Nous remercions chaleureusement les camarguaises et camarguais qui ont participé à notre enquête ainsi que les étudiants du Master Gestion des littoraux et des Mers de l’Université de Montpellier lors de la passation en face à face, Hélène Rey-Valette pour son accompagnement initial dans la conception et le déploiement de l’enquête et enfin, nos collègues ingénieurs d’étude, Nicole Lautrédou-Audouy et Jean-Marc Rousselle en particulier, les directeurs et agents du Parc naturel régional de Camargue et du Syndicat mixte Camargue gardoise en charge de la coordination de la Réserve de biosphère Camargue – delta du Rhône. Cette étude a été financée par la Fondation de France dans le cadre du projet PECHAC 1 (2021-22) et PECHAC 2 (2022-24). Ce travail a été réalisé dans le cadre de la Zone Atelier Santé-Environnement Camargue (ZACAM) du réseau des Zones Ateliers (RZA) financé par le Centre National de la Recherche Scientifique Écologie & Environnement.
1Les espaces littoraux sont aujourd’hui au cœur de transformations rapides liées au changement climatique, à l’intensification des usages et à la recomposition des politiques environnementales. Parmi eux, la Camargue – entendue comme l’ensemble du delta biogéographique du Rhône – constitue un système socio-écologique complexe (Picon, 2018 ; Mathevet, 2004). Haut lieu de la biodiversité méditerranéenne, elle se caractérise par une anthropisation ancienne soutenue par de nombreuses politiques publiques et activités (riziculture, élevage, saliculture, chasse, tourisme, protection de la nature, industrialisation portuaire), imbriquant humains et non-humains dans une mosaïque d’usages, de pratiques et de régimes fonciers (Mathevet et Béchet, 2020). Héritée de plusieurs siècles de gestion hydraulique, cette organisation est aujourd’hui fragilisée par les changements environnementaux planétaires : le changement climatique y accentue l’érosion, les submersions marines et la salinisation des terres (PECHAC, 2022), tandis que les transformations socio-économiques redéfinissent les dynamiques territoriales. Dans ce contexte de recompositions multiples, les injonctions croissantes à l’adaptation, à la résilience et à la conservation ne constituent pas seulement des réponses techniques, mais participent également à reconfigurer les rapports au territoire.
2Dans ce contexte, les réactions des acteurs – ajustements, résistances, conflits (Allouche et Mathevet, 2025 ; Nicolas, 2024 ; Demmer, 2013 ; Clays-Mekdade, 2003 ; Saumade, 1994) – ne se réduisent pas à des intérêts divergents, mais s’inscrivent dans des conflictualités plus profondes, où représentations, attachements et perceptions du risque s’entrelacent. Les représentations sociales orientent les interprétations du changement et les postures face au risque (Jodelet, 1991 ; Moscovici, 1972), en contribuant à structurer les cadres à partir desquels les situations sont perçues, évaluées et discutées. Dans des contextes marqués par la confrontation entre savoirs experts et savoirs situés (Allouche, 2017 ; Barthélémy, 2005), ces tensions peuvent générer incompréhensions et controverses. Irwin et Wynne (1996) ont montré la disqualification fréquente des savoirs locaux, tandis que Jasanoff (2004) souligne la coproduction entre science et ordre social. Dans l’incertitude, la prédominance des cadres technico-scientifiques peut ainsi accentuer les décalages avec les expériences vécues (Brugnach et Ingram, 2012). Les politiques d’adaptation littorales illustrent ces frictions, leur acceptabilité dépendant étroitement des attachements territoriaux et des mémoires du risque (Rey-Valette et al., 2019).
3L’attention portée aux dimensions sensibles de la relation au territoire (affects, perceptions, mémoires) apparaît dès lors centrale pour comprendre ces dynamiques (Blanc et al. 2017 ; Sultana, 2011 ; Di Méo, 2007 ; Debarbieux, 1995). En effet, ces dimensions contribuent à façonner les conditions d’acceptabilité sociale, entendue comme un processus relationnel de négociation des savoirs et des légitimités (Fournis et Fortin, 2015). Dans les territoires exposés, les mesures d’adaptation peuvent susciter de fortes résistances lorsqu’elles sont perçues comme des formes de dépossession ou de déracinement (Rulleau et al., 2015 ; Hellequin et al., 2013).
4La Camargue apparaît ainsi comme un espace de frictions entre conceptions concurrentes : écosystème à préserver, territoire de traditions, espace à valoriser (Mathevet et Béchet, 2020 ; Picon, 2018 ; Allouche et Nicolas, 2015). Si ses transformations ont été largement étudiées, les travaux sur ses représentations sociales restent plus fragmentés. Plusieurs recherches ont documenté les imaginaires territoriaux (Picon, 1978[2018] ; Mathevet, 2004 ; Allard, 1992 ; Belmon, 1990 ; Béthemont, 1972), la centralité d’une « Camargue sauvage » (Mathevet, 2013), ou encore le rôle des pratiques, dispositifs et mises en scène territoriales (Nicolas, 2024 ; Saumade, 2023 ; Chevalier, 2022 ; Claeys-Mekdade, 2003). D’autres soulignent la structuration de ces représentations autour de pôles naturalistes, esthétiques et traditionnels (Allouche, 2017). Les travaux sur les risques restent plus limités (Allouche et Nicolas, 2015 ; Monfort et al. 2021), bien que plusieurs études montrent l’importance des attachements et des mémoires locales dans leur perception (Bongarts Lebbe et al. 2021 ; Rulleau et Rey-Valette, 2017 ; Hellequin et al. 2013). Toutefois, ces dimensions sont rarement analysées conjointement, alors même que leur imbrication apparaît centrale pour comprendre les formes contemporaines d’adhésion, de résistance et de conflictualité.
5Au regard de ces éléments, cet article analyse la manière dont représentations, perceptions du risque et attachements au lieu – penser, craindre, s’attacher – contribuent conjointement à structurer les dynamiques territoriales camarguaises. Il s’inscrit dans la continuité des travaux existants tout en proposant un déplacement analytique fondé sur l’exploration articulée de ces dimensions, envisagées comme des principes de structuration des rapports au territoire et de l’action collective.
6L’article s’organise en quatre temps. Nous présentons d’abord le cadre conceptuel mobilisé, puis la méthodologie de l’enquête. Nous exposons ensuite les configurations représentationnelles identifiées en Camargue, avant de discuter leurs implications pour l’action collective dans les territoires en mutation. Enfin, la conclusion revient sur les principaux apports et ouvre des perspectives pour une gouvernance plus attentive aux savoirs situés et aux attachements territoriaux.
7Pour saisir la complexité des dynamiques socio-écologiques en Camargue, il nous paraît utile de nous équiper d’un appareil conceptuel attentif à la manière dont les groupes sociaux donnent sens à leur environnement, perçoivent les menaces et s’y enracinent.
8La théorie des représentations sociales offre à cet égard un cadre opératoire particulièrement utile. Développée par Serge Moscovici (1972) puis prolongée par Denise Jodelet (1991), elle permet en effet d’appréhender les savoirs quotidiens partagés comme autant de constructions collectives mobilisées pour interpréter, expliquer et agir dans le monde social. Ces représentations fonctionnent comme des « théories naïves », organisant la compréhension de la réalité et légitimant les prises de position (Vuillot et al., 2020 ; Allouche, 2017 ; Sammut et al., 2015 ; Flament et Rouquette, 2003 ; Abric, 1989). Leur formation repose sur deux processus complémentaires (Moliner et al., 2020). L’objectivation transforme des notions abstraites – telles que le changement climatique ou la biodiversité – en images concrètes facilement mobilisables dans l’expérience. Ces condensateurs symboliques stabilisent les significations autour de figures familières. En Camargue, cette opération s’incarne souvent dans des « figures-totems » – le flamant rose, le cheval blanc en liberté – qui condensent la « nature » dans une forme à la fois esthétique, culturelle et politique. L’ancrage, quant à lui, intègre les représentations nouvelles dans des systèmes de valeurs préexistants propres à chaque groupe social (Moliner et al., 2020). Une opération de « renaturation » d’un terrain pourra ainsi être interprétée comme une perte foncière pour un agriculteur, ou comme une restauration écologique pour un gestionnaire d’espace protégé.
9Ces représentations s’inscrivent dans des récits sociaux dotés de fonctions cognitives, identitaires et comportementales (Moscovici et Markovà, 2000). Elles structurent les manières de faire monde, orientent les pratiques et prennent une acuité particulière dans les contextes de transformation territoriale rapide, lorsque les repères symboliques sont mis à l’épreuve.
