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AccueilNuméros59Le Levant et la Méditerranée

Le Levant et la Méditerranée

Introduction
Valérie Matoïan et Georges Mouamar
p. 4-7

Texte intégral

1La thématique de ce dossier, Le Levant et la Méditerranée, est le fruit d’une réflexion née du souhait formulé par Anne Bouquillon de consacrer un dossier de la revue Technè à une aire géo-culturelle. Nous avons proposé d’aborder le Levant sous le prisme de l’activité des missions archéologiques et du patrimoine.

2Au carrefour du Proche-Orient et de la Méditerranée orientale, le Levant a constitué de tout temps une aire multiculturelle, un espace de rencontres et de circulations entre l’Asie, l’Afrique et l’Europe. Sa situation géographique en a fait, dès la Préhistoire, une zone de contacts privilégiée, où les sociétés humaines ont constamment échangé savoirs, techniques, matériaux et formes artistiques.

3Les contributions originales présentées dans ce dossier éclairent plus particulièrement le Levant nord et le Levant central, c’est-à-dire Chypre, la Syrie et le Liban. Les trois sections du dossier répondent à ce cadre. L’échelle chronologique retenue couvre une longue période, du Néolithique précéramique à l’époque ottomane, soit près de dix millénaires.

  • 1 Teyssandier et al., 2023 ; Lehoërff, Grimal, 2024, p. 224-229.

4Des recherches archéologiques y furent conduites dès le milieu du xixe siècle et s’y développèrent à partir du début du xxe siècle, révélant les vestiges d’une histoire longue et complexe. Les terrains sont variés (sites archéologiques, microrégions, régions) et les méthodes d’investigation nombreuses (sondages stratigraphiques, fouilles en extension, prospections archéologiques et géophysiques, études géo-environnementales, analyses des photographies aériennes et des images satellitaires, etc.). En écho aux évolutions et aux enjeux de l’archéologie dans cette région (pays en crise, accès restreint aux terrains, effets du changement climatique, etc.1), ce dossier met en lumière les apports de l’approche pluridisciplinaire à la connaissance et à la préservation des patrimoines du Levant, d’une richesse exceptionnelle.

5Les recherches fondées sur l’association de l’archéologie et de l’histoire à l’approche archéométrique s’y enracinèrent très tôt. Caractériser les productions matérielles de cette région charnière s’est en effet imposé comme l’une des questions majeures. Dans sa synthèse sur Les civilisations préhelléniques dans le bassin de la mer Égée, publiée en 1910, le grand orientaliste René Dussaud (1868-1958) expose les résultats de ses réflexions sur les échanges et les interactions culturelles en Méditerranée orientale aux âges du Bronze et du Fer et s’appuie déjà, pour alimenter son propos, sur l’étude métallographique d’objets en alliage cuivreux de Chypre dans la perspective de caractériser les artefacts, les matériaux et leur origine.

6Dès la première moitié du xxe siècle, les recherches pluridisciplinaires se développent, avec un intérêt particulier porté aux études sur la métallurgie (fig. 1 a-c), très en vogue aussi dans le champ de recherches sur les productions européennes des âges du Bronze et du Fer, ainsi qu’à l’émergence de certains matériaux et de certaines techniques (« vaisselle blanche », stéatite chauffée, verre…). Dans la seconde moitié du siècle, l’intégration croissante des sciences appliquées à l’étude des objets et des matériaux renouvelle profondément notre compréhension des sociétés du Levant. Cette approche, qui intègre archéologie, sciences de la terre et des matériaux, conservation et restauration, est aujourd’hui au cœur des recherches menées sur le patrimoine de cette région.

