La notion de souveraineté numérique s’est imposée au cours de la deuxième décennie du XXIᵉ siècle en réaction aux critiques croissantes de la mondialisation et à l’aggravation des inégalités sociales et économiques. Les déséquilibres dans la répartition des richesses, l’intensification des tensions internationales, la montée du populisme nationaliste et les crises migratoires ont favorisé l’essor de discours protectionnistes, en particulier dans les sphères économique et sécuritaire. Les concepts de déglobalisation (Bello, 2003) et de démondialisation (Sapir, 2011) ont ainsi gagné en visibilité, parfois instrumentalisés par des régimes autoritaires pour invoquer le principe de souveraineté accolé à « l’ordre westphalien », fondement des relations internationales depuis le XVIIᵉ siècle reposant essentiellement sur la non-ingérence dans les affaires internes d’un État et la reconnaissance de l’autorité étatique sur un territoire donné. Progressivement, les enjeux liés à la souveraineté industrielle et alimentaire, puis avec la pandémie de Covid-19, à la souveraineté vaccinale, se sont inscrits dans les priorités de partis politiques aux orientations diverses, y compris les plus populistes. C’est dans le sillage de ces transformations que la souveraineté numérique s’est vite propagée aux quatre coins du globe, chaque force ou régime politique lui attribuant une signification spécifique selon ses intérêts et ses stratégies.
Les moyens de communication ont toujours joué un rôle ambivalent dans les dynamiques de mondialisation et de démondialisation. D’une part, les flux culturels transnationaux ont été considérés comme des vecteurs d’émancipation pour les populations vivant sous des régimes autoritaires et idéologiquement fermés, à l’exemple de l’URSS, puis la Russie, certains pays d’Afrique et la Chine (Mattelart, 2002, 2013). D’autre part, la mondialisation, souvent assimilée à un processus d’américanisation, est perçue comme une domination culturelle, avec l’imposition de certains systèmes de valeurs et de modes de vie au détriment des autres (Schiller, 1976). La stratégie industrielle des géants médiatiques est ainsi analysée sous l’angle d’un impérialisme médiatique, fondé sur la prédominance des contenus et perspectives états-uniennes dans l’espace médiatique international (Boyd-Barrett, 2014). Les disparités des flux médiatiques et culturels au profit des grandes puissances et de leurs multinationales (Nordenstreng et Varis, 1974) ont par conséquent cristallisé les débats au sein de l’UNESCO autour de la création d’un Nouvel Ordre Mondial de l’Information et de la Communication (NOMIC), tandis que les pays du tiers-monde revendiquaient la reconquête de leur souveraineté informationnelle.
Aujourd’hui, la controverse sur la souveraineté numérique emprunte une trajectoire similaire à celle sur la souveraineté informationnelle. À l’origine, Internet était perçu comme un outil global d’émancipation et d’intelligence collective (Lévy, 1997), ayant pour but de favoriser une culture participative, de contester le monopole des médias traditionnels (Jenkins, 2013) et de servir de moteur aux nouveaux mouvements sociaux (Castells, 2012). Cette vision valorisait le caractère planétaire et inclusif d’Internet. Toutefois, pour plusieurs analystes, Internet aurait déjà « perdu la bataille » face au capitalisme global (Fuchs, 2025), comme l’illustre l’ouvrage de Nikos Smyrnaios, Les GAFAM contre l’Internet (2017). En effet, cinq groupes majoritairement états-uniens contrôlent les marchés stratégiques d’Internet, dont les opérations essentielles reposent sur l’exploitation des données, cœur des nouveaux modèles de valorisation économique des plateformes (Srnicek, 2018).
D’inspiration marxiste et postmarxiste, la critique des oligopoles s’est étendue à la nature intrinsèque d’Internet en soulignant la dépendance des États vis-à-vis d’équipements, de logiciels et d’infrastructures provenant de l’étranger. Ce constat rappelle quasi à l’identique les conclusions du NOMIC et les écarts perpétués entre pays médiatiquement dominants et dépendants. Certaines thèses aux accents plus complotistes décrivent même Internet comme « l’extension informatique des États-Unis », aux allures de « cyber-empire » (Bellanger, 2014).
Au fil du temps, la souveraineté numérique a fait l’objet de multiples interprétations. Elle a d’abord désigné, avec une connotation négative, les mesures de blocage, de filtrage du trafic et de contrôle de l’expression en ligne. Les politiques de pays tels que la Russie ou la Chine ont été dénoncées comme des atteintes à la liberté d’expression (Kossov, 2022; Nocetti, 2016), dans un contexte où la question du contrôle d’Internet par les régimes autoritaires s’est avérée centrale (Deibert et Rohozinski, 2010). Puis, la souveraineté numérique s’est définie comme la capacité des États à « contrôler le numérique », c’est-à-dire à influencer la conception et le déploiement des dispositifs et processus numériques sur leurs propres territoires (Floridi, 2020). Cette orientation, surtout économique, s’est révélée particulièrement pertinente en Europe, où elle répondait aux préoccupations relatives à l’évasion fiscale et aux abus de position dominante des grandes plateformes numériques états-uniennes.