10En tant qu’objet social, le risque ne peut pas être réduit à sa seule dimension technique. En effet, il ne se limite pas à l’évaluation d’un danger objectif, mesurable et quantifiable. Depuis longtemps la sociologie a montré que ce que nous désignons en général comme « risque » est toujours déjà interprété et traversé par des cadres culturels, des trajectoires de vie, des manières d’habiter ou encore de raconter le territoire. Douglas et Wildavsky (1983) ont montré que les sociétés sélectionnent ce qu’elles considèrent comme menaçant en fonction de leurs valeurs et de leurs formes d’organisation. Cette articulation entre relation au lieu et engagement face au risque a été discutée à partir de plusieurs enquêtes françaises sur les risques fluviaux et côtiers, qui proposent de distinguer des modes de « concernement » (passif/actif) et montrent des liens systématiques avec les dimensions symboliques et émotionnelles de la relation au lieu (Bousquet et al., 2021). Précisons que, dans deux de ces cas, il s’agit explicitement de travaux conduits en France sur les représentations sociales des risques littoraux, notamment l’érosion et la submersion (Verlynde, 2018 ; Hellequin et al., 2013). Ces recherches mettent en évidence des régularités importantes : 1) l’ancrage des perceptions dans des mémoires d’évènements (tempêtes, épisodes de submersion), 2) des formes de normalisation et de mise à distance du danger au quotidien, 3) un rôle ambivalent des protections (digues, ouvrages) qui peuvent à la fois rassurer et contribuer à invisibiliser le risque et 4) l’influence des usages et attachements au lieu sur la vigilance, l’inquiétude et la disposition à l’action.
11Dans les sociétés industrielles avancées, Ulrich Beck (2001) propose de qualifier cette mutation de « société du risque », marquée par un déplacement des conflits sociaux de la distribution des richesses vers la répartition des nuisances. Les risques contemporains – climatiques, écologiques, ou technologiques – sont à la fois diffus, globalisés et souvent perceptibles dans l’expérience ordinaire, tout en reposant sur une médiation scientifique pour leur interprétation. Cette dépendance à l’expertise s’accompagne d’incertitudes croissantes, nourrissant controverses et tensions entre diagnostics techniques et expériences vécues. Dans un territoire deltaïque comme la Camargue, cette configuration éclaire le décalage entre matérialité des transformations environnementales et difficulté à les intégrer dans les représentations ordinaires. Les manifestations concrètes – inondations, salinisation, recul du trait de côte – sont perçues, mais leur inscription dans des dynamiques globales reste plus difficilement appropriable. L’apport de l'anthropologue nord-américaine Mary Douglas permet d’affiner cette lecture. Sa théorie culturelle du risque montre que la perception du danger procède de constructions sociales situées. À travers sa typologie, différentes formes d’organisation produisent des visions contrastées de la nature et de sa vulnérabilité. Les rationalités individualiste, hiérarchiste, égalitariste et fataliste structurent ainsi des hiérarchisations différenciées des menaces (Douglas et Wildavsky, 1983). Cette grille de lecture permet de comprendre pourquoi, en Camargue, les désaccords autour de la gestion de l’eau, de la biodiversité ou du littoral relèvent moins d’intérêts divergents que de visions du monde distinctes quant aux dangers prioritaires et aux modes légitimes de leur régulation (Picon, 2018 ; Mathevet, 2004 ; Allard 2001). Dès lors, pour saisir pleinement ces tensions, il convient de déplacer l’analyse vers les formes d’attachement qui lient les individus à leur environnement et conditionnent leurs manières d’appréhender les risques.
12L’attachement au territoire excède de beaucoup la seule inscription physique dans un lieu. Il renvoie à une relation située, faite d’affects, de mémoires, de pratiques et d’identifications collectives (Manzo et Devine-Wright, 2020 ; Sébastien, 2016 ; Di Méo, 2007 ; Altman et Low, 1992). À la croisée de la psychologie environnementale (Scannell et Gifford, 2010), de la géographie sociale (Di Méo, 2007 ; Debarbieux, 1995 ; Berque, 2000) et de la sociologie des attachements (Brook, 2003 ; Latour, 1992), il constitue une forme de sécurité ontologique à partir de laquelle les individus interprètent les transformations de leur environnement (Centemeri, 2009 ; Lazzarotti, 2006). Ce lien se construit dans l’épaisseur d’expériences vécues, d’héritages familiaux, de pratiques professionnelles ou festives. En Camargue, il s’ancre dans des récits de conquête hydraulique, dans l’élevage extensif, les fêtes votives, la chasse, la pêche ou encore la protection de la nature. Ces attachements confèrent aux mutations territoriales une portée existentielle : transformer un usage, déplacer une activité ou modifier un paysage revient souvent à ébranler des continuités biographiques et collectives. Ces liens peuvent constituer des ressources puissantes de mobilisation face aux transformations perçues comme menaçantes, mais aussi des freins à certaines politiques d’adaptation (Bousquet et al., 2022 ; Sébastien, 2016 ; Centemeri, 2009). Les relocalisations, renaturations ou recompositions foncières sont parfois vécues comme des atteintes symboliques, touchant moins aux intérêts matériels qu’aux conditions d’existence liées au lieu.
13Dans L’enracinement, Simone Weil (1949) qualifie cet ancrage territorial de besoin fondamental de l’âme humaine, soulignant combien le déracinement peut produire des ruptures existentielles profondes. Cette lecture trouve un prolongement empirique dans les travaux de Léa Sébastien (2022 ; 2024), qui montre comment l’attachement intime au lieu peut se transformer en ressource politique collective dans les conflits d’aménagement. Le passage du choc émotionnel à la politisation éclaire la manière dont certaines contestations territoriales expriment moins un refus du changement qu’une défense des mondes habités. Dans la continuité des travaux de Fournis et Fortin, l’acceptabilité sociale est ici envisagée comme un processus territorial, traversé par des rapports de légitimité, des attachements situés et des conflits d’interprétation, plutôt que comme un simple indicateur d’adhésion à un projet (Fournis et Fortin, 2015). En géographie, la notion de modes d’habiter (Almaric, 2019 ; Mathieu, 2016) permet de décrire la pluralité des manières d’être au territoire, en articulant dimensions matérielles (pratiques, mobilités, usages), symboliques (représentations, valeurs) et relationnelles (attachements, collectifs). En ce sens, elle constitue un cadre transversal pour comprendre comment des politiques d’adaptation rencontrent des mondes vécus hétérogènes. Nous pensons que l’articulation des pensées de Weil et de Sébastien peut nous permettre de déployer une lecture fine des tensions à l’œuvre en Camargue. Le « clash émotionnel » peut être lu comme l’expérience sensible de la menace de déracinement, tandis que le processus de politisation apparaît comme sa traduction en lutte collective, en réponse à une angoisse existentielle. Ce qui est défendu n’est ainsi pas seulement un usage, un paysage ou un intérêt économique. Ce sont bien des conditions d’existence, un monde habité, une appartenance située. C’est pourquoi les conflits ne sont pas purement rationnels ni simplement gestionnaires comme on peut l'entendre ici et là (Melé, 2013 ; Torre et Beuret, 2012). Ils sont aussi ontologiques, au sens où ils touchent à ce que signifie « être quelque part » avec d’autres, dans un monde que l’on reconnaît encore comme sien.
- 1 Un site Ramsar est une zone humide reconnue d’importance internationale au titre de la Convention d (...)
14Le grand delta du Rhône est une vaste zone humide littorale composée de milieux laguno-marins et fluvio-lacustres (Blondel et al., 2015 ; Figure 1). Il regroupe trois entités géographiques (d’est en ouest : Grand plan du Bourg, Grande Camargue, Camargue Gardoise), couvre tout ou partie de 16 communes réparties entre l’Occitanie et la région Sud, et constitue l’une des plus grandes zones humides d’Europe méditerranéenne, en périphérie de Montpellier, Nîmes, Arles et Marseille. Labellisé Parc naturel régional de Camargue pour les communes bucco-rhodaniennes, il est encadré à l’est par le Grand port maritime de Marseille et à l’ouest par le pôle touristique de Port Camargue et du Grau-du-Roi (Mathevet et Béchet, 2020). Composé pour moitié de milieux peu artificialisés (lagunes, marais d’eau douce, dunes), il constitue un « point chaud » de biodiversité (Médail et Meyers, 2004), dont plus de 32 000 ha sont protégés (conservatoire du littoral, réserves, fondations, collectivités). Reconnu comme site Ramsar1 et Réserve de biosphère du programme MAB de l’UNESCO, il abrite une faune et une flore riches et diversifiées (Blondel et al., 2015).
