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Voix de femmes en procès : l’affaire Forqueray dans les papiers de Louis-François Morel de Thoisy

Louis-François Morel de Thoisy (1690-1762), trésorier payeur des gages de la cour des monnaies et lieutenant général au bailliage de Troyes, rassemble une importante collection de pièces « écartées et fugitives » du XVIIème siècle, manuscrites et imprimées, qui concernent essentiellement le droit, la jurisprudence et l’histoire.

Aperçu du fonds Morel de Thoisy. Bibliothèque nationale de France.

Cette collection de 510 volumes, entrée à la Bibliothèque Royale en 1725 et aujourd’hui conservée à la Réserve des livres rares de la BnF, inclut trois recueils consacrés aux affaires d’adultère, qui comportent des factums, des mémoires, des requêtes et des lettres, ainsi que quelques extraits de registres de Parlement, la plupart rédigés dans le cadre de procès.

Partition de “La Forqueray”, composée par Antoine Forqueray.  BnF, département de la Musique, RES F-1019.

Figurent dans l’un de ces registres un ensemble de pièces liées au procès qui oppose dès 1709 le compositeur Antoine Forqueray et Angélique-Henriette Houssu, son épouse : un mémoire et une requête au lieutenant criminel pour Angélique, deux mémoires pour François De Picon, avec qui elle est accusée d’avoir commis l’adultère, et un mémoire pour son mari. Ces documents permettent de jeter un autre  regard sur le compositeur et sont également un témoignage de la condition féminine au XVIIème siècle.

 

L’affaire Antoine Forqueray

André Bouys, “La Barre et autres Musiciens”, vers 1710. Huile sur toile, 160 x 127 cm, achetée en 1907. NG2081.
© The National Gallery

Antoine Forqueray (1672-1744), représenté avec sa viole sur le tableau ci-contre, est un gambiste et compositeur de l’époque baroque dont la virtuosité est reconnue par ses contemporains : Couperin, Marais, Rameau et d’autres nomment certaines de leurs œuvres à son nom, en reconnaissance de son talent. En 1689, il est nommé musicien ordinaire du roi. Il appartient à  une véritable lignée de musiciens, puisque son père Michel I, son cousin Michel II ainsi que Nicolas-Gilles Forqueray sont tous organistes.

 

Reliure aux armes de Madame Adélaïde, sœur d’Henriette de France, sur la première édition des œuvres d’Antoine Forqueray. BnF, département de la Musique, RES F-264.

Plus tard, c’est son fils Jean-Baptiste qui s’illustre en viole de gambe. Il enseigne l’instrument à Henriette de France, à qui il dédie les œuvres de son père qu’il publie à titre posthume et transpose au clavecin. Mais derrière la légende dorée de cette famille virtuose se cache une histoire plus sombre, celle d’un homme violent envers sa femme, une affaire aujourd’hui connue et évoquée dans toutes les biographies d’Antoine Forqueray : Angélique-Henriette Houssu a donc su faire entendre sa voix.

Antoine Forqueray épouse Angélique-Henriette Houssu, claveciniste, le 7 février 1796. Les premières années de leurs noces sont rythmées par la musique ; tous deux se produisent ensemble lors de récitals, notamment à la cour du Château de Sceaux.  Mais très vite, il se montre violent, par ses mots et par ses gestes.

Peu de temps aprez son mariage, elle s’est apercüe que bien loin que son mary repondit aux complaisances et a l’amitié qu’elle avoit pour luy, il n’avoit au contraire pour elle que du mepris et de l’indignation.

Mémoire pour Angélique-Henriette Houssu [vers 1709]1

Angélique fuit chez ses parents à plusieurs reprises, mais son mari parvient toujours à la convaincre de revenir chez lui à grand renfort de promesses jamais tenues. Dès janvier 1699, ils vivent dans un appartement de l’hôtel de Soissons à Paris, que leur loue un certain François de Picon, premier secrétaire du prince de Carignan.

Israël Silvestre (1621-1691) et Israël Henriet (1590-1661). “Vue de l’Hostel de Soissons bati par Catherine de Medicis, et conduit par Iean Bullant Architecte du Roy” (vue de l’Hôtel de Soissons). Eau-forte, avant 1655. © Paris, musée Carnavalet.

