Les Grenouilles de Ryûnosuke Akutagawa

Couverture chez Cambourakis

Le nom d’Akutagawa est célèbre surtout à cause du Prix littéraire éponyme, prestigieux au Japon, que l’on compare souvent à notre prix Goncourt français. Mais la figure d’Akutagawa est certainement plus importante pour la littérature japonaise que ne le sont chez nous les frères Goncourt, plus très en vogue de nos jours, me semble-t-il. Aussi, quand j’ai vu ce recueil de nouvelles dans ma librairie habituelle, j’ai tout de suite été curieuse de voir de quoi il s’agissait.
Effectivement, ce fut une découverte intéressante et plutôt agréable !

Je participe avec cet article au défi « Un classique par mois » créé par Etienne Ruhaud du blog Page Paysage, qui devient pour l’occasion « Deux classiques par mois« , après ma lecture du Bateau-usine il y a quelques jours.

Note Pratique sur le livre

Editions : Cambourakis
Année de publication (de cette édition) : 2024
Traduit du japonais par Catherine Ancelot et Silvain Chupin
Nombre de pages : 112

Note biographique sur l’écrivain

Né à Tōkyō en 1892, Ryūnosuke Akutagawa est l’un des plus célèbres auteurs de nouvelles japonais. Il est notamment l’auteur du Nez et de Rashōmon, qui lui valurent l’admiration de Natsume Soseki, et dont la deuxième nouvelle donna lieu au célèbre film du même nom de Kurosawa. Akutagawa souffrit de diverses maladies toute sa vie et finit par se suicider à seulement 34 ans, en ne laissant que deux mots, « vague inquiétude ».
(Source : Site de Cambourakis)

Quatrième de Couverture

Des grenouilles philosophes, des poux capables de changer le cours d’une guerre, un masque excellant dans l’art du mensonge, des amants qui se haïssent, un professeur hanté par l’ombre d’un doute, une poétesse prête à tout pour tromper la mort… Une myriade de personnages peuple les paysages singuliers de ces huit nouvelles, parues au Japon entre 1915 et 1923. En maître de la forme courte, Ryūnosuke Akutagawa nous invite à partager leurs questionnements existentiels, d’une humanité presque déconcertante.
(Source : Idem)

Mon Avis

Ces huit nouvelles sont toutes très différentes les unes des autres, il semble difficile de faire des généralités sur l’ensemble du recueil. L’une d’elles, « Le Wagonnet » donne l’impression d’être un souvenir d’enfance de l’auteur, une histoire autobiographique sans aucun doute, alors que les autres nouvelles ont l’air moins personnelles. « Les Grenouilles« , la nouvelle éponyme, adopte le ton d’une fable philosophique, citant même Esope, avec des batraciens très bavards qui se prennent pour le centre du monde et un serpent qui va quelque peu perturber leurs conceptions autocentrées. La deuxième nouvelle, « Les Poux » nous transporte dans le Japon du 19e siècle – et nous propose une sorte de fantaisie historique et guerrière, assez amusante. Beaucoup plus tragique, funeste et réaliste est « Le Doute« . Une des plus longues du recueil : elle dépasse la vingtaine de pages. On peut supposer que l’auteur a entendu parler d’un tel drame dans son entourage. L’histoire s’inscrit dans le cadre d’un tremblement de terre, celui de Nobi, ayant vraiment eu lieu, en 1891. L’homme dont il est question est hanté par le doute de la culpabilité, par le remords de ce qu’il a fait, par l’incompréhension devant ses propres actes. Cela le tourmente tellement que la vie lui est devenue impossible. La première nouvelle, « Le Masque » est sympathique et agréable, mais je n’ai pas vraiment compris à quoi l’auteur voulait nous amener ; elle m’a paru un peu trop courte et m’a laissée sur ma faim. La dernière histoire « Les deux Komachi » se présente sous forme de saynète théâtrale, rappelant le nô, avec un ton humoristique. Il faut peut-être être japonais pour l’apprécier pleinement. Il y a quelques réflexions divertissantes sur les hommes et les femmes, qui parleront aussi bien aux Occidentaux. La plus courte nouvelle du recueil, « La Mare », très poétique, est une sorte de rêverie sur un petit poème en prose de Baudelaire, « L’Invitation au voyage« . Il est curieux et intéressant de voir une sensibilité japonaise répondre aux impressions baudelairiennes…

**

Un extrait page 15-16

(De la première nouvelle « Le Masque« )


Heikichi savait qu’il était un tout autre homme quand il était ivre. Bien sûr, après avoir dansé, lorsqu’il avait dessoulé et qu’on lui disait : «Quelle bringue c’était hier soir !», il se trouvait tout penaud et mentait grossièrement : «Pardon, je ne sais pas me tenir quand j’ai bu. J’ignore ce qui s’est passé, quand je me suis réveillé ce matin, j’ai cru que j’avais rêvé », alors qu’en fait il se souvenait parfaitement qu’il avait dansé et roulé sous la table. Aussi, lorsqu’il se comparait, lui aujourd’hui, avec l’ivrogne de la veille, ne parvenait-il pas à croire que c’était le même homme. Et donc, il ne savait pas non plus avec certitude lequel des deux était le véritable Heikichi. Ivre, il ne l’était que par moments, alors qu’il était sobre la plupart du temps. C’est pourquoi on pouvait croire que le vrai Heikichi était celui qui ne buvait pas, mais lui-même hésitait étrangement à trancher cette question parce que, à y réfléchir, les actes qu’il considérait comme ridicules, c’était généralement lorsqu’il était ivre qu’il les avait commis. Il ne s’agissait pas seulement de sa danse grotesque. Il jouait aussi aux cartes. Et il fréquentait les filles. Parfois même, il faisait des choses qu’il m’est impossible d’écrire ici. Dans ces cas-là, il ne pouvait concevoir qu’il avait tous ses esprits.