15Ce territoire associe milieux en libre évolution et espaces fortement artificialisés, régulés par des infrastructures hydrauliques (digues, vannes, pompes, enrochements) en fonction de multiples activités (agriculture, élevage, chasse, pêche, tourisme, protection de la nature). Les changements – climatiques, écologiques, économiques ou institutionnels – s’entrecroisent et renforcent la complexité socio-écologique et générant des dynamiques souvent conflictuelles (Mathevet, 2004).
- 2 Nom provençal en usage pour désigner le gardien d’un troupeau de taureaux ou de chevaux en Camargue
16La Camargue est également un territoire fortement chargé de significations, dont les contours symboliques dépassent ses limites biophysiques. Perçue à la fois comme un espace de nature « originelle » et comme une terre de traditions (Picon, 2018), elle nourrit un imaginaire structuré par les figures des gardians2, des manadiers, des chevaux et des taureaux, ainsi que par des pratiques culturelles telles que le pèlerinage des Gitans (Nicolas, 2024 ; Chevalier, 2022). Cette double lecture, naturaliste et patrimoniale, s’accompagne de tensions entre registres de valeurs : nature sauvage préservée, ruralité productive et patrimoine culturel vivant (Chevalier, 2022 ; Claeys-Mekdade, 2003 ; Mathevet et al., 2002). Elle engendre des lectures concurrentes du territoire, entre sanctuarisation, maintien des activités et mise en tourisme (Mathevet et Béchet, 2020 ; Picon, 2018). Loin d’être figée, la Camargue est ainsi continuellement recomposée par des intérêts et représentations multiples.
Figure 1. Localisation et géographie de la Camargue
17Aujourd’hui, la Camargue est soumise à des pressions environnementales, économiques et sociales croissantes (PECHAC, 2022). En renforçant les processus de salinisation, d’érosion, de submersion marine et d’inondation fluviale, le changement climatique fragilise les équilibres des zones humides et des systèmes agricoles. Ces évolutions prolongent des transformations anciennes (endiguement, gestion hydraulique, mutations agricoles, développement touristique, artificialisation). Les dynamiques économiques reconfigurent les usages : la riziculture est fragilisée, l’élevage extensif fait face à la concurrence et à la pression foncière, tandis que le tourisme, bien que créateur d’emplois, contribue à une mise en scène du territoire parfois en tension avec les pratiques locales. Enfin, les politiques de protection (aires protégées, Natura 2000) et d’adaptation redéfinissent les rapports entre institutions, habitants et acteurs territoriaux (PECHAC, 2022). Ces transformations, loin d’être consensuelles, se confrontent à des représentations sociales différenciées, à des attachements forts et à des perceptions variées du risque, alimentant des conflits parfois vifs.
18Nous avons conçu et déployé une enquête quantitative inédite en Camargue afin de saisir la diversité des regards portés sur le territoire par ses habitants et usagers, entendus ici au sens large (fréquentation régulière à des fins professionnelles, touristiques ou personnelles). La collecte repose sur un questionnaire (Ghiglione et Matalon, 1998) documentant les représentations territoriales, les perceptions des changements et la connaissance des politiques publiques. Il s’organise en plusieurs volets : représentations (évocation libre), attachement (échelles de Likert), perception des risques (questions fermées et mixtes) et changements environnementaux et politiques publiques (questions fermées). La collecte repose sur deux modalités, face-à-face et diffusion en ligne, afin de diversifier les profils et limiter les biais de sélection. L’enquête en face-à-face s’est déroulée dans l’ensemble des communes du delta en deux campagnes : mi-décembre 2022 à fin janvier 2023 (après une phase test), avec 476 personnes interrogées, puis avril-mai 2023, ajoutant 269 répondants afin d’améliorer l’équilibre socio-démographique et territorial, soit 740 questionnaires au total. En parallèle, une diffusion en ligne via la plateforme de sondage LimeSurvey, relayée par des institutions et médias locaux, a permis de recueillir 639 réponses complètes ou partielles.
19La durée moyenne de passation est de 20 à 30 minutes en face-à-face et de 15 à 20 minutes en ligne. Ce dispositif mixte favorise la diversification sociologique et la couverture territoriale, tout en comportant certaines limites (désirabilité sociale, auto-sélection, différences de compréhension), partiellement compensées par le croisement des modes et le rééquilibrage de l’échantillon (Philippenko et Le Cozannet, 2023). Un travail de nettoyage et de validation a été mené pour garantir la robustesse du corpus. Concernant l’enquête en ligne, 330 réponses ont été retenues après exclusion des questionnaires incomplets, des doublons (identifiés via adresses IP ou profils similaires), des incohérences internes et des répondants ne fréquentant pas le territoire. Au total, 1 379 questionnaires ont été collectés, dont 862 exploitables. L’échantillon final est majoritairement composé de résidents permanents (90 %), avec une légère surreprésentation féminine (54 %) et un âge moyen de 53 ans. Les catégories socioprofessionnelles dominantes sont les employés (25 %), les professions intermédiaires (22 %), les artisans et chefs d’entreprise (14 %) et les retraités (10 %). Le niveau d’éducation est relativement élevé (48 % diplômés du supérieur). Comparée aux données de l’INSEE (Tableau 1), la représentativité est satisfaisante malgré une surreprésentation des plus diplômés et une sous-représentation des retraités.
Tableau 1. Caractéristiques socio-démographiques de l'échantillon et des communes concernées
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Caractéristiques
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Échantillon de l'étude
(N=862)
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Population des communes concernées (INSEE)
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Genre
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Femme
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54%
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52%
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Homme
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46%
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48%
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Âge moyen
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52.7 ans
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42,5 ans
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18-29 /15-29 pour insee
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12 %
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14 %
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30-44
|
19 %
|
18 %
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45-59
|
30 %
|
20 %
|
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60-74
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29 %
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20 %
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75+
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10 %
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11 %
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Catégorie socioprofessionnelle
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Agriculteurs exploitants
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5%
|
1%
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Artisans, commerçants, chefs d'entreprise
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14%
|
5%
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Cadres et professions intellectuelles sup.
|
12%
|
5%
|
|
Professions intermédiaires
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22%
|
13%
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Employés
|
25%
|
16%
|
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Ouvriers
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12%
|
13%
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Retraités
|
10%
|
31%
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Niveau de diplôme (15 ans ou plus)
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Aucun diplôme
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7%
|
23%
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Formations professionnalisantes
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22%
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27%
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Diplôme de fin de scolarité générale (Baccalauréat français)
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23%
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19%
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Formation universtaire et/ou supérieure
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48%
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24%
|
Liste des 16 communes : Aigues-Mortes, Aimargues, Arles, Beaucaire, Beauvoisin, Bellegarde, Fourques, Fos-Sur-Mer, Le Cailar, Le-Grau-du-Roi, Marsillargues, Port-Saint-Louis-du-Rhône, Vauvert, Saint-Gilles, Saint-Laurent d’Aigouze, Saintes-Maries-de-la-Mer.
Enquête PECHAC 2022-2023 ; INSEE, RP 2022.
20Afin d’appréhender les représentations sociales, une question d’évocation libre a été posée : « Donnez trois mots qui vous viennent à l’esprit quand vous évoquez la Camargue, en les hiérarchisant ». Cette méthode (Vergès, 2001 ; Abric, 1994) permet d’identifier les contenus saillants d’un univers symbolique à partir des fréquences et rangs d’apparition, indépendamment des registres argumentatifs. Le questionnaire s’inscrit dans un dispositif plus large portant sur les perceptions environnementales, les attachements et les politiques publiques. L’analyse présentée ici privilégie toutefois les représentations sociales comme matrice des rapports au territoire, les autres matériaux étant mobilisés en appui pour éclairer les variations socio-démographiques et les dispositions à l’adaptation. Cette approche présente certaines limites : l’évocation libre capte des contenus stabilisés mais rend moins accessibles les raisonnements argumentés et peut sous-représenter des préoccupations émergentes.