Fig. 1 a-c. Dans la perspective de comparer le matériel métallique du Bronze moyen mis au jour sur le site de Ras Shamra, qu’il explorait depuis 1929, et celui de Byblos, fouillé par Pierre Montet, Claude Schaeffer obtint de l’émir Maurice Chéhab, directeur des Antiquités du Liban, l’autorisation d’analyser quatre échantillons métalliques de Byblos

Fig. 1 a-c. Dans la perspective de comparer le matériel métallique du Bronze moyen mis au jour sur le site de Ras Shamra, qu’il explorait depuis 1929, et celui de Byblos, fouillé par Pierre Montet, Claude Schaeffer obtint de l’émir Maurice Chéhab, directeur des Antiquités du Liban, l’autorisation d’analyser quatre échantillons métalliques de Byblos

Il les fit analyser, comme le matériel de Ras Shamra, par Léon Brun, directeur des laboratoires des Forges et Aciéries de la Marine à Homécourt. Ce courrier, en date du 27 août 1931, adressé par Léon Brun à Claude Schaeffer fournit les résultats des analyses des quatre bronzes de Byblos dont un croquis est donné à la deuxième page de la lettre. Les analyses seront publiées en 1948 par le fouilleur de Ras Shamra, notamment dans sa Stratigraphie comparée et Chronologie de l’Asie occidentale (page 605, appendice II), dans un tableau regroupant les résultats obtenus pour les pièces métalliques des deux sites.

© Fonds Schaeffer, Services des archives du Collège de France.

7Deux articles, consacrés respectivement aux sites emblématiques de Hama et de Ras Shamra-Ougarit en Syrie permettent de retracer les évolutions de cette démarche sur le temps long. Ces tells archéologiques, occupés dès le Néolithique, sont en effet l’objet de recherches depuis près d’un siècle. Le lecteur suivra ainsi les différentes étapes qui ont conduit à la mise en œuvre de nouvelles méthodes d’examen et d’analyses, apportant une connaissance de plus en plus approfondie des productions de la culture matérielle des sociétés qui se sont épanouies dans cette région, lesquelles sont aujourd’hui conservées dans des musées et des collections publiques.

8Par ailleurs, ces contributions soulignent la place accordée aujourd’hui à l’exploitation scientifique des archives des missions archéologiques, qu’il s’agisse des archives documentaires, des matériaux conservés dans les musées, ou des données de fouilles anciennes. Ces ressources, qui ont parfois été considérées comme secondaires, constituent des gisements scientifiques de première importance. Leur valeur documentaire s’est accrue au cours de la période récente en raison de l’inaccessibilité des terrains du Proche-Orient. Le recours aux archives (plans, photographies, carnets de fouille, échantillons, etc.) permet de réengager des études sur les vestiges dégagés, de revisiter des séries d’objets conservés dans les collections publiques, et parfois même de mener à terme des projets interrompus. Ces démarches illustrent la capacité de l’archéologie à se reconfigurer autour de ses propres traces, en mobilisant les outils de l’archéométrie, de la muséologie et des humanités numériques pour faire parler des matériaux anciens avec un regard nouveau. Le traitement scientifique d’objets issus d’anciennes fouilles ou de dépôts muséaux, parfois inédits, apparaît ainsi non seulement comme une réponse aux contraintes actuelles, mais aussi comme une stratégie féconde pour renouveler les approches. À Hama comme à Ras Shamra, des programmes récents ou en cours, portés par des équipes françaises et internationales, ont livré à la communauté scientifique de nombreux inédits, démontrant la valeur épistémologique de ces archives, tout autant que leur potentiel patrimonial.

9Deux autres contributions portant sur des témoins archéologiques du IIe millénaire mis au jour sur le site de Ras Shamra-Ougarit apportent un éclairage sur la civilisation ougaritique. Ces recherches visent, pour l’une, à mieux connaître les techniques de la sculpture sur pierre et, pour l’autre, à caractériser les méthodes de récolte céréalière dans l’Ougarit du Bronze récent au travers de l’étude d’éléments de faucille. Alors que la seconde fait appel à de nouvelles méthodes d’investigation en laboratoire développées dans le cadre d’une collaboration internationale, la première se fonde sur l’expertise d’un tailleur de pierre et renouvelle notre lecture d’un chef-d’œuvre de l’art syrien, la stèle dite du « Ba‘al au foudre » conservée dans les collections du musée du Louvre.