*

Un extrait page 35
(Première page de la nouvelle « Les grenouilles »)

Juste à côté de l’endroit où je suis allongé, il y a un vieil étang rempli de grenouilles.
Sur son pourtour les roseaux et les cannes de jonc poussent à profusion. Se dresse ensuite une rangée de trembles qui frémissent avec grâce sous le vent. Plus loin encore, il y a le ciel paisible de l’été et les nuages qui, tels de petits éclats de verre, brillent à chaque instant. Et tout cela fait sur l’eau un reflet bien plus beau que la réalité.
Dans l’étang, les grenouilles coassent sans désemparer, côacôaquoi, côacôaqui à longueur de journée. Si on les écoute en passant, on ne distinguera que de vulgaires côacôaquoi, côacôaqui. Mais en réalité, un intense débat se déroule entre elles. Ce n’est pas seulement chez Ésope que les grenouilles sont douées de la parole.
Écoutez donc celle qui, perchée sur une feuille de roseau, discourt tel un professeur d’université.
« Pourquoi l’eau existe-t-elle ? Pour nous permettre à nous, grenouilles, d’y nager. Pourquoi les insectes existent-ils ? Pour que nous, grenouilles, les mangions.
– C’est ça, c’est ça » acquiescent en chœur les grenouilles de l’étang.
(…)

**

Deux poèmes de Jin Eun-young

Dans le cadre de mon Mois thématique asiatique, je vous propose la lecture de deux textes de la poète coréenne contemporaine Jin Eun-young, née en 1970, actuellement enseignante de philosophie et de littérature à l’institut universitaire de Séoul.
Une poésie pleine d’images insolites, parfois très surprenantes par leur étrangeté mais que l’on perçoit avec force et acuité. Parmi les mots qui peuvent cerner en partie cet univers poétique, j’ai relevé la présence du sang, celle de la neige, celle des poissons et de l’eau. Plusieurs références à la culture européenne (Elle cite les noms de Van Gogh, de Paul Eluard, de Nietzsche) permettent au lecteur occidental de reprendre pied en terrain familier, l’espace de quelques instants, avant de replonger dans l’inconnu. J’ai été sensible également aux allusions politiques de certains textes : assez peu fréquentes mais pleines de justesse et de beauté. Une méditation philosophique surgit parfois, à travers l’image poétique, par exemple lorsque la poète sonde les mystères de l’écriture ou quand elle s’interroge sur la maison familiale ou encore dans ses évocations de la mort.

Note pratique sur le livre 

Éditions : Bruno Doucey 
Année de publication de cette traduction française : 2016
Traduit du coréen par Kim Hyun-ja, postface de Claude Mouchard
Édition bilingue 
Nombre de pages : 136

Présentation de l’éditeur :

Des flocons de neige rouge… Trois mots suffisent à Jin Eun-young pour mêler drame et légèreté, douceur et douleur, violences sociales et réenchantement par la poésie. Ce recueil bilingue nous fait entrer dans la conscience d’une génération, celle des années 70, qui a vu la Corée s’ouvrir à la démocratie et qui s’intéresse à la position de l’individu moderne dans un monde en perte de repères. « Nous croyons écrire au péril de notre vie /Cependant nul ne nous vise avec un fusil / C’est ça la tragédie », écrit-elle avec une lucidité qui n’exclut ni l’étrange ni la fantaisie créatrice. D’un poème à l’autre, Jin Eun-young suit les contours d’une société qui oppresse et devient le miroir de notre rapport à la modernité. Une société qui pousse le poète à «divorcer vite du sujet qui est moi. »
(Source : Site internet de Bruno Doucey)

*

**

Choix de deux poèmes

(Page 43)

Poème des longs doigts

J’écris des poèmes
Car il est plus important de me servir de mes doigts que de ma tête. Mes doigts vont s’étirer au plus loin de mon corps. Regarde l’arbre. Pareille aux branches qui se trouvent au plus loin du tronc, je touche les souffles de la nuit calme, le bruit de l’eau qui coule, l’ardeur d’un autre arbre qui brûle.

Les branches indiquent toujours d’autres choses. Ce n’est pas une branche, celle qui touche le corps en se retournant sur elle-même. La branche qui se trouve au plus loin est la plus fragile. Elle se brise facilement. La branche ne peut ni absorber l’eau ni soutenir l’arbre. Des gouttes de pluie tombent. J’écris tout de même. Mes doigts se trouvent au plus loin de moi. Du bout de mes doigts naissent des feuilles de temps.

**
(Page 71)

Love affair

J’aimerais me lier avec un tel homme.
Un jeune Mexicain à la chemise blanche abattu dans le désert
en traversant la frontière américaine
Avec toi
j’aimerais me marier.
M’en allant à Bagdad
à une heure silencieuse où le bruit de l’éclosion
des roses bleues
détone comme une bombe
j’aimerais t’embrasser sur la bouche,
dans des applaudissements amicaux
de la part des mains massacrées.

Couchés ensemble
dans une grande bulle d’eau transparente
nous interrogerons
un poisson argenté qui passe,
sur la raison aussi belle qu’étrange qui fait que des poèmes naissent
au pays même des auteurs de massacres.
**

« Leçons de grec » de Han Kang

Après avoir lu « La Végétarienne » et les poèmes de Han Kang, j’ai eu envie de tenter un troisième livre d’elle et j’ai choisi celui-ci, « Leçons de grec« , un roman sur le thème de la communication entre les êtres, ou peut-être plus exactement l’incommunicabilité de nos émotions, pensées ou sentiments.

Note pratique sur le livre

Editeur : Livre de poche
Année de publication initiale : 2011 ; (en français) 2024
Traduit du coréen par Jeong Jeun-Jin et Jacques Batilliot
Nombre de pages : 186

Notule biographique sur l’écrivaine

Autrice de poèmes, de nouvelles et de romans, dont six publiés en France, Han Kang est devenue en 2024, à l’âge de cinquante-trois ans, la première Sud-Coréenne et la première femme née en Asie à remporter le prix Nobel de littérature pour son œuvre. Traduits dans le monde entier, plusieurs de ses livres ont été adaptés au cinéma. En 2016, elle a reçu le Man Booker International Prize pour La Végétarienne (Le Serpent à plumes) et, en 2023, le prix Médicis étranger pour Impossibles adieux (Grasset). Elle a aussi reçu le prix Emile-Guimet de littérature asiatique en 2024.
(Source : éditeur)