Les mauvais traitements ne font qu’empirer, et Angélique dépose une plainte le 2 mars 1700, puis une autre en 1705, et une troisième en 1707 après laquelle Forqueray s’engage à mieux l’entretenir, à congédier une servante avec laquelle il est accusé de « mauvais commerce » et à placer sa fille aînée dans une maison religieuse. Néanmoins, la situation ne s’améliore par pour elle et ses enfants, c’est pourquoi elle dépose une quatrième plainte le 6 novembre 1709, suivie d’une demande de séparation d’habitation. Le 11 du même mois, Forqueray l’accuse d’adultère avec le sieur de Picon : commence alors un procès entre les époux, qui cessent de se produire ensemble sur la scène musicale.

Les argumentaires des partis

Au cours de ce procès, les arguments de Forqueray sont principalement des attaques contre le comportement de sa femme, marques d’une possessivité qui caractérise les rapports conjugaux de l’époque. Il lui reproche sa coquetterie : les nombreuses mouches sur son visage, ses beaux vêtements rouges… Jaloux, il réprouve ce qu’il interprète comme une volonté de plaire, voire de séduire.  Notons d’ailleurs que la critique de la futilité des femmes est un archétype de la critique antiféministe, et ce depuis l’Antiquité : les lois somptuaires, restreignant le port des habits luxueux, se font les témoins du regard péjoratif porté sur les pratiques vestimentaires (et en particulier celles des femmes). Les arguments employés ici ne sont donc pas marginaux : au contraire, Forqueray reprend des procédés déjà en place au XVIIème siècle. Il cherche d’ailleurs à renverser les rôles, en délaissant sa position de bourreau pour prendre le masque de victime.

« Forqueray n’avoit que de l’amour pour sa femme, et sa femme ne le païoit que par ingratitude »

Mémoire en réponse pour Antoine Forqueray, rédigé par son avocat Bayeu [après 1709]2

Quelques lignes plus loin sont relatées les violences perpétrées à son encontre : Angélique l’aurait à plusieurs reprises attaqué à la gorge, sa belle-mère et sa tante l’auraient frappé au visage, et son oncle l’aurait même saisi par la cravate pour le violenter. Cette énumération sert bien le propos de l’accusé, qui cherche à éveiller de la compassion pour sa personne. Son avocat utilise ces arguments sensibles pour persuader, qu’il combine avec des preuves concrètes pour convaincre de la culpabilité d’Angélique. Il rapporte le témoignage de servantes qui rapportent avoir vu, depuis la fenêtre de l’appartement de Forqueray, Angélique-Henriette Houssu et François de Picon se retrouver dans une chambre de l’hôtel de Soissons, celle de Sayde, dont ils possèderaient tous deux la clef. De telles preuves semblent terminer d’incriminer Angélique et François… et pourtant ceux-ci parviennent à convaincre de leur innocence. Comment construisent-ils leur défense ?

 

Tous deux dénoncent la fausseté des témoignages recueillis par Forqueray, qu’ils accusent de subornation de témoins. Leur défense consiste en partie à démonter l’argumentaire mis en place par l’avocat de celui-ci. François de Picon reprend point par point les « preuves » avancées précédemment : il rapporte par exemple que, pour s’y être rendu, il est impossible de voir la chambre de Sayde depuis l’appartement du mari. De plus, il n’a pas pu y retrouver Angélique le 31 janvier – ce qui lui était reproché – puisqu’il ne se trouvait pas à Paris ce jour-là.

Enfin, aux accusations de machination exprimées par Forqueray, qui le soupçonne d’avoir loué l’appartement au couple dans le seul but de se rapprocher d’Angélique, il répond qu’une telle intrigue ne tient pas, puisqu’il ne l’avait alors jamais vue.

“il veut insinuer par la que je connoissait sa femme ? Comment peut-il dire que j’avois des vûës sur sa femme, puisque je ne l’avois jamais vûë ? Il est impossible que Forqueray aït suggéré cette imposture a son ecrivain mais il ecrit tout ce qu’il sest imaginé et de rien du tout de ce qui est”3

Ces arguments lui permettent de prouver son innocence, mais Picon souhaite également mettre en valeur les mauvais traitements que subit Angélique de la part de son mari. Il rapporte entre autres qu’elle manque souvent de souliers pour elle et ses enfants, et qu’il la bat. Selon lui, l’accusation d’adultère n’est qu’une pure récrimination faisant suite aux plaintes d’Angélique, un moyen de reprendre possession de la situation – et de sa femme.

Dans une requête au lieutenant criminel, cette dernière juge également que le procès pour adultère intenté par Forqueray est seulement un moyen de contourner les accusations portées par elle contre sa personne. Au travers des pièces collectées par Thoisy, la voix de cette femme résonne, celle d’une femme qui proteste, d’une femme qui refuse de se résigner à subir les abus de son mari.

