise et leur niveau de scolarisation était limité. La projection de films, la mise en scène de spectacles et la diffusion de chansons dénonçant le colonialisme visait, donc, à atteindre aussi ce public, qui n’avait pas – ou peu – accès à la culture écrite.

Figure 1. Un exemple des publications éditées par les militants portugais en France et conservées dans le fonds Mémoire vive. Brochure. « Angola : nos campos de concentração para 70 militantes ». Source : Contemporaine, cote ARCH/0403/2. Photo de Laure Ohnona.
La critique du colonialisme proposée par la diaspora portugaise en France se développe selon plusieurs axes. La dénonciation de la guerre coloniale menée par le régime portugais dès 1961 dans ses colonies en Afrique est le sujet central de cette critique (fig. 2). La question de la guerre est abordée sous différents aspects, dont le principal est celui de la désertion. Une grande partie des immigrés portugais qui arrivent en France entre la fin des années 1960 et le début des années 1970 sont, en effet, des jeunes qui ont quitté leur pays pour échapper au service militaire et qui refusent de prendre part au conflit colonial. La désertion représente, donc, leur façon de s’opposer à la guerre. Cela explique la présence constante, dans la presse et d’autres objets culturels produits par les activistes portugais en France dans ces années, de discours qui défendent le choix de la désertion et qui invitent les soldats portugais à abandonner le front.
D’autres aspects de la domination coloniale sont également abordés, tels que l’exploitation économique de ressources et de la main-d’œuvre « d’outre-mer » ou la déconstruction des mythes impériaux, comme la représentation des Portugais en tant que peuple de « bons colonisateurs ».