**

Mon avis

J’ai lu les deux premiers tiers de ce roman alors que j’étais en vacances à la montagne, tard le soir, après des journées fatigantes, et j’ai attribué à ce contexte inhabituel le fait que le livre ne me plaisait pas. Chaque soir, je rejetais sur ma fatigue et sur mes courbatures – voire sur mes coups de soleil bien cramoisis ! – mon manque d’intérêt pour cette histoire. Et puis, nous sommes rentrés à Paris, j’ai laissé reposer le roman pendant deux/trois jours (de même que mes jambes et ma peau endolories !). J’ai donc terminé le dernier tiers dans de bonnes conditions de confort et de santé mais, pour autant, ces « Leçons de grec » ne m’ont pas davantage intéressée ou plu.
Il me semble que la situation de départ est artificielle, cette idée de mettre face à face une femme qui a perdu la parole et un homme qui est en train de perdre la vue, en plus dans le cadre d’un apprentissage de langue (le grec ancien, une langue morte !)… tout cela participe d’une symbolique assez factice, assez lourde, et plombe cette histoire, à laquelle on ne croit pas une seule minute. Jamais je n’ai cru à cette femme mutique, errante, traumatisée, qui s’est inscrite à des cours de grec ancien sans savoir comment ni pourquoi et qui se met à écrire des poèmes dans cette langue, en cachette de tout le monde. Han Kang se refuse visiblement à toute explication psychologique, se contentant de décrire des gestes, des attitudes, des expressions faciales.
Le mélange de narration et de lyrisme poétique m’a laissée perplexe. Il y a parfois de très belles comparaisons ou fulgurances – par exemple : comparer la neige au silence et la pluie à des phrases morcelées. – mais, d’une manière générale, ce trop-plein de lyrisme et cette irruption de longs passages en vers libres au sein du roman, m’ont fait décrocher des derniers chapitres et m’ont ennuyée. Ces passages « poétiques » cassent complètement le rythme, ils semblent vouloir nous embarquer dans des flux d’émotions, débordants à l’excès, tandis que le lecteur a plutôt envie de rester dans le romanesque et de connaître la suite des événements, sans qu’on vienne lui tirer des larmes forcées et peu motivées.
Ce troisième livre de Han Kang a été pour moi une déception, comparé aux deux autres qui m’avaient vraiment beaucoup plu, aussi je préfère rester sur mon excellente impression de « La Végétarienne » et recommander plutôt ce dernier.

*

Un extrait page 86

παθεῖν
μαθεῖν

«Ce sont deux verbes qui signifient respectivement « souffrir » et « apprendre ». Ils se ressemblent, n’est-ce pas ? Par cette espèce de jeu de mots, Socrate est en train de signifier que ces deux actes s’apparentent.»

Elle saisit son crayon qu’elle écrasait inconsciemment avec son coude endolori qu’elle masse un peu. Puis elle copie dans son cahier les deux mots écrits sur le tableau. D’abord en grec ancien, mais elle ne parvient pas à noter le sens en coréen. Avec son poing gauche, elle frotte ses yeux qui ne sont pourtant pas ensommeillés. Elle regarde le visage pâle de l’enseignant. La craie blanche qu’il tient, les lettres coréennes tracées sur le tableau, qui lui évoquent du sang séché blanchâtre.

«Cependant, on ne peut pas se contenter d’y voir un simple jeu de mots. Car en réalité, pour Socrate, apprendre signifie souffrir. Même s’il ne le pensait pas lui-même, c’était sans doute ainsi que l’entendait le jeune Platon.»

L’homme d’âge mûr assis à côté du pilier sirote le café du distributeur. C’est à cause de lui que le cours était repoussé à vingt heures depuis une semaine, car il s’était plaint de ne pas avoir le temps de dîner, vu qu’il arrivait directement du travail. Mais il semble encore plus fatigué qu’avant, probablement à cause de la digestion. L’étudiant en philo est absent depuis la semaine précédente, sans doute rentré chez ses parents après la fin du semestre.

** 

Des Poèmes chinois sur l’art de la sieste et de la quiétude

Dans le cadre de mon Mois thématique asiatique, j’ai cherché des recueils de poésie chinoise et j’ai découvert cette anthologie, sous le signe de la spiritualité zen, intitulée « L’art de la sieste et de la quiétude« .
Cette anthologie rassemble une soixantaine de poètes chinois, ayant vécu entre le VIIe et le XVIIIe siècle de notre ère. Bien qu’elle couvre une longue période de temps, j’ai trouvé qu’il y avait une belle unité : une même inspiration semble souffler sur ces pages, une esthétique similaire les lie.
Ce livre suit la progression des saisons, en commençant par le printemps. J’ai parfois pensé aux « mots de saison » présents dans les tanka et haïkus japonais, car ces poèmes chinois évoquent la période de leur création grâce à certains phénomènes naturels bien précis : chutes des pétales de fleurs typiques du printemps, champs de blé mûr ou arbres de couleur émeraude caractéristiques de l’été, givre de l’hiver, etc.
Connaissant mal la poésie chinoise, ce livre m’a beaucoup intéressée et, en même temps, beaucoup plu.
Il m’a donné envie d’en découvrir davantage.

Note pratique sur le livre

Editeur : Albin Michel
Date de publication : 2010
Poèmes chinois traduits et présentés par Hervé Collet et Cheng Wing Fun
Nombre de pages : 235

Présentation de l’éditeur

Dans cette anthologie de poésie chinoise, l’art de la sieste est célébré comme jamais : sous la brise douce de l’été, maîtres ch’an et taoïstes célèbrent le non-agir, le détachement, la joie de vivre et de se laisser vivre en harmonie avec la nature… Autant de réjouissances qui s’accompagnent souvent d’une coupe de vin, seul ou entre amis. Orné de superbes calligraphies, ce recueil est le compagnon idéal des longs après-midis à l’ombre des pins, ou des douces nuits embaumées de jasmin… « sur la mousse verte qui recouvre la terre, le début de l’éclaircie sous les arbres verdoyants, de la sieste je me réveille, personne seul le vent du sud, ancienne connaissance, ouvre furtivement la porte et feuillette un livre ».
(Source : Site internet d’Albin Michel)

**

Choix de Poèmes

(Page 65)

Dans la montagne, question et réponse
Li Po (701-761)

Vous me demandez pourquoi je perche
sur la montagne émeraude
je ris, sans répondre, le cœur libre,
les pétales de fleurs de pêcher au fil de l’eau
s’éloignent
ciel et terre ici diffèrent du monde ordinaire

*

(Page 104)

Inscrit sur une peinture de montagnes et d’eaux
Tang Yin (1470-1523)

dans le petit kiosque au bord de l’eau, pareil à un
chapeau en bambou, le vent frais abonde
devant la fenêtre ouverte, d’une traite je termine
un roman anecdotique
au soleil de midi, sous l’ombrage dense des arbres
qui entrelacent leur émeraude,
la fumée gracile de l’encens accompagne le torrent
limpide

*

(Page 195)

