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La galée, de la mer à l’atelier : parcours lexical autour du nom du carnet de recherches

Du requin au bateau…

Par analogie avec le mot γαλεός qui en grec classique désigne le requin ou le squale, γαλέα en grec byzantin et galea en latin médiéval sont employés dès le IXe siècle pour nommer la galée, navire « propulsé par des rames et utilisé pour la guerre, le commerce et le transport des pèlerins » (Dictionnaire du Moyen français), « grand bateau, vaisseau, galère, nef » (Godefroy).


« Livre du roy Flourimont, filz du duc d’Albanye, et de la naissance du roy Phlippe, son filz, pere du roy Alexandre le grant », XVe s. BnF, Manuscrits, Français 12566, f. 1

Les termes sont nombreux pour désigner ces embarcations à rames qui cabotent plus ou moins loin des côtes, en Méditerranée ou sur l’Atlantique, comme le précise Frédéric Mauro, qui cite parmi d’autres la « galiote » et la « galée ».

Il existe, à côté des galères, d’autres navires à rames, plus petits : galiotes ou fustes, frégates ou brigantins, galizabres et galées, felouques, polacres, navettes et tartanes. À vrai dire la distinction n’est pas très nette entre ces différentes catégories et ces termes sont plutôt des synonymes dont la variété tient à l’immensité de l’Empire [portugais]. La frégate ou brigantin, selon Fernando Oliveira n’a pas plus de 16 bancs et un rameur par banc. Ses mâts sont, dans l’Atlantique, les mêmes que ceux des galères ; alors qu’en Méditerranée elle n’a qu’un mât et une voile. C’est un petit navire de guerre qui protège les côtes et les convois. La galiote ou fuste la plus célèbre dans l’histoire de l’Atlantique est celle utilisée par Diogo Botelho pour aller de l’Inde au Portugal en 1535.1

Une fuste à pavillon portugais représentée par Jan Huygen van Linschoten dans son Itinerario, vers 1596. © Nationale Bibliotheek van Nederland – Koninklijke Bibliotheek

…du bateau à l’imprimerie

C’est peut-être par analogie de forme avec le navire que le monde de l’imprimerie se mit à désigner ainsi la plaque de bois rectangulaire, dont la taille diffère selon le format de l’ouvrage, destinée à recevoir les lignes au fur et à mesure de leur composition. L’article « Imprimerie » de l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert, rédigé par le « Prote de l’Imprimerie de M. Le Breton », soit Louis Claude Brullé (1693-1772) détaille précisément les emplois de la galée, que l’on résume ici.2

Le compositeur pose la galée sur sa casse, en haut à droite (sur les petites majuscules), pendant qu’il remplit son composteur.

Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers. Paris, 1751-1788, planches, t. 7, Imprimerie, pl. I (détail). BnF, Littérature et art, Z-369.

Chaque ligne achevée est déposée sur la galée.

Si la ligne est d’un petit format, c’est-à-dire in-12, in-16, in-18, &c. le compositeur peut la mettre dans la galée avec les doigts de la main droite seulement, sans le secours de la réglette, en pressant le commencement de la ligne avec le pouce, pressant la fin en sens contraire avec le doigt index, la ligne appuyée sur le côté du doigt du milieu dans sa longueur. Si la ligne est in-8°. ou in-4°. le compositeur prend sa réglette de la main droite, la pose à plat sur la ligne qui est dans le composteur, appuie un bout de la réglette contre le talon de la coulisse du composteur ; & avec le pouce en-dessus sur la réglette, le doigt annullaire ou le petit doigt qui arrête le commencement de la ligne, le doigt index qui en maintient la fin, & le doigt du milieu qui la soutient par le milieu en-dessous, il transporte la ligne du composteur dans la galée. Si la ligne est in-fol. le compositeur est obligé de se servir des deux mains pour la mettre dans la galée.

Quand le nombre de lignes déposées correspond à une page, le compositeur, après avoir éventuellement corrigé quelques déséquilibres de la mise en page, entoure l’ensemble des lignes d’une ficelle qu’il serre pour maintenir le corps du texte.