10Une dernière étude dans ce premier volet met en exergue le rôle de la Méditerranée dans les échanges à longue distance. Avant même que cette mer ne devienne un espace unifié, des hommes reliaient le Levant au bassin central de la Méditerranée. L’identification d’un tesson de récipient céramique du type de Thapsos, découvert sur le site de tell Kazel, localisé sur la côte syrienne au sud de la ville de Tartous, documente l’une de ces navigations et renouvelle nos connaissances sur les premiers contacts au Bronze récent. Cette découverte très importante témoigne de la profondeur historique des interactions dans l’espace méditerranéen.

11Le volet chypriote illustre le cas d’une mission archéologique qui poursuit régulièrement depuis 1976 ses activités de terrain à Kition-Bamboula. Ce site est localisé dans la partie sud-est de l’île, presque en face de Ras Shamra. Le contexte est ici celui de l’apport d’une technique en vue de l’analyse augmentée d’une découverte épigraphique faite au cours des fouilles récentes. La lecture d’un ensemble exceptionnel d’ostraca phéniciens appartenant à la période finale de l’occupation du site est renouvelée par l’usage de techniques d’imagerie avancées.

12La troisième section du dossier met à l’honneur le Liban. Une première contribution s’attache à présenter l’un des enjeux actuels de la recherche sur la métallurgie antique, à savoir mieux comprendre et documenter les débuts et les développements de la production du fer au Levant (Liban, Jordanie). Le second article présente une opération centrée sur la restauration de deux bâtiments historiques de la ville de Byblos, conçue comme un projet fédérateur et multi- institutionnel permettant d’associer et de valoriser une fouille archéologique, une réhabilitation architecturale et un lieu de restauration du matériel archéologique dans un contexte patrimonial contemporain exceptionnel, Byblos étant inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco.

13Ces études témoignent de la vitalité des recherches pluridisciplinaires menées aujourd’hui sur les patrimoines matériels du Levant. Elles montrent combien l’analyse technique et matérielle des objets – dans leur contexte archéologique, historique ou muséal – constitue un outil essentiel pour mieux comprendre les sociétés anciennes tout en éclairant les enjeux de leur transmission contemporaine.

14L’un des fils conducteurs de ce numéro réside dans la place centrale accordée aux analyses scientifiques appliquées aux objets archéologiques : caractérisation des matériaux, identification des techniques, reconstitution des chaînes opératoires, datations, traçages d’origines ou de circulations. En croisant les données de fouilles, les résultats des études archéométriques et des enquêtes patrimoniales, les recherches présentées ici interrogent tout autant les modes de fabrication, les modalités d’utilisation et de circulation des objets que les méthodes mises en œuvre pour leur conservation et leur restauration. Le rôle des missions archéologiques est multiple, depuis la découverte, l’étude en vue de la reconstitution historique et la préservation des témoins du passé de l’humanité (fig. 2).

Fig. 2. Photographie datant de 1936, montrant la maison de fouilles de la mission danoise à Hama, installée dans le Khan Asʿad Pasha

Fig. 2. Photographie datant de 1936, montrant la maison de fouilles de la mission danoise à Hama, installée dans le Khan Asʿad Pasha

La scène illustre l’organisation du travail post-fouille : une centaine de vases en céramique sont soigneusement rangés sur des étagères en bois, en attente de leur dépôt dans les musées syriens ou de leur répartition entre la Direction générale des Antiquités de Syrie et la mission danoise. Une partie de ce matériel est aujourd’hui conservée au Musée national du Danemark.

© Archives de la mission danoise de Hama, Natmus.

15Ce dossier illustre ainsi combien l’interdisciplinarité constitue aujourd’hui un levier décisif pour comprendre, transmettre et préserver le patrimoine exceptionnel du Levant. À la croisée de l’archéologie, des sciences des matériaux, de la conservation, des archives et des humanités numériques, cette approche intégrée permet de renouveler les savoirs, de surmonter les obstacles liés à l’inaccessibilité de certains terrains et de redonner vie à des corpus parfois oubliés. Elle ouvre la voie à une archéologie plus résiliente, plus collaborative et résolument tournée vers les enjeux contemporains de la transmission patrimoniale.