Poème montré à Wu Yuan
Wang An-Shih (1021-1086)

l’écriture en pattes de mouche entrave la lecture
du vieil homme
une longue natte en bambou convient parfaitement
pour reposer mes yeux brouillés
je trouve mon bonheur en m’accordant du repos
renoncer à la lecture me fait retrouver ma jeunesse

*

(Page 234)

La sieste
Lu Yu (1125-1210)

mon poignet fatigué, soudain le livre tombe
par terre
le cœur limpide sans rêve, le ventre bien rebondi
mon élixir d’immortalité a beau être au point,
pour autant je ne m’envole pas en chevauchant
les nuages
je m’attarde un moment dans le monde
des hommes, tel un immortel du sommeil

**

Le Bateau-Usine de Kobayashi Takiji

Couverture chez Allia

Ce roman est l’un des plus célèbres exemples de littérature prolétarienne japonaise.
Paru en 1929, il a connu un regain de popularité au Japon dans les années 2008-2010, à un moment où la crise économique frappait durement les salariés de ce pays.
C’est un livre important et d’autant plus emblématique que son auteur, Takiji Kobayashi, est mort sous la torture de la police japonaise, pour ses idées politiques, à peine quatre ans après sa parution. Kobayashi n’était âgé que de vingt-neuf ans.

Je vous renvoie à la page Wikipédia de ce livre et à celle de son auteur pour plus d’informations : ici même !

Faite pour mon Mois thématique asiatique, cette lecture rentre aussi dans le cadre du défi « un classique par mois » créé par Etienne Ruhaud du blog Page Paysage, puisque je n’avais encore jamais lu Takiji Kobayashi.

Note pratique sur le livre

Éditeur : Allia
Date de publication initiale : 1929
Traduit du japonais par Évelyne Lesigne-Audoly.
Nombre de pages : 161

Note biographique sur l’écrivain

Issu d’une famille pauvre du nord du Japon, Kobayashi Takiji, né en 1903, entame des études de commerce, durant lesquelles ses compétences littéraires sont remarquées. Son diplôme en poche, il travaille dans une banque et s’intéresse en parallèle à la littérature. Dans le même temps, il découvre les conditions de travail des ouvriers et paysans de l’île d’Hokkaidô où ses parents avaient été contraints d’émigrer lorsqu’il était enfant. Devant le succès de ses premiers livres, tant auprès des intellectuels qu’auprès des ouvriers et des paysans, il est mis sous surveillance par l’appareil de sécurité de l’État. La publication, en 1929, du Bateau-usine le consacre comme l’un des plus grands romanciers de la classe ouvrière japonaise bien que l’ouvrage soit censuré dès sa sortie. Le succès conduit Kobayashi à sa perte : il est soumis à interrogatoire par la police secrète et meurt sous la torture le 20 février 1933.
(Source : site de l’éditeur)

Présentation de l’histoire par l’éditeur

Le Bateau-usine nous plonge en pleine mer d’Okhotsk, dans le Pacifique, zone de tensions entre l’Union soviétique et le Japon. Nous embarquons à bord d’un bateau de pêche, où le crabe, produit de luxe destiné à l’exportation, est conditionné en boîtes de conserve. Marins et ouvriers travaillent dans des conditions inhumaines et subissent la maltraitance du représentant de l’entreprise à la tête de l’usine. Un sentiment de révolte gronde. Un premier élan de contestation échoue, les meneurs sont arrêtés par l’armée. Mais un nouveau soulèvement se prépare.
(Source : site des éditions Allia)

Mon avis

Ce roman est à la fois très engagé politiquement et doté d’une écriture superbe. On sent clairement que le but de l’écrivain est de nous convertir à la lutte sociale, aux engagements syndicaux, en dénonçant les horreurs du capitalisme, incapable de respecter la vie humaine. L’histoire qu’il nous raconte est faite pour nous édifier : sur ce bateau-usine, les chefs sont particulièrement ignobles, des vrais criminels – figurés par la personne emblématique de l’intendant Asakawa – et le lecteur ne peut que s’insurger et bouillonner, assis dans son fauteuil, en souhaitant que ce sale type soit mis au tapis le plus vite possible. C’est d’ailleurs une force de ce livre : il suscite une plus grande indignation chez le lecteur que chez les employés de l’entreprise, qui nous paraissent tout de même assez pacifiques et lents à se révolter. Dans ce sens, l’écrivain atteint parfaitement son but et il sait exciter chez son lecteur les sentiments qu’il désire : du dégoût, de l’effroi, de la colère.
Certes, c’est de la littérature prolétarienne et certaines personnes pourraient considérer ce livre comme un simple outil de propagande. Mais c’est aussi un livre criant de vérité et inspiré de faits réels : l’auteur a puisé dans d’authentiques témoignages d’ouvriers et de pêcheurs japonais des années 1920 pour l’écrire. Les exactions du capitalisme, qu’il cherche à dénoncer, se sont vraiment passées de cette manière et peuvent certainement nous éclairer encore, dans notre monde actuel, sur les écueils et les dérives possibles de ce système. Il semble en effet que, de nos jours, les « acquis » sociaux sont de moins en moins certains, que le capitalisme tout puissant n’a presque plus de contradicteurs, contrairement à l’époque de Kobayashi, où les idées communistes gagnaient partout du terrain. Aussi, je pense que « Le Bateau-usine » fera prendre conscience à certains lecteurs d’une nécessaire vigilance, à tout le moins.
J’ai aimé également l’écriture pleine de métaphores, les descriptions superbes de la mer, l’évocation physique et morale des divers personnages.
Un roman dans lequel on s’immerge totalement, en empathie avec les hommes misérables qui nous sont décrits, et qui s’avère très passionnant jusqu’à la fin.