Il prend de la main droite une ficelle plus ou moins fine, suivant le corps du caractere, & coupée de longueur à pouvoir faire deux tours & demi ou trois tours autour de la page ; il en saisit un bout avec le pouce & le doigt index de la main gauche, pour le mettre au coin que forme le dernier mot de la derniere ligne de la page, & l’y maintient pendant que la main droite après avoir fait avec la ficelle un tour entier autour de la page, vient arrêter ce bout en passant par-dessus, serre la ficelle en appuyant contre le rebord de la galée, pendant que la main gauche maintient la page ; fait un second tour entier avec la ficelle au-dessous du premier, en la maintenant de même, & la serre encore, & vient l’arrêter en tête de la page, en passant par-dessous les tours la partie de la ficelle qui est avant l’autre bout, & la serrant dans le coin que forme le dernier mot de la premiere ligne. Quand la ficelle est plus longue, le compositeur fait un tour de plus ; quand elle ne l’est pas assez, il ne fera que deux tours, & l’arrêtera au bas de la page, au commencement de la derniere ligne. Il évitera de l’arrêter à côté de la page si le caractere est petit, à cause du vuide qui se fait en ce cas entre le côté de la page & la ficelle, & qu’il peut s’échapper quelques lettres. En quelque part qu’il l’arrête, il doit toujours faire en sorte qu’il en reste un bout long d’un pouce ou deux, & qu’en tirant ce bout, la ficelle puisse se dégager facilement

À l’aide de la planche coulissante de la galée ou, pour les formats inférieurs, d’un porte-page (feuille de papier plié passée au-dessous des lignes), il dépose enfin le corps de la page sous sa casse, en attendant que soit atteint le nombre de pages requis pour remplir une feuille (seize pages pour un in-8, huit pages pour un in-4, etc.).

Si la page est d’un grand format, par exemple in-fol. ou in-4°. le compositeur la laisse sur la coulisse, & la met sur les planches qui sont sous son rang. Si la page est in-8°. in-12. in-18. &c. il leve de la main gauche le bout de la galée, pour donner la facilité à la main droite de saisir la page & de la soutenir, pendant que la main gauche, après avoir quitté la galée, prend un porte-page, & se présente les doigts étendus pour recevoir la page. Le compositeur reprend alors de la main droite la page soutenue sur le porte-page, (le porte-page est une feuille de papier pliée à peu-près du format de la page, qui sert à soutenir les pages liées, pour les transporter sans risque d’un endroit à l’autre), & la met dessous son rang. Il met ensuite la galée à sa place sur les petites capitales, prend son composteur dans lequel il trouve la premiere ligne de la seconde page, la met dans la galée, compose la seconde ligne & les suivantes, forme la seconde page, la lie avec une ficelle, & la met aussi soutenue sur un porte-page sous son rang à côté de la premiere. Quand la troisieme est faite, il la met sur la seconde, observant de mettre ensuite l’une sur l’autre, la quatre & la cinq, la six & la sept, la huit & la neuf, &c. jusqu’à la derniere, qui doit être seule, ou qu’on pose sur la premiere. Cet arrangement est nécessaire pour ne se point tromper dans l’imposition.

Idem, pl. II (détail). BnF, Littérature et art, Z-369.

Légende de la planche
Fig. 13. Galée in-folio. A sa coulisse qui est en partie tirée hors de la galée.
Fig. 14. Galée in-quarto posée obliquement, ainsi qu’elle doit être placée sur les petites capitales de la casse de romain (…)
Fig. 15. Galée in-douze. Cette galée n’a point de coulisse ; ​ elle sert aussi aux in-8°. & aux formats plus petits. Les galées sont retenues sur le plan incliné de la casse par deux chevilles placées postérieurement aux angles a & b ; ces chevilles entrent dans les cassetins & sont arrêtées par les reglets de bois qui les forment, ensorte que la galée ne peut glisser du haut vers le bas de la casse.