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Bibliographie

Dussaud R., 1910, Les civilisations préhelléniques dans le bassin de la mer Égée : études de protohistoire orientale, Geuthner, Paris.

Lehoërff A., Grimal N. (dir.), 2024, L’archéologie française en France et à l’étranger. Assises scientifiques, Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Paris.

Schaeffer C. F. A., 1948, Stratigraphie comparée et Chronologie de l’Asie occidentale (IIIe et IIe millénaires). Syrie, Palestine, Asie mineure, Chypre, Perse et Caucase, University Press, Oxford.

Teyssandier N., Bétard F., Bourdin S., Gourmelon F. (dir.), 2023, Atlas des sites archéologiques menacés, Patrimoine à protéger, CNRS – Le cherche midi, Paris.

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Notes

1 Teyssandier et al., 2023 ; Lehoërff, Grimal, 2024, p. 224-229.

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Table des illustrations

Titre Fig. 1 a-c. Dans la perspective de comparer le matériel métallique du Bronze moyen mis au jour sur le site de Ras Shamra, qu’il explorait depuis 1929, et celui de Byblos, fouillé par Pierre Montet, Claude Schaeffer obtint de l’émir Maurice Chéhab, directeur des Antiquités du Liban, l’autorisation d’analyser quatre échantillons métalliques de Byblos
Légende Il les fit analyser, comme le matériel de Ras Shamra, par Léon Brun, directeur des laboratoires des Forges et Aciéries de la Marine à Homécourt. Ce courrier, en date du 27 août 1931, adressé par Léon Brun à Claude Schaeffer fournit les résultats des analyses des quatre bronzes de Byblos dont un croquis est donné à la deuxième page de la lettre. Les analyses seront publiées en 1948 par le fouilleur de Ras Shamra, notamment dans sa Stratigraphie comparée et Chronologie de l’Asie occidentale (page 605, appendice II), dans un tableau regroupant les résultats obtenus pour les pièces métalliques des deux sites.
Crédits © Fonds Schaeffer, Services des archives du Collège de France.
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Titre Fig. 2. Photographie datant de 1936, montrant la maison de fouilles de la mission danoise à Hama, installée dans le Khan Asʿad Pasha
Légende La scène illustre l’organisation du travail post-fouille : une centaine de vases en céramique sont soigneusement rangés sur des étagères en bois, en attente de leur dépôt dans les musées syriens ou de leur répartition entre la Direction générale des Antiquités de Syrie et la mission danoise. Une partie de ce matériel est aujourd’hui conservée au Musée national du Danemark.
Crédits © Archives de la mission danoise de Hama, Natmus.
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Fichier image/jpeg, 368k
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Pour citer cet article

Référence papier

Valérie Matoïan et Georges Mouamar, « Le Levant et la Méditerranée »Technè, 59 | 2025, 4-7.

Référence électronique

Valérie Matoïan et Georges Mouamar, « Le Levant et la Méditerranée »Technè [En ligne], 59 | 2025, mis en ligne le 22 octobre 2025, consulté le 26 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/techne/24405 ; DOI : https://doi.org/10.4000/150w4

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Auteurs

Valérie Matoïan

Directrice de recherche au CNRS, UMR 7192 Proclac, Institut des civilisations, Collège de France – directrice française de la mission archéologique syro-française de Ras Shamra-Ougarit (valerie.matoian[at]college-de-france.fr).

Articles du même auteur

Georges Mouamar

Chercheur, Laboratoire Archéorient – Environnements et sociétés de l’Orient ancien, UMR 5133, Maison de l’Orient et de la Méditerranée, CNRS, Lyon, France (georges.mouamar[at]cnrs.fr).

Articles du même auteur

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Droits d’auteur

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