**

Un extrait page 32-33

La scène s’était passée en pleine nuit, vers deux heures. Les vagues sautaient jusqu’au pont supérieur. À intervalles réguliers, elles léchaient le bateau puis redescendaient en cascades. Dans l’obscurité de la nuit, les crocs des vagues luisaient parfois d’un éclat pâle. À cause de la tempête, les hommes ne pouvaient pas dormir.
Tout à coup, le préposé au télégraphe avait fait irruption dans la cabine du capitaine.
 » Capitaine, c’est terrible ! Un S.O.S.
– Un S.O.S. ? Ça vient d’où ?
– Le Chichibu-maru. Il faisait route dans la même direction que nous.
– Ha ! Ce bateau pourri ! » s’exclama Asakawa qui était assis les jambes grandes écartées dans un coin, toujours vêtu de son ciré. Il ricanait en remuant frénétiquement l’extrémité du pied.
 » De toute façon, tous des rafiots pourris. »
 » Il n’y a pas un instant à perdre.
– Oui, l’heure est grave ! »
Sans prendre le temps de se rhabiller, le capitaine se dirigeait déjà vers la timonerie, mais il fut interrompu dans sa marche par Asakawa qui l’agrippa par son bras droit.
 » Qui a donné l’ordre de faire un détour inutile ?
Qui a donné l’ordre ? Le capitaine n’était-il pas maître à bord ? Cette réplique stupéfiante semblait l’avoir cloué sur place. Mais il s’était aussitôt ressaisi.
 » En tant que capitaine, je prends cette décision !
– En tant que capitaine ? Ah ouais !? »
L’intendant lui barrait le chemin. Debout les jambes écartées, il le toisait d’un air suffisant.
« Alors, dis-moi donc, à qui il est ce bateau ? Il est à l’entreprise qui paie pour le faire marcher. Celui qui donne des ordres ici, c’est le patron, monsieur Suda. Et puis ma pomme ! Toi qu’es là à prendre des airs de monsieur le capitaine, tu vaux même pas le papier des chiottes. Tu comprends ça ? Et ne t’avise pas de t’occuper de ce qui ne nous regarde pas ! Si on t’écoutait, on perdrait une semaine ! Qu’est-ce que tu crois ? Essaie un peu de nous retarder ne serait-ce que d’un jour pour voir ! Et puis le Chichibu-maru, il est assuré pour une somme astronomique qu’il ne vaut même pas. Ce rafiot rapportera plus en faisant naufrage. (…)

**

« Dodes’kaden » d’Akira Kurosawa

Ce mois de février sur La Bouche à oreilles sera consacré à l’Asie et nous allons commencer par le Japon, avec un classique du cinéma, qui n’a pas été un succès à sa sortie mais qui reste une œuvre forte et poétique.
Depuis ma découverte du superbe « Dersou Ouzala » (1975), l’année dernière, je cherchais à voir d’autres films d’Akira Kurosawa (1910-1998) et j’ai pu en effet me procurer « Dodes’kaden » qui date de 1970 et qui a la particularité d’être le premier film en couleurs du cinéaste, alors âgé de soixante ans et traversant une période professionnelle difficile.
J’ai appris par Wikipédia que le scénario de « Dodes’kaden » était tiré du roman « Une ville sans saisons » (1962) de Shûgorô Yamamoto et que le titre était une onomatopée imitant le bruit d’un train : l’équivalent de « tchou ! tchou ! », si on veut.
J’ai également appris que « Dodes’kaden » avait été un échec commercial, mettant en grande difficulté financière Kurosawa, qui fera même une tentative de suicide l’année suivante – le lien entre les deux événements n’est pas forcément direct et exclusif mais on peut supposer que cela a dû compter.

Note pratique sur le film

Genre : Drame
Année de sortie en salles : 1970
Couleurs, Japonais sous-titré
Durée : 2h20

Résumé de l’histoire

Dans le quartier misérable d’une ville japonaise, aux abords d’une décharge publique, nous suivons les mésaventures parallèles des différents habitants. Une dizaine d’histoires sont ainsi entremêlées, se déroulant dans un même périmètre. Plusieurs de ces histoires concernent le couple, la vie maritale, et plus précisément l’infidélité, avec différents cas de figures, des plus légers aux plus dramatiques. Parmi les plus légers : deux compagnons de beuverie, habitués aux soirées arrosées, échangent leurs femmes durant quelques temps – l’un prenant la place de l’autre dans sa maison – sans que ça ne crée ni tension ni jalousie, et même à la satisfaction de tous. Parmi les plus dramatiques : un homme a été trompé et quitté par sa femme, il est devenu comme un zombie, complètement livide et muet, mais le jour où sa femme revient pour lui demander pardon et reprendre leur vie commune, il reste apathique, toujours aussi muet, et la femme repart seule, on ne sait où.
Plusieurs histoires ont aussi un rapport avec la paternité. Ainsi, nous suivons les journées de misère d’un clochard avec son petit garçon, vivant tous les deux dans une vieille 2CV et imaginant, détail après détail, la superbe maison dans laquelle ils rêveraient d’habiter. Dans une autre maison, un mari trompé, dont aucun des cinq enfants n’est de lui, leur témoigne sa grande affection : il leur affirme qu’il est leur père et les met en garde contre les commérages.

(Pour un résumé plus détaillé et complet, cf. la fiche Wikipédia du film)

Mon avis

C’est un film qui mêle une certaine légèreté, voire un brin d’humour, avec des éléments beaucoup plus dramatiques, pour ne pas dire désespérés. Au fur et à mesure, et de plus en plus dans la dernière demi-heure, on a l’impression que la noirceur l’emporte, ce qui se ressent aussi à l’image, avec davantage de scènes nocturnes ou crépusculaires, des costumes bruns ou sombres, des maquillages noirs sur les visages de certains acteurs – tout cela rendant la dernière partie très impressionnante.
Avant ce visionnage, j’étais prévenue que « Dodes’kaden » était le premier film en couleurs de Kurosawa, aussi j’ai particulièrement fait attention à cet aspect. Et j’ai été étonnée par l’utilisation parcimonieuse et visiblement très calculée, très précise, de la couleur. Il m’a semblé que la plupart des images donnent une sensation de noir et blanc (ou de gris et bistre) avec, très ponctuellement, une tache vive sur laquelle se focalise soudain l’œil du spectateur. En particulier, les vêtements de certaines femmes attirent l’attention : la robe rouge vif de la méchante femme qui refuse de donner les restes de sa nourriture aux pauvres ; le chemisier rose bonbon de la femme qui a fait cinq enfants avec cinq amants différents ; les fleurs en papier bleu, puis orange, que doit confectionner la jeune fille malheureuse, sur les ordres de son affreux oncle.
Le thème principal m’a semblé être la complexité et la diversité des relations homme-femme dans le couple ou, plus généralement, au sein de la famille. Kurosawa nous montre des échantillons représentatifs de la vie humaine, avec leurs misères physiques et psychiques, leurs réussites ou leurs échecs, leurs incompréhensions, leurs laideurs, leurs petits arrangements avec la vérité.
Un beau film, déconcertant au départ, qui nous propose des situations humaines fortes et émouvantes, certainement universelles – un film qui s’avère progressivement assez sombre, pessimiste. Certes, toutes les histoires ne finissent pas mal mais deux d’entre elles pourraient plonger le spectateur dans la déprime.