La « guallée », emblème de Galliot du Pré

Galliot du Pré, à qui les créatrices de ce carnet de recherche empruntent la devise, exerce son activité de libraire à partir de 1511. Il distribue ses livres – et d’autres – à deux adresses proches, sur l’île de la Cité : au palais (second pilier, troisième puis premier pilier) et sur le pont de Notre Dame jusqu’en 1522. Sa clientèle est constituée de magistrats, de gens de justice et d’officiers royaux. Henri-Jean Martin3 résume ainsi les publications de ce libraire éclectique qui sait s’adresser à ce public éduqué, cultivé mais non spécialiste :

Des 315 éditions qu’il publia, plus d’un tiers (112) est constitué d’ouvrages juridiques parmi lesquels les traités de jurisprudence et de pratique sont nombreux. Mais il donna aussi beaucoup de traductions d’auteurs classiques propres à intéresser un large public : Cicéron, César, Tite-Live, Suétone, Valère-Maxime, Varron, Lucien, Marc-Aurèle, Plutarque, Lucain, Ovide, Virgile, Pline l’Ancien, mais aussi Diodore de Sicile, Flavius Josèphe, Lactance, saint Augustin ou saint Jean Chrysostome, ainsi que des textes traditionnels de Vincent de Beauvais, Raoul de Presles, Alain Chartier, Georges Chatelain ou Villon. Lié au mouvement évangélique de Briçonnet et au cercle de Marguerite de Navarre, il publia pour la première fois et avec la collaboration de Marot le Roman de la Rose en caractères romains. Il vulgarisa aussi l’œuvre des grands humanistes italiens – Boccace, Alberti, Bembo, l’Arioste, ainsi que celle d’Érasme et Budé, et encore de Lemaire de Belges, Guillaume Crétin, Marot, Gilles Corrozet, Guillaume du Bellay ou encore Guillaume Postel. 

L’étal de sa librairie est constitué de ses propres publications et de celles de ses confrères, comme en témoigne a posteriori l’inventaire après décès de son stock. Grâce à ce système de troc entre libraires, Galliot du Pré, tout en enrichissant son offre à destination des lecteurs de la Cité, aura pu s’assurer une diffusion plus large auprès d’un public diversifié.

Une marque parlante4

 

Marque de Galliot du Pré sur Les treselegantes et copieuses Annales… de Nicole Gilles, 15458. BnF, Réserve des livres rares, Vélins-740, f. cxlii v°.

Galliot du Pré joue sur l’homophonie entre « Galliot » et « galée » ou « galiote », petite galère, pour créer une marque parlante ; le jeu avec le premier sens du terme, le navire, est le prétexte d’une devise qui connote la constance et la persévérance du labeur d’imprimerie quelles que soient les circonstances – fluctuat nec mergitur. Le mouvement continu et cadencé de la presse est signifié par la référence induite au geste du rameur et par le verbe « voguer » ; il est même mimé par les sons « g » et « l » qui rythment la devise.

Le travail bibliographique de description, de comparaison, de recoupements et d’analyses que nous menons à la Réserve des livres rares pour les collections du XVIe siècle est un long cabotage aux rives de l’océan des livres de la Renaissance ; nous entendons faire de ce carnet de recherches le lieu d’escales régulières où nous exposerons des travaux en cours, de menues découvertes ou quelque pépite restée jusque-là inconnue.

Louise Amazan

 

 

Sauf mention contraire, toutes les images sont © Bibliothèque nationale de France.

  1. Frédéric Mauro, « Types de navires et constructions navales dans l’Atlantique portugais aux XVIe et XVIIe siècles », Revue d’histoire moderne et contemporaine, tome 6, n° 3, juillet-septembre 1959, p. 181-209. En ligne. []
  2. On en trouvera la transcription intégrale, de même que les planches associées, dans l’Édition Numérique Collaborative et CRitique de l’Encyclopédie
    ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers (1751-1772) (projet ENCCRE) []
  3. Roger Chartier, Henri-Jean Martin, Histoire de  l’édition française. Le Livre conquérant, Paris : Fayard / Cercle de la librairie, 1989, p. 301. La référence principale sur Galliot du Pré est Annie Charon-Parent, Les Métiers du livre à Paris au XVIe siècle (1535-1560), Genève : Droz, 1974. []
  4. Sur les marques, voir Pierre Gheno, « Les marques typographiques en France des origines à 1600 », Cultura, Vol. 33, 2014. En ligne. []

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Louise Amazan (13 mars 2021). La galée, de la mer à l’atelier : parcours lexical autour du nom du carnet de recherches. Vogue la galée. Consulté le 26 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/qphl


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