“Enfin laïant reduite par l’excez de ses outrages hors d’etat de sortir, elle fut forcée d’appeller a son secours le commissaire marié, qui luy trouva plusieurs contusions au visage : en cet etat il receut sa plainte le 9 mars1707 qui fut suivie de la procedure ordinaire, mais en même temps discontinuée par les artifices du sieur Forqueray”4

Angélique passe de l’espoir (« elle retourna donc avec son mari dans l’esperance d’y vivre avec plus de tranquillité ») à la désillusion (« mais a peine y fut elle arrivée, qu’il recommença a la maltraiter »), de la désillusion au désespoir (« son mary luy ôtant même iusqu’a son necessaire »), du désespoir à la colère (« il n’avoit au contraire pour elle que du mépris et de l’indignation »). Nous entendons sa peur, lorsqu’elle énumère les violences commises par son mari et ses domestiques et qu’elle raconte se retirer régulièrement chez ses parents – quand il ne l’enferme pas à clef – « pour conserver sa vie ». Sa voix est donc entendue, et c’est là tout l’intérêt du fonds Thoisy qui permet également d’illustrer, au travers des procès pour adultère, la nature des rapports conjugaux de l’époque.

En guise de conclusion

De nombreuses trajectoires de femmes se dessinent dans les recueils Thoisy, telle que celle de Marie Duhal, jeune fille de dix-sept ou dix-huit ans, qui accuse un certain Claude Martin de viol en juin 1693. Dans un mémoire, elle raconte qu’en l’absence de sa mère, celui-ci s’est introduit chez elle avec une fausse clef et l’a menacée d’un pistolet sur la gorge pour qu’elle cède à ses désirs. La voix de Marie se fait entendre lors du procès, tout comme celle d’Angélique. D’ailleurs, le jugement est semblable pour les deux affaires : Antoine Forqueray et Claude Martin sont condamnés aux dépens, ce qui signifie qu’ils doivent payer les frais de justice liés à la procédure. Cependant, si ces deux cas donnent raison aux femmes, ce type de jugement reste assez marginal.  À une époque où les accusations foisonnent, le recueil permet de constater que les condamnations pour adultère concernent beaucoup plus d’épouses que de mari : à titre d’illustration, Thoisy recopie un arrêt de la Chambre de la Tournelle du 17 mai 1712, condamnant Marie Louis, mariée au sieur Montginet, à être enfermée dans un couvent pour adultère, ce qui n’était pas rare dans la société misogyne de l’époque. L’étude des recueils Thoisy, en particulier ceux consacrés à l’adultère et au mariage, permet donc d’écrire l’histoire de femmes et de rétablir, de manière rétrospective, un équilibre entre les voix.

  1. Z Thoisy-96 (FOL 153). Toutes les pièces citées proviennent de la BnF, Réserve des livres rares, sauf mention contraire. []
  2. Z Thoisy-96 (FOL 183) []
  3. Z Thoisy-96 (FOL 172) []
  4. Z Thoisy-96 (FOL 158) []

Les caractères de la Saône (ca. 1500) dans les collections de la BnF

Un échantillon des « caractères de la Saône  » conservés à la BnF. RES 4-Z DON-205 (61,2)

Un lot de vingt-et-un caractères typographiques datables de la fin du XVe ou du début du XVIe a été mis en vente publique au mois d’octobre 2021 à Lyon1.  L’événement est notable tant pour le secteur marchand que pour le secteur patrimonial, tant les objets techniques très anciens sont rares. Or ce lot assimilable à la période incunable est de même provenance lyonnaise qu’une collection de caractères primitifs aujourd’hui conservée à la Réserve des livres rares de la BnF. Cette collection a été inventoriée et analysée en détail dans les années 1950 et représente depuis un point d’appui essentiel pour les chercheurs travaillant sur les débuts de la typographie européenne. La collection a fait récemment l’objet d’une étude physico-chimique par les équipes du Pôle physico-chimie-Conservation préventive du laboratoire de la BnF, dans le but conjoint d’en connaître plus finement les matériaux constitutifs et d’en améliorer les conditions de conservation2. La mise aux enchères de l’année dernière nous donne ainsi une occasion de rassembler les données historiques disponibles sur les caractères lyonnais conservés à la BnF et de livrer les premières conclusions de l’analyse scientifique menée par son laboratoire. Continuer la lecture de « Les caractères de la Saône (ca. 1500) dans les collections de la BnF »

  1. Vente De Baecque, Lyon, 14 octobre 2021, n°1. []
  2. Nous remercions Nathalie Buisson, Simona Drago et Lucy Cooper de nous permettre de rendre compte ici du résultat de leurs analyses, dont le rapport complet est archivé en documentation interne et consultable sur demande []

Les éditions du XVIe siècle dans la collection de François-Louis Jamet (1710-1778)

 

Bibliothèque nationale de France, Réserve des livres rares, 8-LB35-479.