**

Deux Poèmes de James Sacré sur les Etats-Unis

Ces deux poèmes sont extraits de l’anthologie personnelle « Choix de poèmes » parue aux éditions Unes en 2025.

Note biographique sur le poète

James Sacré est né en 1939. Il grandit dans une ferme en Vendée, avant d’entreprendre des études de lettres qu’il achève aux Etats-Unis où il s’installe en 1965, puis enseigne au Smith College (Massachussetts). Il fait de nombreux voyages au Maghreb, principalement en Tunisie et au Maroc, qui deviennent des paysages récurrents de ses livres. Il est l’auteur d’une œuvre considérable tournée vers l’émotion et l’altérité où se mêlent le terroir et le patois de son enfance, l’éclat des arbres américains, l’ocre marocain, dans une langue fraternelle qui atteint le lecteur avec la simplicité d’une poignée de main.
Parmi ses livres importants : Cœur élégie rouge (Seuil, 1972) ; Figures qui bougent un peu (Gallimard, 1978) ; Âneries pour mal braire (Tarabuste, 2000) ; America Solitudes (André Dimanche, 2011).
Il a reçu de nombreux prix littéraires : prix Apollinaire en 1988 pour Une fin d’après-midi à Marrakech (André Dimanche). Prix Max-Jacob en 2013 pour Le paysage est sans légende (Al Manar). Prix Roger-Kowalski et Théophile-Gautier de l’Académie française en 2019 pour Figures de silences (Tarabuste).
James Sacré a remporté le prix Goncourt de la poésie en 2025.
(Source : Editions Unes)

**

(Page 70)

J’ai aussi pensé à un autre titre pour ce livre, America solitudes
Mais je connais trop peu tous les paysages de ce pays
Et pas vécu vraiment parmi tant de gens divers ;
Petits bourgs hispaniques, de Chimayo à Cordoba, quelques endroits chinois dans la vallée du Sacramento,
Bayous avec des airs d’accordéon, et là où qu’on chante avec tout son corps donné
Dans de petites églises perdues, mais pas si loin d’une station-service
Et d’un Kentuky Fried Chicken, au sud. J’ai pas su penser
Tout un émiettement d’anciennes querelles politico-religieuses,
Les Italiens, les Irlandais, ceux qui parlent français dans les magasins de tissus à Holyoke,
Les avocats de New York et de partout, ceux qui sont profs
Dans les universités ou les Seven Sister Colleges
Tant de gens qui se rencontrent si peu et tous dans leur solitude
Avec le sentiment d’un être ensemble, à cause des autoroutes peut-être
Ou d’un dieu qui serait avec eux toujours, à cause de Coca-Cola
A cause de rien, leur solitude jamais partagée : si j’en sais quelque chose ?

*

(Page 77)

A Mary, ce livre qu’elle et son pays m’ont donné

Entre Raton et Wagon Mound
Les terres sont en altitude, on voyage
Comme au large de pluies qui joignent les nuées
A l’espace vert du plateau. Avec des bleus fins
A des endroits de l’horizon. La route en fait
Comme en plein ciel.
Il y a dans le paysage
Une très légère écriture de fil de fer barbelé et d’éoliennes
Et la ponctuation de quelques arbres, en taches vert plus foncé. On voit des fermes
Des troupeaux très loin sont comme dans l’immobilité paisible du temps.

On pense à des bisons éperdument courant
A travers les orages et la prairie,
Dans un autre temps disparu, immense. Et disparu.

**

« A travers le vaste monde » d’Erika et Klaus Mann

Comme j’aime bien Thomas Mann (1875-1955), j’ai eu envie de m’intéresser un peu aux membres de sa famille qui ont été également écrivains. De plus, Bernhard du blog « Coquecigrue et ima-nu-ages » m’avait conseillé la lecture de Klaus Mann, fils du célèbre Prix Nobel de 1929.
Aussi, ce récit de voyage de 1928 « A travers le vaste monde », écrit à quatre mains par Klaus (1906-1949) et par sa sœur Erika, son aînée d’un an, (1905-1969), m’a tout de suite attirée et a aiguisé ma curiosité.

Note pratique sur le livre

Editeur : Payot
Année de publication initiale : 1929 ; (de cette traduction) 2006
Genre : récit de voyage
Traduit de l’allemand par Dominique Laure Miermont et Inès Lacroix-Pozzi
Nombre de pages : 206

Quatrième de Couverture

Le 7 octobre 1927, les enfants terribles de Thomas Mann, Erika et Klaus, quittent Rotterdam pour New York. Elle a vingt-deux ans, lui vingt et un. Après divers échecs personnels, ils entreprennent ce tour du monde de neuf mois pour être réunis, mais aussi pour faire parler d’eux en profitant de la célébrité de leur père, bientôt prix Nobel de littérature. Ils demeurent six mois aux Etats-Unis puis découvrent Hawaii, le Japon, la Corée et l’Union soviétique. L’apparente insouciance de ces deux jeunes gens qui s’amusent à se faire passer pour des jumeaux est à l’image de ces années d’avant la crise économique et les dérives fascistes, mais ils n’en comprennent pas moins que l’Europe, si minuscule vue du Kansas ou de Corée, n’est pas le monde.
(Source : site de l’éditeur)