21Les 2 717 occurrences produites par 856 répondants ayant renseigné la question évocation libre ont fait l’objet d’un traitement classique : nettoyage, correction orthographique et lemmatisation (Abric, 2003 ; Vergès, 2001). L’analyse combine plusieurs approches complémentaires : analyse lexicométrique (Popping, 2000 ; Lebart et al., 1998) pour identifier les termes les plus fréquents ; analyse prototypique (Abric, 1994) distinguant noyau central et périphérie ; analyse de similitude pour révéler les associations entre termes ; classification hiérarchique descendante (Reinert, 1983) permettant d’identifier des « mondes lexicaux ». La coupe de l’arbre a été fixée à trois classes interprétatives. Ces classes ont été croisées avec plusieurs variables socio-territoriales (CSP, secteurs géographiques, attachement) à l’aide de tableaux de contingence, profils en pourcentage et tests du χ² (Agresti, 2007). Enfin, les tests indiquent l’absence d’effet du mode de passation sur les mots évoqués, suggérant une relative homogénéité des représentations.
22L'analyse des données textuelles nous révèle une structure complexe et plurielle des représentations sociales de la Camargue. Loin d'être univoque, l'imaginaire collectif se décline en plusieurs mondes de signification particulièrement distincts.
23Le nuage de mots produit avec le logiciel IRaMuTeQ à partir des fréquences lexicales du corpus nettoyé (Figure 2), suivi de l’analyse prototypique (Tableau 2), nous donne à voir l’architecture d’une représentation collective qui s’organise autour de composantes stables, consensuelles et structurantes (noyau central) et de zones plus variables ou périphériques où se logent des variations sociales et contextuelles. L’articulation entre fréquence d’évocation et rang moyen d’apparition nous permet de tracer une cartographie en quatre zones : noyau central, première périphérie, éléments contrastés, seconde périphérie.
24Les termes les plus fréquents et les plus saillants (« taureau », « cheval », « flamant rose », « nature », « sauvage », « liberté », « espace », « beauté ») composent un noyau central qui se présente comme un socle stable, partagé par la majorité des enquêtés. Ils dessinent l’image d’une Camargue à la fois animalière et naturelle, emblématique avec ses figures faunistiques (« taureau », « cheval », « flamant rose »), porteuse de valeurs d’authenticité et de liberté, et dotée d’une dimension esthétique et contemplative (« beauté », « calme », « grand », « immensité »). Cette armature symbolique nous semble d’abord convoquer une lecture naturaliste. Mais notre examen détaillé nuance cette première impression. Le « taureau » et le « cheval » ne relèvent pas seulement du règne animal : ils incarnent aussi des pratiques, des savoir-faire et des traditions (« manades », « élevage extensif », « courses camarguaises », « culture gardiane ») qui inscrivent l’animal dans une trame culturelle particulièrement dense. Le « flamant rose », bien qu’espèce sauvage, semble quant à lui être devenu l’icône d’une Camargue « carte postale », porteuse d’un imaginaire touristique codifié. Ainsi, la « nature » qui émerge de ce noyau n’est pas vraiment une nature vierge au contraire elle est déjà façonnée, appropriée, investie par des usages et des valeurs humaines, elle apparaît comme une nature culturalisée.
25Autour de ce noyau, la première périphérie rassemble des termes tels que « moustique », « mer », « soleil », « riz », « tradition », « gardian » ou « marais ». Ces mots nous renvoient à des dimensions concrètes et tangibles, souvent ambivalentes à savoir les réalités climatiques et agricoles, les expériences corporelles ou la mémoire locale. Cette zone semble opérer comme un lieu de passage entre l’univers symbolique du noyau et les pratiques vécues. Elle traduit l’inscription des représentations dans un territoire éprouvé à travers l’expérience sensible de l’habiter – perceptions paysagères, ambiances, matérialités – et façonné par des gestes quotidiens.
26Certains termes (« vacances », « pluie », « élevage », « camarguais », « Saintes-Maries-de-la-Mer ») se situent dans une position plus singulière vu que leur fréquence reste notable mais que leur rang d’évocation est élevé. Notons ici que le terme « camarguais », fréquemment mobilisé comme unité lexicale autonome, renvoie moins à un simple adjectif qu’à une figure socio-culturelle incarnant des manières d’habiter, des pratiques et une identité territoriale spécifiques. Ces « éléments contrastés » semblent signaler des appartenances partielles. En effet, ils sont mobilisés par certains groupes sociaux sans être partagés par tous. On peut y lire la coexistence de postures d’habitants, de touristes, d’usagers temporaires, ou encore d’acteurs agricoles. Cette zone rend visible la pluralité des ancrages identitaires et des modes de relation à la Camargue.
27Enfin, la seconde périphérie réunit des termes moins fréquents dans le corpus, mais parfois fortement saillants pour certains répondants, soit en raison de leur position élevée dans le rang d’évocation, soit de leur concentration au sein de profils d’acteurs spécifiques. : « environnement », « touristes », « authentique », « inondation », « pollution », « marécage ». Ce second espace périphérique rassemble des termes qui renvoient à des registres plus situés : préoccupations environnementales, références au tourisme, interrogations sur la gestion du territoire. Leur position périphérique invite toutefois à la prudence : ils ne structurent pas le noyau représentationnel, mais signalent des préoccupations présentes chez une partie des répondants. Sans préjuger de leur évolution, ils peuvent être lus comme des indicateurs sensibles de tensions ou d’enjeux perçus, sans que leur centralité soit aujourd’hui avérée. La représentation sociale de la Camargue qui se dessine à partir de cette première analyse apparaît donc double : elle s’ancre d’abord dans un noyau symbolique où se conjuguent faune, nature et culture, tout en se prolongeant dans des périphéries où se logent expériences vécues du territoire, identités plurielles et préoccupations émergentes. Ce système, à la fois stable et en mouvement, consensuel et différencié, témoigne selon nous des négociations symboliques et des tensions qui traversent un territoire à la fois patrimonial, productif et habité.
Figure 2. Nuage de mots associé à la Camargue (N = 856)
Tableau 2. Analyse prototypique sur l'ensemble du corpus
28L’analyse de similarité (Flament, 1981) met en lumière les cooccurrences de termes de notre échantillon (Figure 3). Ces résultats viennent conforter et affiner l'interprétation que nous avons développée ci-dessus. En effet, la structure qui se dessine se polarise autour de quatre foyers lexicaux majeurs (associés à 3 halos mineurs) : le « taureau » et la « nature », intimement liés au « cheval » et aux « traditions » occupent des positions nodales dans le graphe. Leur centralité nous semble attester de leur rôle structurant dans la perception collective et dans la trame symbolique associée au territoire. Le « taureau » s’impose comme attendu comme l’icône par excellence de la Camargue. Relié à « manade », « arène », « élevage », « fête » ou « gardian », il condense en un seul foyer les dimensions à la fois culturelles, économiques et festives qui participent grandement à l’identité régionale. Cette position centrale nous rappelle combien la tauromachie et l’élevage bovin ne sont pas seulement de pratiques mais constituent bien des piliers de l’imaginaire collectif et des marqueurs territoriaux particulièrement puissants. En parallèle, la « nature » active quant à elle un registre différent et plutôt orienté vers la reconnaissance de la valeur écologique et la conscience de la fragilité de l'environnement. Les liens avec « préservation », « biodiversité », « eau », « espace » et « climat » semblent traduire une sensibilité diffuse aux enjeux de conservation des zones humides et de la faune locale. Le réseau associé (« zone humide », « oiseau », « riz », « mer », « marécage ») nous renvoie aux caractéristiques matérielles et paysagères de la Camargue où les milieux aquatiques et côtiers constituent les caractéristiques du territoire. Le pôle « tradition » inscrit à l'évidence ces représentations dans un héritage patrimonial et identitaire fort. Les associations avec « patrimoine », « convivialité », « passion », « chasse », « pêche » ou « vie » nous révèlent la valorisation d’un mode de vie rural perçu comme authentique et porteur de continuité. Loin d’être figée, cette tradition nous apparaît alors comme une pratique à la fois vivante et partagée mais aussi capable de fédérer et de renforcer la cohésion territoriale. Quant au « cheval », autre figure tutélaire de la Camargue, il se connecte fortement au « paysage », à la culture camarguaise, au tourisme et à la nature. Il cristallise à la fois l’identité locale, les loisirs (balades équestres) mais aussi l’imaginaire de liberté associé aux grands espaces. Il apparaît également comme un élément constitutif de l’esthétique iconographique du territoire, fréquemment intégré aux mises en scène paysagères et associé à des registres de contemplation, là où d’autres figures animales renvoient davantage à des univers d’action ou de pratique. Notons qu’autour de ce noyau central gravitent des figures périphériques mais signifiantes, telles que le « flamant rose » et le « moustique », qui occupent des positions opposées dans l’échelle symbolique de la beauté et de la nuisance ; le « sauvage », porteur d’images de liberté et d’authenticité mais aussi de retrait et de solitude ; enfin l’« eau », qui apparaît comme une matrice physique et symbolique du territoire, rappelant autant sa richesse que sa vulnérabilité. Ce réseau et ses articulations nous donnent donc à voir une Camargue pensée comme un assemblage composite qui se situe au croisement de l’ancrage culturel, de la naturalité et de l’attachement territorial. Les tensions entre préservation et exploitation, authenticité et tourisme, tradition et modernité ne s’y expriment pas frontalement mais affleurent toujours en arrière-plan. Elles dessinent alors une représentation plutôt ambivalente et profondément investie par celles et ceux qui la portent.
