Le nom d’Akutagawa est célèbre surtout à cause du Prix littéraire éponyme, prestigieux au Japon, que l’on compare souvent à notre prix Goncourt français. Mais la figure d’Akutagawa est certainement plus importante pour la littérature japonaise que ne le sont chez nous les frères Goncourt, plus très en vogue de nos jours, me semble-t-il. Aussi, quand j’ai vu ce recueil de nouvelles dans ma librairie habituelle, j’ai tout de suite été curieuse de voir de quoi il s’agissait.
Effectivement, ce fut une découverte intéressante et plutôt agréable !
Je participe avec cet article au défi « Un classique par mois » créé par Etienne Ruhaud du blog Page Paysage, qui devient pour l’occasion « Deux classiques par mois« , après ma lecture du Bateau-usine il y a quelques jours.
Note Pratique sur le livre
Editions : Cambourakis
Année de publication (de cette édition) : 2024
Traduit du japonais par Catherine Ancelot et Silvain Chupin
Nombre de pages : 112
Note biographique sur l’écrivain
Né à Tōkyō en 1892, Ryūnosuke Akutagawa est l’un des plus célèbres auteurs de nouvelles japonais. Il est notamment l’auteur du Nez et de Rashōmon, qui lui valurent l’admiration de Natsume Soseki, et dont la deuxième nouvelle donna lieu au célèbre film du même nom de Kurosawa. Akutagawa souffrit de diverses maladies toute sa vie et finit par se suicider à seulement 34 ans, en ne laissant que deux mots, « vague inquiétude ».
(Source : Site de Cambourakis)
Quatrième de Couverture
Des grenouilles philosophes, des poux capables de changer le cours d’une guerre, un masque excellant dans l’art du mensonge, des amants qui se haïssent, un professeur hanté par l’ombre d’un doute, une poétesse prête à tout pour tromper la mort… Une myriade de personnages peuple les paysages singuliers de ces huit nouvelles, parues au Japon entre 1915 et 1923. En maître de la forme courte, Ryūnosuke Akutagawa nous invite à partager leurs questionnements existentiels, d’une humanité presque déconcertante.
(Source : Idem)
Mon Avis
Ces huit nouvelles sont toutes très différentes les unes des autres, il semble difficile de faire des généralités sur l’ensemble du recueil. L’une d’elles, « Le Wagonnet » donne l’impression d’être un souvenir d’enfance de l’auteur, une histoire autobiographique sans aucun doute, alors que les autres nouvelles ont l’air moins personnelles. « Les Grenouilles« , la nouvelle éponyme, adopte le ton d’une fable philosophique, citant même Esope, avec des batraciens très bavards qui se prennent pour le centre du monde et un serpent qui va quelque peu perturber leurs conceptions autocentrées. La deuxième nouvelle, « Les Poux » nous transporte dans le Japon du 19e siècle – et nous propose une sorte de fantaisie historique et guerrière, assez amusante. Beaucoup plus tragique, funeste et réaliste est « Le Doute« . Une des plus longues du recueil : elle dépasse la vingtaine de pages. On peut supposer que l’auteur a entendu parler d’un tel drame dans son entourage. L’histoire s’inscrit dans le cadre d’un tremblement de terre, celui de Nobi, ayant vraiment eu lieu, en 1891. L’homme dont il est question est hanté par le doute de la culpabilité, par le remords de ce qu’il a fait, par l’incompréhension devant ses propres actes. Cela le tourmente tellement que la vie lui est devenue impossible. La première nouvelle, « Le Masque » est sympathique et agréable, mais je n’ai pas vraiment compris à quoi l’auteur voulait nous amener ; elle m’a paru un peu trop courte et m’a laissée sur ma faim. La dernière histoire « Les deux Komachi » se présente sous forme de saynète théâtrale, rappelant le nô, avec un ton humoristique. Il faut peut-être être japonais pour l’apprécier pleinement. Il y a quelques réflexions divertissantes sur les hommes et les femmes, qui parleront aussi bien aux Occidentaux. La plus courte nouvelle du recueil, « La Mare », très poétique, est une sorte de rêverie sur un petit poème en prose de Baudelaire, « L’Invitation au voyage« . Il est curieux et intéressant de voir une sensibilité japonaise répondre aux impressions baudelairiennes…
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Un extrait page 15-16
(De la première nouvelle « Le Masque« )
Heikichi savait qu’il était un tout autre homme quand il était ivre. Bien sûr, après avoir dansé, lorsqu’il avait dessoulé et qu’on lui disait : «Quelle bringue c’était hier soir !», il se trouvait tout penaud et mentait grossièrement : «Pardon, je ne sais pas me tenir quand j’ai bu. J’ignore ce qui s’est passé, quand je me suis réveillé ce matin, j’ai cru que j’avais rêvé », alors qu’en fait il se souvenait parfaitement qu’il avait dansé et roulé sous la table. Aussi, lorsqu’il se comparait, lui aujourd’hui, avec l’ivrogne de la veille, ne parvenait-il pas à croire que c’était le même homme. Et donc, il ne savait pas non plus avec certitude lequel des deux était le véritable Heikichi. Ivre, il ne l’était que par moments, alors qu’il était sobre la plupart du temps. C’est pourquoi on pouvait croire que le vrai Heikichi était celui qui ne buvait pas, mais lui-même hésitait étrangement à trancher cette question parce que, à y réfléchir, les actes qu’il considérait comme ridicules, c’était généralement lorsqu’il était ivre qu’il les avait commis. Il ne s’agissait pas seulement de sa danse grotesque. Il jouait aussi aux cartes. Et il fréquentait les filles. Parfois même, il faisait des choses qu’il m’est impossible d’écrire ici. Dans ces cas-là, il ne pouvait concevoir qu’il avait tous ses esprits.
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Un extrait page 35
(Première page de la nouvelle « Les grenouilles »)
Juste à côté de l’endroit où je suis allongé, il y a un vieil étang rempli de grenouilles.
Sur son pourtour les roseaux et les cannes de jonc poussent à profusion. Se dresse ensuite une rangée de trembles qui frémissent avec grâce sous le vent. Plus loin encore, il y a le ciel paisible de l’été et les nuages qui, tels de petits éclats de verre, brillent à chaque instant. Et tout cela fait sur l’eau un reflet bien plus beau que la réalité.
Dans l’étang, les grenouilles coassent sans désemparer, côacôaquoi, côacôaqui à longueur de journée. Si on les écoute en passant, on ne distinguera que de vulgaires côacôaquoi, côacôaqui. Mais en réalité, un intense débat se déroule entre elles. Ce n’est pas seulement chez Ésope que les grenouilles sont douées de la parole.
Écoutez donc celle qui, perchée sur une feuille de roseau, discourt tel un professeur d’université.
« Pourquoi l’eau existe-t-elle ? Pour nous permettre à nous, grenouilles, d’y nager. Pourquoi les insectes existent-ils ? Pour que nous, grenouilles, les mangions.
– C’est ça, c’est ça » acquiescent en chœur les grenouilles de l’étang.
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