Mon avis

Les deux premiers tiers du livre, à peu près, sont consacrés aux Etats-Unis : New York, Los Angeles, Hollywood, Chicago, et les régions entre la Californie et Chicago. Dans cette partie américaine, nos deux jeunes auteurs rencontrent énormément de beau monde, en particulier les célébrités allemandes de l’époque qui s’étaient installées en Amérique pour faire fortune. Acteurs, cinéastes, écrivains, auteurs dramatiques sont donc abondamment cités et, malheureusement, beaucoup d’entre eux sont aujourd’hui tombés dans l’oubli, à moins qu’ils ne soient encore connus de quelques spécialistes du cinéma muet…
Bref, cette première partie américaine m’a semblé un peu ennuyeuse, avec trop de mondanités, trop de « name dropping » qui ne nous disent plus grand-chose aujourd’hui. Il m’a semblé, dans cette partie, que Klaus et Erika restaient un peu trop dans le milieu huppé des expatriés allemands du milieu artistique le plus privilégié. Cela ne correspondait pas vraiment à mes attentes de lectrice, même si certains brefs passages sur le racisme, sur la prohibition, sur la souffrance animale dans les abattoirs porcins ou sur le fonctionnement de la justice américaine peuvent paraître encore pertinents et convaincants de nos jours, avec des formules qui n’ont rien perdu de leur force, presque cent ans plus tard.
J’avoue avoir lu avec beaucoup plus de plaisir la partie asiatique du livre – au Japon, en Corée, en Sibérie et à Moscou – car nous quittons les mondanités frivoles pour des propos plus sérieux, des vraies réflexions, qui osent même parfois les allusions politiques claires. Nous voyons, en particulier à Hawaï, que Klaus et Erika se moquent des conceptions nazies de peuples soi-disant « dégénérés » et qu’ils tournent cette idéologie en dérision. Aux Etats-Unis, ils proclament que l’avenir appartiendra aux races métissées. D’une manière générale, leurs idées semblent très progressistes et en avance sur leur temps. Pour autant, ils ne paraissent pas non plus très fanatiques du régime soviétique (la Russie était devenue communiste seulement onze ans plus tôt) : disons que leur regard sur ce pays reste attentif et ouvert, dans un effort d’objectivité. Ils décrivent leurs observations et cherchent à les analyser, comme le feraient des journalistes aguerris, ce qui est assez étonnant pour de si jeunes gens. L’humour et l’ironie sont souvent présents, particulièrement dans les récits de rencontres avec d’autres voyageurs, les descriptions des caractères humains.
J’ai donc mis un certain temps à rentrer dans ce récit et à l’apprécier pleinement, mais ce fut en définitive une bonne lecture, intéressante, dépaysante, bien rythmée. Les deux auteurs, jeunes et facétieux, mais aussi habiles et sensibles, suscitent une véritable sympathie chez le lecteur.

*

Un extrait page 115-116

Voilà donc à quoi ressemble la région si typique comprise entre la Californie et Chicago. Maintenant, nous la connaissons. Ce ne serait pas si mal si c’était un peu moins civilisé. Un soupçon de sauvagerie, mais pas ce confort abominablement nécrosé ! L’Amérique veille à ce que les bienfaits de la civilisation – cinéma, Ford, Camel, radio, chewing-gum – arrivent jusque dans les coins les plus reculés du continent.
Face à cette Amérique par trop réelle, on repense à l’Amérique fantasmagorique, fabriquée de toutes pièces, dont font l’apologie nos romantiques anglomanes – en tête, l’Augsbourgeois Bert Brecht – comme le firent autrefois d’autres poètes, fort raillés – pour les Indes ou l’Italie. Ce qu’ils ont imaginé sur les États-Unis est tellement faux que c’en est d’un ridicule achevé. Nous souhaiterions à Bert Brecht d’être obligé de passer une semaine à Wellington ; il se pourrait bien que le dégoût l’empêche de respirer ! Qu’il reste plutôt à Augsbourg ou à Berlin pour y chanter le pays de tous les possibles ! Voilà ce qui arrive quand Dieu a doté quelqu’un d’un talent poétique et d’assez de sens des affaires pour en tirer parti, mais pas de l’intelligence qu’il faudrait pour le gérer correctement, pas même de la lucidité nécessaire pour l’employer à bon escient.
New York et Chicago peuvent certes donner le vertige ; mais on déchante dès qu’on découvre la province. Qu’est-ce que c’est que cette ville ? Un village planifié où les fermiers des environs font leurs courses, avec des rues tracées au cordeau et une foule d’automobiles. Quel lugubre éden ! S’il y a un endroit où la foi dans l’avenir est réduite à l’impuissance, c’est bien ici. Car elle ne se heurte à aucune résistance, sinon à la mortelle tranquillité d’hommes qui vivent bien dans leur corps mais dont l’âme est gagnée par la décomposition et l’abrutissement.

Quelques jours plus tard, nous sommes dans le Grand Canyon, immense gorge au nord de l’Arizona. Il représente l’un des multiples records de l’Amérique, en l’occurrence le record du paysage le plus invraisemblable. Jamais on n’aurait pu supposer l’existence sur notre terre de cet abîme aux multiples couleurs. Ces à-pics mauves, rouge sang, brunâtres, c’est ainsi que l’on imagine les montagnes d’autres planètes. 

**

Un extrait page 165

Le Japon, tel que Lafcadio Hearn l’a décrit, nous accueille : élégance, coquetterie, petits rires, kimonos, papillons en papier. Cela existe-t-il donc encore ? Dehors, il y a le Japon dangereux, divisé, problématique, englué dans sa crise.
Les jeunes filles préposées à notre service ne comprennent pas un mot d’anglais, mais elles ne cessent de se tordre de rire parce que nous ignorons tout du japonais, sauf : merci, s’il vous plaît, thé, sel, pain et bain. Ce dont nous avons le plus besoin, nous le trouvons dans un petit livre rouge où, à part les choses absolument indispensables sur le plan pratique, il y a des remarques mutines du genre : « Je t’aime du fond du cœur » ou bien : « En amour, le rang social ne fait absolument aucune différence ! » Nous les proposons à nos jeunes demoiselles qui s’en amusent infiniment et s’en réjouissent comme des enfants.
Elles ne nous quittent pas d’une semelle, nous devons même nous changer en leur présence. Il y a longtemps que nous avons perdu le sens du mot « service ». Nos soubrettes ont l’esprit aussi pratique que des employés du fisc, mais elles sont lestes comme des chatons et si astucieuses et attentives ! Riant et opinant du bonnet, elles devinent et exaucent nos moindres désirs avec la meilleure grâce du monde.
Le plus difficile, c’est de se faire à la nourriture. Le maniement des baguettes et la position assise ne sont pas au-dessus de nos capacités, mais les mets de base et la préparation des plats – tous ces sales petits machins, poisson cru, sauce brunâtre, du riz, encore du riz, toujours du riz –, impossible d’y prendre goût, et d’ailleurs cela ne nous réussit pas. Il existe bien quelques bonnes spécialités, par exemple de la tortue, mais on n’en trouve pas souvent. Il n’y a que le thé qu’ils sachent préparer d’une façon qui est aussi pour nous un véritable plaisir. Quand on a lu Le livre du thé de Kakuzo Okakura, cela semble évident, et l’on comprend aussi que la célèbre cérémonie du thé, loin d’être un usage antique et superficiel, a une grande importance sur le plan culturel. Car ce peuple, qui utilise le formalisme pour traduire ses sentiments profonds, a fait de la préparation et de la consommation du thé un art très caractéristique de sa nature profonde. Chose amusante et instructive : il y a eu des écoles et des époques historiques dans cet art, comme en littérature et en peinture, et on fait la distinction entre des tendances classique, romantique et naturaliste dans la préparation du thé – distinctions dont la signification n’est pas seulement culturelle et esthétique, mais aussi religieuse.
(…)

Un texte sur le voyage, de Fernando Pessoa

A l’occasion de ce mois thématique sur le voyage, je vous propose un extrait du « Livre de l’intranquillité » de Fernando Pessoa (1888-1935), qui est une réflexion critique sur le sujet.
D’après cette citation, nous ferions mieux de rester chez nous à cultiver nos capacités sensorielles et méditatives, plutôt que de tenter la moindre escapade.
Un point de vue qui devrait réjouir tous ceux qui sont trop pauvres, trop flemmards, trop craintifs ou trop handicapés pour s’aventurer hors de leur routine !