Figure 3. Analyse de similitude (avec halo)
29L’analyse de notre corpus par classification hiérarchique descendante (Reinert, 1983) nous montre trois univers de discours relativement homogènes dans leurs compositions lexicales et révélateurs de rapports différenciés à la Camargue. L’arbre de classification nous permet en effet d'isoler trois classes correspondant à des configurations cohérentes d’évocations et de logiques de sens. Chacune de ces classes traduit en quelque sorte un mode singulier d’habiter, de percevoir ou de représenter le territoire. Dit autrement, chacune donne à voir une relation singulièrement « enracinée », « emblématique » ou « festive ».
30Ce premier registre s’affirme par la prééminence accordée à la « nature ». Celle-ci apparaît envisagée comme un patrimoine à la fois fragile et d’une grande valeur écologique. Les termes saillants (« nature », « sauvage », « tradition », « liberté », « biodiversité », « delta », « fragile », « calme ») dessinent une Camargue où la beauté authentique se conjugue à la conscience aiguë de menaces pesant sur les milieux. L’écosystème du delta du Rhône, sa biodiversité unique et ses paysages ouverts, apparaissent alors comme autant de communs à préserver. Nous retrouvons ici une tonalité qui est à la fois contemplative et engagée, portée par des individus fortement intégrés localement (habitants réguliers) et souvent impliqués dans des associations environnementales, dotés aussi d’un haut niveau de formation (cycle supérieur universitaire) ainsi qu'exerçant des métiers liés à l’élevage ou la conservation de la nature. Dans ce discours, l’attachement au territoire apparaît nourri par la valeur esthétique et écologique des paysages et se traduit par un positionnement affirmé en faveur de leur préservation.
31Majoritaire, notre second univers s’appuie sur un vocabulaire dense en références emblématiques : « taureau », « cheval », « flamant rose », « mer », « plage », « beau temps », « riz », « sel », « moustique », « gardian », « Saintes-Maries-de-la-Mer », « Aigues-Mortes ». L’ensemble compose à l'évidence une image pittoresque, volontiers stéréotypée et proche de celle véhiculée par les circuits touristiques, les brochures ou les récits médiatiques. On y croise donc le folklore animalier, les paysages spectaculaires, les lieux-phares, mais aussi les plaisirs sensoriels (« soleil », « plage », « sel ») qui nourrissent l’attrait visuel et émotionnel. Ce discours rend compte semble-t-il d’une Camargue « à voir » mais aussi à consommer, tout en laissant affleurer des préoccupations liées aux risques naturels, notamment les inondations et submersions. Il rassemble un public socialement diversifié, comptant davantage de personnes sans diplôme ou à faibles revenus, mais aussi des actifs du tourisme et de la culture pour qui la promotion de l’identité camarguaise est à la fois un enjeu économique et un élément de fierté patrimoniale. Chez certains, toutefois, l’inquiétude environnementale est telle qu’elle nourrit l’idée d’un possible départ. En effet, de manière notablement marquante, parmi eux sont celles et ceux qui se disent les plus enclines à envisager un déménagement en raison des conditions environnementales.
32Dans cette classe, la Camargue est vécue et racontée à travers le prisme de la culture partagée, de la convivialité et des rituels festifs. Le terme « votif » condense à lui seul l’importance des fêtes traditionnelles comme ciment identitaire et moment de réaffirmation collective. Ce registre évoque une Camargue populaire, dynamique où le lien social s’ancre dans la pratique réitérée de manifestations collectives. Il est caractéristique d’un public plus jeune (18-24 ans), moins diplômé, aux revenus modestes et résidant majoritairement en Camargue gardoise. L’expérience de la Camargue apparaît ici incarnée et collective, centrée sur la vie communautaire et la transmission des usages festifs.
Figure 4. Identification des principaux discours par classification hiérarchique descendante
33Globalement, ces trois discours composent une mosaïque de visions où la Camargue apparaît tour à tour comme un espace de nature à protéger, un paysage emblématique à forte valeur touristique ou un lieu de vie communautaire et festif. Les tensions entre ces registres – préservation et exploitation, vécu local et mise en scène, ancrage territorial et ouverture marchande – semblent dessiner en creux les lignes de force d’un territoire habité, raconté et négocié au quotidien. Ces discours esquissent ainsi une géographie émotionnelle et politique du territoire, où les préoccupations environnementales, identitaires et économiques se mélangent dans un arrangement instable et permanent.
34L’analyse des représentations sociales de la Camargue a mis en évidence une organisation lexicale et cognitive à plusieurs niveaux, organisation structurée autour d’un noyau central stable (« nature », « taureau », « cheval ») qui laisse apparaître des variations fines porteuses de sens. Ces nuances traduisent selon nous la pluralité des formes d’attachement au territoire et la diversité des rapports sociaux qui s’y inscrivent. Ici, les mots ne se contentent pas de décrire : ils agissent comme des marqueurs, ils sont porteurs de positionnements à la fois identitaires, spatiaux et symboliques. Notons ici que les tests statistiques (khi²) réalisés pour comparer les représentations sociales entre différents sous-groupes (CSP, localisation géographique, etc.) n’ont pas révélé de différences significatives, indiquant une relative homogénéité spatiale des registres de représentation. De même, le croisement entre intensité d’attachement à la Camargue et classes de représentations ne révèle pas de structuration statistiquement significative. Aussi, pour explorer ces variations, nous avons réalisé une analyse de spécificité. Celle-ci nous a permis d’isoler les termes statistiquement associés à une modalité particulière d’une variable. En utilisant les tests du khi² et en tenant compte d’un seuil minimal de fréquence, nous avons pu identifier les mots sur-représentés (spécifiques) dans certains profils et ceux au contraire sous-représentés. Cette approche nous a alors ouvert un nouvel espace d’interprétation où chaque mot devient un indice de trajectoire, de vécu ou de posture vis-à-vis de la Camargue. Nos analyses ont alors porté sur plusieurs dimensions : le niveau d’attachement déclaré au territoire, la localisation géographique des répondants, l’expérience vécue d’un risque environnemental ainsi que l’intention exprimée de quitter la Camargue en cas de menace environnementale (Bazart et al., 2024, 2020). Ce travail montre comment les représentations se recomposent au croisement de l’expérience sensible, des ancrages socio-spatiaux et des anticipations liées aux vulnérabilités territoriales.
35Les analyses de spécificité confirment que les représentations de la Camargue varient fortement selon le degré et la nature de l’ancrage territorial des individus. On observe que, sur une échelle de 1 à 10, l’attachement déclaré est fort pour 72 % des enquêtés [8 ; 9 ; 10], moyen pour 24 % d'entre eux, et faible seulement pour 3 % [1 ; 2 ; 3] (Figure 5). Dans l’ensemble, cet attachement se traduit également par une forme de stabilité résidentielle plutôt affirmée puisqu’une majorité des enquêtés déclare ne pas envisager de déménager même si les conditions environnementales venaient à se dégrader (Figure 6).
Figure 5. Attachement à la Camargue chez les personnées enquêtées (N=862)
La question posée était : Sur une échelle de 1 à 10, vous sentez-vous attaché·e à la Camargue ? Les modalités 1 à 10 correspondent à une échelle graduée d’intensité, où 1 indique le niveau le plus faible et 10 le niveau le plus élevé d’attachement. Cette question fermée était intégrée au questionnaire administré auprès des habitants et usagers du delta. Les résultats présentés correspondent à la distribution relative des réponses (en %).
Figure 6. Les personnes déclarant être prêtes ou pas à déménager même si les circonstances environnementales devaient le justifier (n=862)
La question posée était : Est-ce que selon les circonstances environnementales, vous pourriez envisager de déménager ? Veuillez sélectionner une seule des propositions suivantes : (Non jamais, Uniquement dans des circonstances exceptionnelles, Peut-être, Sûrement, Je ne sais pas ). Cette question fermée était intégrée au questionnaire administré auprès des habitants et usagers du delta. Les résultats présentés correspondent à la distribution relative des réponses (en %).