À la suite des attentats du 11 septembre 2001, de la montée de l’État sécuritaire, de l’augmentation des menaces hybrides et, plus récemment, de la pandémie de Covid-19, la souveraineté numérique a acquis une dimension plus défensive. Elle est alors devenue synonyme de compétence à garantir l’autonomie stratégique d’un pays, voire d’un ensemble régional, tel que l’Union européenne, à travers « la souveraineté sur le numérique » et « la souveraineté par le numérique » (Bellanova et al., 2022). La première renvoie au développement et à la maîtrise des infrastructures de cybersécurité relevant de l’action publique; la seconde réfère à l’utilisation du numérique par une plus grande diversité d’acteurs dans le but de coconstruire et maintenir une souveraineté qui n’est plus seulement étatique, mais partagée et évolutive (Musiani, 2025).
Parfois, la souveraineté numérique s’explique par la volonté délibérée de certains régimes autoritaires et répressifs de s’isoler numériquement et de priver leur population d’accès à l’information et aux expressions culturelles extérieures, constituant une forme de « souveraineté numérique négative ». D‘autres fois, elle est mobilisée pour résister au diktat oligopolistique des GAFAM et à leur intransigeance face aux politiques publiques, incarnant alors une « souveraineté numérique positive ». Cette résistance à la domination numérique est aussi visible dans des pays d’Afrique et d’Amérique latine dans le contexte de la lutte contre le colonialisme ou encore dans des pays, dont le Canada, qui font face aux menaces répétées d’un voisin envahissant. Ainsi, toutes latitudes confondues, la souveraineté numérique représente une des composantes stratégiques essentielles pour contrer les rapports de force asymétriques et les tentatives d’ingérence.
Toutefois, dans la pratique, le filtrage du trafic, le développement d’applications locales, l’analyse des paquets de données pour le blocage de contenus ou l’obligation faite aux plateformes de créer des filiales nationales, sont des mesures courantes, tant dans les régimes qualifiés de répressifs que dans lesdites démocraties. Des outils de contrôle issus de régimes autoritaires apparaissent désormais dans le monde démocratique, et inversement, les technologies occidentales servent à l’oppression et la surveillance dans des contextes d’autoritarisme numérique. Il est même question d'invoquer la propagation d’un autoritarisme numérique (Yilmaz et al., 2025) tant le développement des dispositifs de surveillance est semblable dans des pays entre autres comme la Chine, la France ou le Royaume-Uni.
À partir de ce constat d’ensemble, ce numéro thématique propose d’examiner la nature contradictoire des interprétations et des pratiques liées à la notion de souveraineté numérique. Selon les situations, elle peut renforcer le contrôle culturel et informationnel des régimes autoritaires ou, au contraire, soutenir la « protection de l’identité culturelle », la « défense de l’autonomie démocratique » et le « développement de l’industrie locale ».
Plusieurs axes de réflexions méritent d’y être explorés, spécifiquement à partir des sciences de l’information et de la communication, mais aussi des sciences sociales, études internationales et géopolitiques ou études de la culture :
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Comment les régimes démocratiques et autocratiques construisent-ils la souveraineté numérique dans leurs discours et leurs politiques culturelles et industrielles? Comment cette souveraineté numérique s’articule-t-elle avec les notions de souveraineté informationnelle, culturelle et médiatique?
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Comment les méthodes de régulation et de gouvernance du numérique circulent-elles entre différents régimes politiques, afin d’assurer, d’un côté, l’exercice des principes démocratiques et, de l’autre, des formes de domination, de contrôle de l’opinion publique et de manipulation de l’information? En quoi ces méthodes de régulation font-elles écho à la régulation de la souveraineté informationnelle et médiatique?
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Comment les firmes de la « Big Tech » mondiale s’adaptent-elles aux diverses formes de souveraineté numérique, tout en imposant leur logique dans différents régimes?
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Quelles stratégies les pouvoirs publics mettent-ils en place pour défendre les principes de la souveraineté numérique, et comment ces stratégies s’articulent-elles, parfois de manière contradictoire, avec celles des acteurs industriels locaux?
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Comment les usagers ordinaires des infrastructures numériques deviennent-ils des acteurs de la souveraineté numérique et comment interprètent-ils la notion, tout en résistant aux régulations, blocages, dispositifs de modération et normes imposés tant par les États que par les multinationales de l’Internet? Quels usages des dispositifs communicationnels développent-ils dans ce cadre?
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Quels discours diplomatiques et récits stratégiques les - mobilisent-ils entre eux pour faire valoir, voire imposer leur vision de la souveraineté numérique? Quelle place les enjeux informationnels et culturels prennent-ils dans leurs discours et leurs actions?
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Comment la souveraineté numérique est-elle déployée comme outil de pression économique et géopolitique entre les pays? Comment la domination globale, continentale, régionale (domination chinoise, russe, états-unienne) est-elle construite à travers cette notion?
Les questions soulevées ne sont pas exclusives et servent d’orientation générale pour ce numéro thématique. Il reste ouvert à toutes les contributions pertinentes qui permettraient de jeter des regards croisés sur la complexité de la souveraineté numérique, en prenant en compte tant les développements récents que ses racines. Finalement, il s’agit de dresser un large éventail de cas locaux, nationaux et internationaux fondés sur une pluralité d’approches théoriques et méthodologiques.
Les contributions doivent être rédigées en français, comprendre entre 40 000 et 50 000 caractères espaces incluses et respecter les critères de publication de
tic&société concernant la mise en forme du texte (consignes disponibles sur le site de la revue, à la page
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La date limite de soumission des articles est le 30 juin 2026.
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