En 1824, lors de la vente de la bibliothèque du libraire et bibliophile Charles Chardin, la Bibliothèque royale fit l’acquisition, par l’intermédiaire du libraire Debure, de quelques manuscrits et incunables. À cet ensemble vinrent s’ajouter deux lots de documents ayant appartenu à un certain François-Louis Jamet. Leur contenu, tel que décrit dans le catalogue de la vente1 , apparaît pour le moins énigmatique : Continuer la lecture de « Les éditions du XVIe siècle dans la collection de François-Louis Jamet (1710-1778) »

  1. Catalogue des livres rares et précieux, de manuscrits, de livres imprimés sur vélin, etc. de la bibliothèque de M. Chardin, Paris, Debure frères, 1823, p. 182 et 190 []

Racine lecteur de Sophocle

 « La lettre de Sophocle à Racine rédigée par Gisèle commençait ainsi : “Mon cher ami, excusez-moi de vous écrire sans avoir l’honneur d’être personnellement connu de vous, mais votre nouvelle tragédie d’Athalie ne montre-t-elle pas que vous avez parfaitement étudié mes modestes ouvrages ?” »

Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Paris, 1919.

La scène est connue : le jeune Racine, étudiant à Port Royal, voit à deux reprises son exemplaire des Éthiopiques jeté au feu par son maître Lancelot. Il se procure l’ouvrage une troisième fois et l’apprend par cœur : sa destruction matérielle ne lui importe plus1. Vraie ou fausse, cette anecdote nous montre combien Racine s’intéressait à la littérature grecque et maîtrisait cette langue2. Ces exemplaires d’Héliodore ne nous sont de fait pas parvenus. Mais les traces des lectures grecques de Racine demeurent par bonheur nombreuses. Continuer la lecture de « Racine lecteur de Sophocle »

  1. M. Lange, « Racine et le roman d’Héliodore », Revue d’histoire littéraire de la France, 23e année, n° 1 (1916) p. 145 ; en ligne. []
  2. Pour plus de renseignements sur le sujet, voir R. C. Knight, Racine et la Grèce, Paris, 1950. []

Sur les traces de Juan Martinez Población

Dans le premier quart du XVIe siècle, le Quartier Latin abrite une communauté dynamique de maîtres et étudiants ibériques, qui publient  à Paris nombre de travaux sur la théologie, la philosophie naturelle et les mathématiques : Juan Celaya, Pedro Ciruelo, Domingo de Soto, Gaspard Lax, Juan Luis Vives, Juan Martinez Siliceo, sont autant d’auteurs pour lesquels nous disposons aujourd’hui d’éléments biographiques1. Parmi les livres publiés par ces universitaires, apparaît toutefois le nom d’un auteur au sujet duquel  nous ne savons presque rien : Juan Martinez Población, auteur d’un De usu astrolabii compendium publié à Paris dans les années 1510 et de deux autres ouvrages parus dans les années 1530. Des identités très diverses et des parcours à chaque fois différents ont été attribués à Población en marge de travaux sur le monde universitaire parisien du XVIe siècle.  Nous souhaiterions ici proposer une synthèse expliquée de l’ensemble des hypothèses émises au sujet de Población et de chercher autant que possible à préciser son parcours. Continuer la lecture de « Sur les traces de Juan Martinez Población »

  1. Pour une présentation générale des calculatores, cf. Calixto P. Calderon, « The 16th century iberian calculatores », Revista de la Unión Matemática Argentina, 35, 1990, p. 245-258. []

La galée, de la mer à l’atelier : parcours lexical autour du nom du carnet de recherches

Du requin au bateau…

Par analogie avec le mot γαλεός qui en grec classique désigne le requin ou le squale, γαλέα en grec byzantin et galea en latin médiéval sont employés dès le IXe siècle pour nommer la galée, navire « propulsé par des rames et utilisé pour la guerre, le commerce et le transport des pèlerins » (Dictionnaire du Moyen français), « grand bateau, vaisseau, galère, nef » (Godefroy). Continuer la lecture de « La galée, de la mer à l’atelier : parcours lexical autour du nom du carnet de recherches »