36Le fort attachement exprimé par près des trois quarts des enquêtés semble se concentrer autour d’un lexique du « vécu », de la pratique et de l’affect : « nature », « paysage », « beauté », mais aussi « fête », « cheval » et « taureau ». À l’opposé, le faible attachement s’accompagne quant à lui d’un vocabulaire plus distant, ancré dans une description plus descriptive et catégorielle du territoire : « flamant rose », « zone humide », « delta ». Cette polarité lexicale nous semble dessiner en creux une distinction entre une Camargue « habitée et incarnée » et une Camargue « vue à distance ». Notre analyse des disparités géographiques vient renforcer cette première lecture. Du côté des résidents du Parc Naturel Régional de Camargue (Bouches-du-Rhône), le lexique convoqué apparaît en effet plus institutionnel et écologique (« zone humide », « biodiversité », « delta »), suggérant là une imprégnation par les discours de la conservation, la médiation touristique et l’identité institutionnelle du Parc naturel régional. À l’inverse, les habitants de la Petite Camargue (Gard) mobilisent plutôt un vocabulaire plus quotidien, sensoriel et concret, (« beauté », « soleil », « vent », « moustique »), qui renvoie semble-t-il à une relation plus immédiate, contemplative et peut-être moins médiatisée à leur environnement.
37Au-delà de ces résultats, nous observons aussi que les lexiques identifiés semblent opérer ici comme un outil de distinction sociale. En effet, certains termes jouent – nous l'avons déjà souligné plus haut – le rôle de marqueurs symboliques. Ainsi, le « flamant rose » est omniprésent dans les représentations générales mais plutôt absent du vocabulaire des enquêtés les plus attachés à la Camargue. Le flamant nous semble alors représenter l’image d’une Camargue touristique, plutôt lissée et médiatisée voire exotisée. Le citer en premier ou de façon isolée pourrait ainsi être interprété en fait plutôt comme un indice de distance culturelle à l’égard des normes locales. À l’inverse, le « taureau » et le « cheval » mettent en avant une appartenance clairement revendiquée à une culture ancrée et traditionnelle, enchâssée dans les pratiques festives, l’élevage et les savoirs locaux.
38De manière peut-être plus inattendue pour certains, le « moustique » apparaît lui aussi comme porteur de sens. Sa surreprésentation dans les discours des habitants de la Petite Camargue malgré les campagnes de démoustication qui y sont conduites depuis plusieurs décennies nous semble traduire une forme de « grief partagé ». On peut penser en effet qu'il incarne une contrainte quotidienne ou disons un désagrément vécu collectivement qui pourrait renforcer paradoxalement une forme d'appartenance à une communauté locale confrontée aux réalités physiques et matérielles du territoire. Comme l’ont montré Claeys-Mekdade et Nicolas (2009), le moustique fonctionne alors comme un symbole négatif fédérateur en contrepoint des emblèmes touristiques.
39Ces résultats mettent en évidence la différenciation sociale des représentations de la Camargue et la pluralité des registres à travers lesquels le territoire est pensé, vécu et projeté. Elles sont traversées par des enjeux de légitimité, d’appartenance et de médiation qui s’ancrent dans la position sociale, spatiale et institutionnelle de ceux qui les formulent. Parler de la Camargue, c’est donc toujours se situer : dire comment on y vit, ce qu’on en pense et où l’on se place par rapport à elle. Le territoire ne se réduit pas à un cadre physique ou écologique : il est aussi un objet discursif, affectif et politique, façonné autant par les mots que par les usages. Ces dynamiques discursives donnent alors à voir les tensions qui traversent la gouvernance locale– conservation versus tradition, ouverture touristique versus enracinement – et suggèrent que toute politique territoriale en Camargue devra composer avec cette pluralité de registres d’appartenance et de formes de légitimation symbolique.
40La cartographie des représentations sociales camarguaises nous semble une approche particulièrement intéressante lorsqu'elle est articulée avec les théories du risque et de l'attachement pour décrypter les dynamiques de changement et de conflit sur le territoire. À ces dynamiques discursives s’ajoute aussi la question croissante de la mise en représentation médiatique des paysages, notamment à travers les réseaux sociaux et les plateformes de partage d’images.
- 3 Appartenant ou relatif au Félibrige, mouvement littéraire et culturel visant à promouvoir la langue (...)
41Nos résultats s’inscrivent dans la continuité des travaux en géographie et sociologie du paysage qui envisagent les représentations sociales comme des constructions historiquement situées, socialement ancrées et médiatiquement reconstruites (Jodelet, 1989). L’analyse d’Aurélien Allouche (2017), fondée sur plus de 1 200 photographies géolocalisées de paysages camarguais publiées sur la plateforme en ligne Flickr, offre un point de comparaison pour interroger la structuration de ces représentations. En croisant tags et descripteurs matériels, Allouche met en évidence des pôles symboliques (« félibréens3 », « environnementalistes », « esthétiques », « sensibles ») proches de ceux identifiés ici à partir de l’évocation libre, de la classification hiérarchique et de l’analyse prototypique. Les images diffusées en ligne participent ainsi à la reproduction d’une grammaire paysagère façonnée par les traditions locales, les dispositifs de mise en scène (parcs naturels, réserves, brochures) et les logiques propres aux plateformes. Cette « plateformisation » du regard (Van Dijck et al., 2018) tend à stabiliser certains cadres de perception et à renforcer des récits dominants.
42Les trois formes de rapport à la Camargue identifiées (« nature et culture », « emblématique et touristique », « festive et locale ») font écho aux univers de sens décrits par Allouche (2017), articulés autour d’objets paysagers médiateurs (marais, troupeaux, terres craquelées). Ce rapprochement se retrouve également dans notre « seconde périphérie » lexicale, qui rassemble des éléments reliant des visions parfois opposées du territoire. De même, la mise en ligne d’images comme pratique de valorisation sociale rejoint nos observations sur la portée symbolique de certains mots (« flamant rose », « moustique », « taureau ») comme marqueurs identitaires (Mathevet et Béchet, 2020 ; Claeys-Mekdade et Nicolas, 2009 ; Mathevet, 2004). Nos résultats révèlent, comme ceux d’Allouche (2017), que la stabilisation d’un répertoire iconographique et lexical emblématique (faune, « sauvage », paysages ouverts) et le rôle de ces signes, images comme mots, dans les dynamiques d’appartenance et de mise en récit du territoire. L’analyse des réseaux sociaux, toutefois, porte sur des mises en scène publiques, tandis que notre enquête capte des associations spontanées et des univers de sens plus hétérogènes, incluant les tensions entre registres productifs, identitaires et écologiques. Le paysage camarguais apparaît ainsi comme une ressource mobilisée dans les jeux sociaux d’interprétation et d’appartenance.