Figure 2. Pamphlets contre la guerre coloniale portugaise. « Livres ! Livres da criminosa guerra colonial ! Livres ! PAIGC ». Tract non daté. Source : Contemporaine, cote ARCH/0403/2. Photo de Laure Ohnona.
Les fonds consultés ont également mis en lumière la collaboration des activistes d’origine portugaise avec des sujets et des associations déjà actifs en France dans les années antérieures et sensibles aux revendications anticoloniales, tels que la Confédération générale du travail (CGT) et des associations étudiantes comme l’Union des étudiants français (UNEF) et la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF).
La documentation a révélé aussi une circulation de revues et d’autres objets culturels de caractère anticolonial entre les Portugais en France et certains de leurs compatriotes qui opéraient à l’intérieur de l’Estado Novo en clandestinité ou, encore, d’Alger, centre important pour l’anticolonialisme à l’époque. Ces contacts montrent la dimension transnationale de la lutte anticoloniale portugaise. Cette dimension est également présente au sein du réseau des comités de déserteurs lusitaniens qui naissent, au début des années 1970, dans différents pays d’Europe et dont le fonds Mémoire vive conserve des traces.
Les dossiers consultés ont, enfin, mis en évidence une certaine collaboration, bien qu’à des degrés différents, des immigrés portugais en France avec des membres des mouvements de libération des colonies portugaises, notamment avec le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC).
En conclusion, la documentation conservée à la Contemporaine permet de reconstruire les ramifications des noyaux anticoloniaux portugais en Europe et leurs contacts avec certains groupes actifs dans les colonies portugaises en Afrique. Les fonds révèlent aussi le rôle de relief joué dans ce contexte par la communauté lusitanienne en France et montre la pluralité de formes avec lesquelles la culture anticoloniale s’exprime au sein de la diaspora.
Cecilia Ru, portrait of a visiting scholar at la Contemporaine for the ACTIVATE project
Between 2025 and 2028, la Contemporaine will be hosting a number of visiting researchers and archivists as part of the European Activate project. These researchers and archivists are profiled in a series of posts published on la Contemporaine’s ‘Hypothèses’ blog, as they explore the institution’s collections. Within this framework, Cecilia Ru spent three months at la Contemporaine, from March to May 2026
Introduction of the visiting scholar
I am a PhD student in contemporary history in the DISCI, the Department of History and Cultures at Alma Mater – Università di Bologna, as part of the Global Histories, Cultures and Politics PhD programme. My thesis project focuses on the anti-colonial culture of the Portuguese diaspora in France during the final years of the Portuguese New State dictatorship (1968-1974). The research analyses various cultural artefacts (magazines, plays, songs, pamphlets, films) produced and circulated within networks of Portuguese intellectuals and activists in France. The project offers a reflection on the intersections between anti-fascism and anti-colonialism and on the creation and circulation of anti-colonial ideals at a transnational level.
Presentation of your institution
The research activities and the range of courses offered by the Department of History and Cultures – DISCI (University of Bologna) are organised around several key areas: geography, archaeology, anthropology, history and history of religions. My PhD programme, in particular, promotes research activities in the fields of geography, anthropology, political theory and history, which consider the global dimension of historical and social phenomena. The programme encourages training and research activities that adopt non-Eurocentric approaches and draw on debates in cultural, postcolonial and gender studies.
What is your project at la Contemporaine?
The mobility programme at la Contemporaine enabled me to continue my doctoral research. During the three months at this institution, I carried out archival research to gather the primary sources for my thesis. In particular, I focused on the anti-colonial work of activist associations and collectives comprising Portuguese emigrants in France and French people who supported the struggle of the peoples of the Portuguese colonies, such as the committees of Portuguese deserters and the National Committee for the Support of the Liberation Struggle in the Portuguese Colonies (CNSLCP).
The aim of the research was to examine the extent to which, and by what means, anti-colonial narratives emerging from the Portuguese diaspora in France deconstructed the myths and theories of the New State’s colonial propaganda. The project also aimed to reconstruct the networks of Portuguese activists, their contacts with trade unions, political parties and militant movements of the French left in the 1960s and 1970s, as well as their possible links with other Portuguese activists working in Portugal and abroad and with the liberation movements of the Portuguese colonies.
The main source for my research was the Memória Viva – Mémoire Vive fonds, which brings together documents preserved by members of the association Memória Viva – Mémoire Vive (Living Memory), founded in the early 2000s by Portuguese immigrants to preserve the memory of Portuguese migration to France. Within this collection, I consulted the personal collections of certain Portuguese intellectuals and activists who left their country in the 1960s for political reasons and undertook various activities in France to spread anti-fascist and anti-colonial ideas and raise awareness abroad of the situation in Portugal and its colonies.
Beyond archival research, my time at la Contemporaine gave me access to several works held in its library, mainly books on the history of Portuguese migration to France in the 20th century and on its political engagement.
Thanks to the help of the staff at la Contemporaine and other members of the Activate project, I was also able to get in touch with researchers specialising in the history of the Portuguese community in France, as well as with members of the Memória Viva – Mémoire Vive association. This enabled me to conduct interviews with eyewitnesses from the period under analysis and to discover further archives, as well as to identify other sources such as, for example, films shot during the period under study by French directors in the Portuguese colonies and screened at events organised by Portuguese anti-colonialist committees in France2.
Works and discoveries
The records from the collections consulted at la Contemporaine bear witness to a period of intense activity during the ‘Long Sixties’ among Portuguese and French-Portuguese associations, which launched a number of cultural initiatives against Portuguese colonialism. The documents consulted reveal a strong commitment to the anti-colonial cause on the part of a section of the Portuguese diaspora. This commitment was expressed in various ways, from the publication of newspapers and pamphlets inspired by anti-imperialist ideals (fig. 1) to the organisation of concerts, debates and film screenings. This wide range of cultural artefacts and organised activities aimed, firstly, to promote anti-colonialism within the Portuguese community in France and, secondly, to raise awareness amongst French citizens as well. The choice to adopt cultural products of varying kinds can also be explained by historical and social factors. Most Portuguese residents in France at the time came from the lower social strata of Portuguese society and had limited education. The screening of films, the staging of theatre performances and the dissemination of songs denouncing colonialism were therefore intended to reach this audience as well, who had no – or little – access to written culture.
The critique of colonialism put forward by the Portuguese diaspora in France takes several forms. The central focus of this critique is the condemnation of the colonial war waged by the Portuguese regime from 1961 onwards in its African colonies (fig. 2). The issue of the war is addressed from various angles, the main one being the question of desertion. A large proportion of the Portuguese immigrants who arrived in France between the late 1960s and the early 1970s were, in fact, young people who had left their country to avoid military service and who refused to take part in the colonial conflict. Desertion was, therefore, their way of opposing the war. This explains the constant presence, in the press and other cultural materials produced by Portuguese activists in France during those years, of arguments defending the choice to desert and urging Portuguese soldiers to abandon the front line.
Other aspects of colonial rule are also explored, such as the economic exploitation of resources and labour from ‘overseas’ territories, and the debunking of imperial myths, such as the portrayal of the Portuguese as a people of ‘benevolent colonisers’.
The archives consulted also highlighted the collaboration between activists of Portuguese origin and individuals and organisations that had already been active in France in previous years and were sympathetic to anti-colonial demands, such as the General Confederation of Labour (CGT) trade union and student organisations like the French Students National Union (UNEF) and the Federation of Black African Students in France (FEANF).
The documentation also revealed a circulation of magazines and other cultural items of an anti-colonial nature between Portuguese people in France and some of their compatriots who were operating clandestinely within the New State, or from Algiers – a major centre for anti-colonialism at the time. These contacts demonstrate the transnational dimension of the Portuguese anti-colonial struggle. This dimension is also evidenced by the network of committees of Portuguese deserters that emerged in the early 1970s in various European countries, traces of which are preserved in the Mémoire Vive fonds.
Finally, the files examined revealed a degree of collaboration, albeit to varying degrees, between Portuguese immigrants in France and members of the liberation movements in the Portuguese colonies, notably the African Party for the Independence of Guinea and Cape Verde (PAIGC).
In conclusion, the archives held at la Contemporaine enable me to reconstruct the network of Portuguese anti-colonial groups in Europe and their links with certain groups active in the Portuguese colonies in Africa. The collections also highlight the significant role played in this context by the Portuguese community in France and demonstrate the diverse ways in which anti-colonial culture is expressed within the diaspora.
- Voir, par exemple : No Pincha!, réalisé par Tobias Engel, René Lefort, René & Gilbert Igel (France, 1970). Plusieurs tracts conservés dans le fonds Mémoire Vive signalent la projection de ces films. Voir, par exemple : « Soutien à la lutte des peuples des colonies portugaises ». FEANF, Fédération des étudiants d’Afrique noire en France. Non daté (décembre 1970). La Contemporaine. F/DELTA/0125. ↩︎
- See, for example: No Pincha! dir. by Tobias Engels, René Lefort & Gilbert Igel (1970, France).
Several leaflets preserved in the Mémoire Vive funds announce the screening of these films. See, for instance: « Soutien à la lutte des peuples des colonies portugaises ». FEANF, Fédération des étudiants d’Afrique noire en France. Pamphlet. Undated (Sept. 1970). Archive of la Contemporaine. F/DELTA/0125. ↩︎
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
LC Admin (22 juin 2026). Cecilia Ru, portrait d’une chercheuse en mobilité à la Contemporaine dans le cadre du projet européen ACTIVATE. La Contemporaine : bibliothèque, archives, musée des mondes contemporains. Consulté le 13 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16g6w



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