Ce texte date des années 1930.
J’ai lu ce livre dans sa traduction par Françoise Laye, éditée par Christian Bourgois en 1999.

Page 169-170

Qu’est-ce que voyager, et à quoi cela sert-il ? Tous les soleils couchants sont des soleils couchants ; nul besoin d’aller les voir à Constantinople. Cette sensation de libération, qui naît des voyages ? Je peux l’éprouver en me rendant de Lisbonne à Benfica, et l’éprouver de manière plus intense qu’en allant de Lisbonne jusqu’en Chine, car si elle n’existe pas en moi-même, cette libération, pour moi, n’existera nulle part. «N’importe quelle route, a dit Carlyle, et même cette route d’Entepfuhl, te conduit au bout du monde. » Mais cette route d’Entepfuhl, si on la suit jusqu’au bout, revient à Entepfuhl ; si bien qu’Entepfuhl, où nous nous trouvions déjà, est aussi ce bout du monde que nous cherchions à atteindre.
Condillac commence ainsi son célèbre ouvrage : « Si haut que nous montions, si bas que nous descendions, nous ne sortons jamais de nos sensations.» Nous ne débarquons jamais de nous-mêmes. Nous ne parvenons jamais à autrui, sauf en nous autrifiant par l’imagination, devenue sensation de nous-mêmes. Les paysages véritables sont ceux que nous créons car, étant leurs dieux, nous les voyons comme ils sont véritablement, c’est-à-dire tels qu’ils ont été créés. Ce qui m’intéresse et que je puis véritablement voir, ce n’est aucune des Sept Parties du Monde ; c’est la huitième, que je parcours et qui est réellement mienne.
Quand on a sillonné toutes les mers, on n’a fait que sillonner sa propre monotonie. J’ai déjà sillonné plus de mers qu’il n’en existe au monde, j’ai vu plus de montagnes qu’il n’y en a sur terre. J’ai traversé des villes plus nombreuses que les villes réelles, et les vastes fleuves de nulle part au monde ont coulé, absolus, sous mon regard contemplatif. Si je voyageais, je ne trouverais que la pâle copie de ce que j’ai déjà vu sans jamais voyager.
Dans les contrées qu’ils visitent, les autres se trouvent étrangers, anonymes. Dans celles que j’ai visitées j’ai été non seulement le plaisir caché du voyageur inconnu, mais la majesté du Roi qui y règne, le peuple qui y pratique ses coutumes, et l’histoire entière de cette nation et de ses voisines. Paysages, maisons, j’ai tout vu parce que j’ai été tout – tout cela créé en Dieu avec la substance même de mon imagination.
Renoncer c’est nous libérer. Ne rien vouloir c’est pouvoir.
Que peut me donner la Chine que mon âme ne m’ait déjà donné ? Et si mon âme ne peut me le donner, comment la Chine me le donnera-t-elle, puisque c’est avec mon âme que je verrai la Chine, si je la vois jamais ? Je pourrai m’en aller chercher la richesse en Orient mais non point la richesse de l’âme, parce que cette richesse-là, c’est moi-même, et que je suis là où je suis, avec ou sans Orient.
Je comprends que l’on voyage si on est incapable de sentir. C’est pourquoi les livres de voyage se révèlent si pauvres en tant que livres d’expérience, car ils ne valent que par l’imagination de ceux qui les écrivent. Si leurs auteurs ont de l’imagination ils peuvent nous enchanter tout autant par la description minutieuse, photographique à l’égal d’étendards, de paysages sortis de leur imagination, que par la description, forcément moins minutieuse, des paysages qu’ils prétendent avoir vus. Nous sommes tous myopes, sauf vers le dedans. Seul le rêve peut voir avec le regard.

**

« Le mal du pays » de Marina Tsvétaïéva

Dans le cadre de ce mois thématique sur le voyage, je vous propose ce texte de la poétesse russe Marina Tsvétaïéva (1892-1941), « Le mal du pays« , écrit en 1934, alors qu’elle vivait en exil à Paris, loin de l’Union soviétique au pouvoir de Staline.
« Le Mal du pays » est extrait du recueil « Le ciel brûle » paru chez Poésie/Gallimard.

Le Mal du pays

Mal du pays ! Tocard, ce mal
Démasqué il y a longtemps !
Il m’est parfaitement égal
 me trouver parfaitement

Seule, sur quels pavés je traine,
Cabas au bras jusque chez moi,
Vers la maison, – plutôt caserne ! –
Qui ne sait pas qu’elle est à moi.

Il m’est égal à qui paraitre
Lion en cage, – devant quels gens,
Et de quel milieu humain être
Expulsée – immanquablement –

En moi-même, dans l’isoloir
Du cœur. Mal vivre – qu’importe ,
 – m’avilir, moi, ours polaire
Sans sa banquise, je m’en fous !

Même ma langue maternelle
Aux sons lactés – je m’en défie.
Il m’est indifférent en quelle
Langue être incomprise et de qui !

(Du lecteur, du glouton de tonnes
De presse, – abreuvoir de potins…)
Vingtième siècle, c’est ton homme !
Avant tout siècle – moi, je vins !

Bûche abandonnée sur les dalles
D’une allée, durcie de partout,
Tout m’est égal, les gens se valent,
Et peut-être par dessus tout –

Égal : ce qui fut le plus cher.
De moi ont disparu d’un coup
Tous signes, dates et repères :
Une âme née on ne sait où.

Mon pays a si peu pris garde
À moi que le plus fin limier,
Sur mon âme – de long en large,
Ne verra rien de familier !

Temple ou maison : vide, personne…
Tout m’est égal, rien à parier.  
Mais si sur le chemin buissonne
Un arbre, et si c’est – un sorbier…

 1934