43La représentation dominante d’une Camargue « sauvage », « naturelle » et « authentique » apparaît fonctionner comme un schéma organisateur des représentations sociales du territoire particulièrement puissant. En effet, en rassemblant la complexité locale sous une forme patrimoniale et esthétisée, la représentation d'une Camargue sauvage nous semble filtrer tout particulièrement la lecture des risques. Les menaces jugées les plus préoccupantes sont celles qui semblent altérer cette image, comme l'urbanisation ou la disparition des traditions, tandis que des dangers globaux, invisibles, peu visibles ou différés, comme le changement climatique, apparaissent largement relégués à l’arrière-plan. Conformément à la théorie des représentations sociales (Jodelet, 1989 ; Moscovici, 1961), cet imaginaire opère selon nous une sorte de hiérarchisation implicite des dangers et conditionne la saillance des enjeux environnementaux, cela au risque de dissimuler certaines vulnérabilités systémiques. Le paradoxe nous semble d’autant plus frappant que la Camargue compte parmi les territoires français les plus exposés à la montée du niveau marin. Pourtant, nos résultats montrent que cette menace peine grandement à trouver place dans les imaginaires collectifs, probablement parce qu'elle entre en dissonance avec l’idéal d’une nature immuable, une nature perçue comme hors du temps et relativement préservée des dynamiques globales. Les enquêtes par évocation libre menées auprès des touristes dix ans plus tôt (Mathevet, 2013) montraient déjà que l’activation du stéréotype de « Camargue sauvage » plaçait au cœur du noyau central non pas des éléments strictement non humains mais aussi une figure humaine : le gardian. Symbole d’une maîtrise domestique du sauvage, ce dernier associait liberté, tradition et proximité avec la nature. Cette figure nous semble encore traduire aujourd'hui un ordre rassurant où l’humain en prenant sa défense, garde quelque peu la main sur le territoire et sur le vivant. On peut penser qu'une telle domestication symbolique du sauvage tend à empêcher la reconnaissance de l’altérité animale ou écosystémique comme acteur autonome, capable de transformations propres. Elle semble nourrir au contraire un récit patrimonial sécurisant, compatible avec la valorisation touristique, mais peu apte à intégrer les recompositions adaptatives nécessaires face à l’instabilité écologique croissante. Notons toutefois que cette représentation n’est ni uniforme ni totalement hégémonique. Elle coexiste vraiment avec des contre-récits portés par des naturalistes, scientifiques, agents de gestion ou collectifs militants, qui s’attachent à reconfigurer l’image du territoire à travers des narrations de vulnérabilité, de métamorphose ou de coexistence. Ces récits cherchent à rendre visibles les attachements multiples – sensibles, affectifs, cognitifs – qui lient humains et non humains au territoire, dans une perspective proche de la géographie sociale, de la théorie de l’acteur-réseau (Latour, 2004) ou de l’anthropologie des attachements (Hache, 2011 ; Ingold, 2000). Ainsi, la Camargue « sauvage » ne constitue pas seulement un refuge imaginaire face à l’incertitude ; elle nous semble agir aussi comme un écran cognitif et affectif, figeant les représentations et invisibilisant les transformations en cours. Penser autrement les récits camarguais suppose de reconnaître cette pluralité d’imaginaires et de travailler leur articulation. Celle-ci éclaire la complexité de la gestion territoriale, traversée par des visions parfois concurrentes du devenir du delta, et conditionne l’élargissement de la perception des vulnérabilités comme des formes possibles de cohabitation avec le vivant.
44Dans le delta du Rhône, les politiques d’adaptation s’inscrivent dans un espace déjà structuré par des univers symboliques qui influencent leur interprétation, leur légitimité et les résistances qu’elles suscitent. Ces cadres de sens fonctionnent comme des filtres, orientant l’appropriation des dispositifs institutionnels. Plusieurs instruments structurent aujourd’hui l’adaptation aux transformations climatiques et littorales : le Plan Rhône4, qui articule prévention des inondations, restauration écologique et sécurisation des activités ; le Plan de sauvegarde du Vaccarès5 qui cherche à lutter contre la salinisation générale de l’Ile de Camargue ; les stratégies locales de gestion du trait de côte, déclinant des scénarios de protection, d’adaptation ou de recomposition ; et les interventions du Conservatoire du littoral, fondées sur l’acquisition foncière et la renaturation. Ces dispositifs traduisent une montée en puissance des logiques de retrait stratégique dans les zones les plus exposées. Toutefois, ils ne rencontrent pas un terrain social homogène. Leur acceptabilité dépend étroitement des représentations du territoire. Lorsqu’ils s’inscrivent dans un imaginaire écologique valorisant la protection des milieux, ils tendent à être jugés légitimes. À l’inverse, lorsqu’ils entrent en tension avec des registres productifs, patrimoniaux ou identitaires, ils peuvent être perçus comme des formes de dépossession foncière, économique ou culturelle. La question du consentement à un éventuel déménagement constitue à cet égard un révélateur central. Les résultats montrent une réticence majoritaire à envisager un départ, y compris en situation de vulnérabilité, position qui renvoie moins à une méconnaissance du risque qu’à la densité des attachements au lieu. Des différenciations apparaissent toutefois : les individus mobilisant des représentations écologiques ou vulnérabilisées se montrent relativement plus disposés à envisager un déplacement, tandis que ceux ancrés dans des logiques familiales, productives ou identitaires expriment un refus plus marqué. Ces résultats rejoignent les travaux sur le « retrait planifié » (managed retreat en anglais), qui soulignent le rôle déterminant des attachements résidentiels, des trajectoires sociales et de la participation des habitants dans l’acceptabilité des relocalisations (Siders, 2019 ; Hino et al., 2017). Ils rappellent que ces politiques ne relèvent pas seulement d’arbitrages techniques, mais engagent des mondes, des mémoires et des appartenances.
45Plus largement, l’analyse met en évidence les conditions sociales d’acceptabilité des politiques d’adaptation. Lorsqu’un territoire est perçu comme écosystème fragile, les mesures de protection apparaissent cohérentes ; lorsqu’il est envisagé comme espace de production, de tradition ou de liberté, elles peuvent susciter incompréhensions ou oppositions. Ces tensions renvoient à des cultures du risque différenciées : certaines formes d’habiter favorisent une acceptation pragmatique du danger, tandis que d’autres s’accompagnent de déni, de minimisation ou de contestation. L’acceptabilité apparaît ainsi indissociable des régimes d’attachement au lieu et de la capacité des dispositifs institutionnels à reconnaître usages, mémoires et identités territoriales. À défaut, les politiques peuvent être perçues comme imposées ou technocratiques. Les conflictualités observées ne relèvent donc pas seulement d’intérêts divergents, mais de désaccords profonds sur les significations du territoire et son devenir, révélant des frictions entre régimes de savoirs, formes d’habiter et horizons d’anticipation. Dans cette perspective, il importe d’examiner plus finement les logiques de perception du risque.
46Nous proposons ici de discuter les trois discours que nous avons identifiés plus haut, à l'aune de la théorie culturelle du risque de Douglas et Wildavsky (1983) puisqu'ils nous apparaissent chacun porteur d’une rationalité propre et d’une définition singulière du risque (Tableau 3), montrant clairement les tensions entre vulnérabilité, contrôle et valorisation qui dominent actuellement en Camargue.
47Le discours nature et culture s'inscrit ainsi dans une culture du risque égalitariste où la nature est pensée comme fragile, vulnérable et l’action humaine envisagée comme une menace potentielle. Les termes « biodiversité », « fragile », « zone humide », « calme », « flore » traduisent bien selon nous cette sensibilité. Dans ce cadre, le risque principal semble être la destruction des milieux par des systèmes productivistes ou technocratiques. Dans ce discours, la gouvernance idéale est horizontale, participative et fondée sur la responsabilité collective, la sobriété et la protection de la nature. Les risques globaux, perte de biodiversité, changement climatique, y apparaissent identifiés comme prioritaires. Ce discours est souvent celui de gestionnaires d’aires protégées, de néo-ruraux, d’exploitants agricoles ou de citoyens engagés dans des causes environnementales.
48Le discours touristique et emblématique pourrait refléter une forme de culture individualiste où la nature est envisagée comme résiliente, malléable et capable d’absorber les usages humains tant qu’ils préservent la liberté d’action individuelle. Le lexique (« plage », « beau temps », « taureau », « flamant rose », « Saintes-Maries-de-la-Mer ») participe d’une vision à la fois spectaculaire et utilitariste, valorisant l’expérience sensorielle et la consommation d’un environnement souvent mis en scène. Le risque apparaît ici plutôt comme une forme de contrainte à l’exploitation des ressources qu'elles soient naturelles, touristiques ou symboliques. La Camargue devient alors un objet de valorisation souvent au service du développement économique local où les conflits environnementaux sont relativisés, vus comme des ajustements toujours nécessaires dans une dynamique de croissance. Les risques (« inondations », « moustiques ») deviennent quant à eux des caractéristiques du lieu et, dans l’hypothèse où la situation devenait intenable, la solution relèverait du départ individuel (« déménager ») plutôt que d'une quelconque action collective. Cette culture apparaît souvent portée par des entrepreneurs, acteurs du tourisme ou habitants investis dans la promotion territoriale.
49Enfin, le discours local et festif semble quant à lui se construire autour d’un attachement fort aux pratiques traditionnelles, aux rites collectifs mais aussi aux hiérarchies locales (« gardians », « manadiers », « fêtes votives », « chasse », « croix camarguaise »). Il traduit particulièrement une vision hiérarchiste de la nature : celle-ci est maîtrisable mais à condition de respecter un ordre social et technique transmis historiquement. Le risque majeur ne semble donc pas écologique mais plutôt social comme une rupture avec l’ordre social établi ou la perte des traditions, le recul de l’agriculture ou encore l'ingérence extérieure (scientifique, politique, urbaine). Ici, la légitimité des institutions locales et la valorisation des savoirs locaux apparaissent bien évidemment centrales. Ce registre est souvent présent chez des habitants historiques, éleveurs, élus locaux ou associations traditionnalistes pour qui la Camargue est avant tout un espace vécu, façonné et transmis ou à transmettre.
Tableau 3. Culture du risque et vision de la nature en Camargue
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Classe représentation sociale*
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Vision de la nature
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Culture du risque
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Rapport au territoire
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Nature et culture
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Fragile
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Egalitariste
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A protéger collectivement
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Emblématique et touristique
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Robuste/résiliente
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Individualiste
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A valoriser et consommer
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Locale et festive
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Maîtrisable par la tradition
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Hiérarchiste
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A transmettre et réguler localement
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*renvoient à trois figures du territoire : une Camargue nature et culture perçue comme un patrimoine fragile à préserver, une Camargue emblématique et touristique construite autour d’images iconiques et de logiques de valorisation, et une Camargue locale et festive vécue à travers les pratiques sociales, les traditions et la convivialité.
50Ces visions ne dépendent pas uniquement du registre cognitif, elles sont bien évidemment et singulièrement incarnées dans des collectifs, portées par des intérêts situés et influents, façonnées par des histoires de vie sur le temps long et des trajectoires territoriales. Cette pluralité, bien qu'elle nourrisse la richesse des imaginaires et qu'elle puisse soutenir la construction de communs écologiques, n'en constitue pas moins un obstacle majeur à la moindre tentative de gouvernance partagée. Elle donne à voir la difficulté des dialogues qui traversent nombre de conflits d’aménagement ou de gestion en Camargue. Ainsi, lorsqu’un gestionnaire avance l’hypothèse d’un retrait stratégique face au risque de submersion, cette proposition peut susciter des formes d’incompréhension ou de résistance, selon les référentiels culturels mobilisés par les acteurs concernés. Pour certains, elle remet en cause des continuités identitaires et des pratiques héritées ; pour d’autres, elle peut apparaître comme une atteinte potentielle à la propriété privée et à la liberté d’usage. Une même mesure se trouve ainsi évaluée à l’aune de cultures du risque différenciées, ce qui complexifie la construction d’accords collectifs sans pour autant les rendre impossibles. Ces écarts d’interprétation trouvent ainsi un prolongement dans les formes d’enracinement qui structurent les rapports au territoire.
51La force de l’attachement au territoire, tout comme la résistance parfois viscérale aux changements perçus comme imposés, nous semble trouver un éclairage particulier dans le concept d’« enracinement » développé par Simone Weil (1949). Dans notre enquête, 37 % des répondants déclarent qu’ils ne déménageraient « jamais », y compris si les circonstances environnementales le rendaient nécessaire. Loin de relever d’une irrationalité individuelle, ce refus s’inscrit dans des logiques largement documentées dans la littérature sur les comportements face aux risques côtiers et le consentement au retrait stratégique. De nombreux travaux montrent en effet que l’attachement résidentiel, les ancrages sociaux et les continuités biographiques constituent des freins majeurs à la mobilité, y compris en contexte de vulnérabilité environnementale (Bousquet et al., 2021 ; Rey-Valette et al., 2019 ; Hino et al., 2017). Ce positionnement peut ainsi être interprété comme une forme de résistance au déracinement plus que comme une négation du risque. Dans cette dernière perspective, certains projets d’adaptation, comme la relocalisation des habitations ou la transformation radicale des pratiques agricoles, peuvent ne pas être reçues comme des solutions mais plutôt comme des atteintes aux fondements mêmes de l’existence. Ils touchent sûrement et directement plusieurs « besoins de l’âme » que Weil (1949) identifie dans son œuvre à savoir d'abord la propriété, la crainte de la perte de la maison, des terres, des outils de travail, tous étant envisagés comme des prolongements du corps et de l’identité ; ensuite, la responsabilité et la liberté qui touchent au sentiment d’être dépossédé de son rôle dans la gestion de son lieu de vie, contraint évidemment de subir des décisions venues d’ailleurs ; ensuite encore, l’ordre qui concerne toute perturbation des hiérarchies locales, des savoir-faire et des modes de vie établis ; et enfin, les liens avec le passé et la communauté qui craignent toute rupture avec une histoire familiale, des pratiques transmises ou un réseau de sociabilité qui fonde le sens de la vie quotidienne.
52Le conflit semble bien naître précisément lorsque les réponses techniques ignorent cette véritable épaisseur historique et relationnelle des lieux. Les réponses techniques peuvent ne pas seulement être perçues comme des dispositifs de gestion des risques mais en quelque sorte comme des agents de déracinement, des forces qui effacent autant l’histoire des territoires que celle de ceux qui y vivent.
53L’attachement au lieu peut constituer une force à double tranchant : tantôt frein puissant, tantôt moteur décisif de la transition sociale et écologique. Il devient un obstacle majeur lorsque les politiques de gestion du risque ou d’aménagement, qu’il s’agisse de stratégies de relocalisation face à la submersion, de recomposition du trait de côte ou de projets de renaturation portés par le Conservatoire du littoral, s’inscrivent dans un cadrage strictement technique ignorant les mondes de significations. Ce décalage peut provoquer un véritable « clash émotionnel » (Sébastien, 2022), déclencheur de mobilisations et de conflits. La fragmentation des représentations sociales et des rationalités culturelles mise en évidence par nos résultats est ainsi susceptible de bloquer la formation d’un diagnostic partagé et d’un projet commun (Rufin-Soler et al., 2020 ; Cadoret, 2017). À l’inverse, ce même attachement peut devenir un levier de mobilisation collective et de transformation (Sébastien, 2024), à condition que les politiques d’adaptation – gestion du trait de côte, recompositions hydrauliques, mutations agropastorales – soient recadrées, c’est-à-dire envisagées non comme des ruptures déracinantes mais comme des manières renouvelées de perpétuer l’enracinement dans un contexte changeant. La clé réside alors dans la capacité des acteurs de la gouvernance à instaurer un dialogue prenant au sérieux la diversité des visions du monde et à tisser une nouvelle représentation sociale de l’avenir camarguais pour tendre vers une intendance sociale et écologique des territoires (Mathevet et Béchet, 2020). Un tel récit nous semblerait pouvoir les réarticuler les attachements existants autour d’un projet d’adaptation qui soit porteur de sens localement et intégrant les savoirs profanes des pêcheurs, agriculteurs et éleveurs, reconnaissant les traditions non comme de simples vestiges, mais comme des ressources pour penser l’avenir, et respectant le besoin fondamental des communautés de demeurer actrices de leurs choix et de leur destin.
54Plusieurs enseignements émergent de cette analyse croisant une enquête quantitative et un cadrage théorique articulant psychologie sociale, sociologie du risque et philosophie politique. Les dynamiques camarguaises apparaissent moins comme de simples oppositions d’intérêts que comme des confrontations entre mondes de signification. Trois rationalités structurantes – nature-culture, touristico-emblématique et festive-populaire – organisent les représentations, orientent la perception des risques et façonnent les attachements au lieu. Au-delà du cas camarguais, ces résultats proposent une grille de lecture transposable à d’autres territoires en transition écologique. Ils invitent à dépasser les explications classiques en termes de « résistance au changement » ou de « poids des traditions », mobilisées tant dans l’individualisme méthodologique (Boudon, 1979) que dans la sociologie des organisations (Crozier et Friedberg, 1977), au risque de confondre explicandum et explanans. Loin de relever de l’irrationalité ou de l’ignorance, ces résistances renvoient à des logiques culturelles et existentielles profondes, que l’on peut interpréter comme des formes de défense de l’enracinement, au sens weilien, face à la menace du déracinement. Les politiques d’adaptation qui ignorent cette dimension et s’appuient exclusivement sur une rationalité technico-experte – qu’il s’agisse de zonages réglementaires, de prescriptions de non-construction, de stratégies de recomposition spatiale ou d’ouvrages de protection – s’exposent à des résistances fortes. Elles peuvent être perçues comme des formes de dépossession foncière, culturelle ou professionnelle, fragilisant leur mise en œuvre. La transition ne relève donc pas uniquement d’un gouvernement par les instruments, mais d’une gouvernance des significations, fondée sur la reconnaissance et la négociation entre visions socialement situées du territoire. L’avenir de la Camargue, comme celui d’autres socio-écosystèmes littoraux vulnérables, dépendra moins de la seule performance des dispositifs techniques que de la capacité collective à élaborer des représentations partagées du futur. Le défi est alors de permettre aux communautés de s’adapter sans se déraciner, de continuer à habiter leur territoire en intégrant les transformations en cours, et d’en devenir les auteurs plutôt que les victimes.