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La pensée critique de Francis Dubost (2)

La pensée optique de Francis Dubost ou « l’intelligence du regard » : construire l’impensable de l’image pour accéder à l’exercice de la pensée

Catherine Nicolas

Texte intégral

« L’absence totale du mode locutif invite à concentrer l’attention sur le langage des signes, sur le langage non-verbal » (Dubost 1992b, 319).

  • 1 Les termes du titre de cet article sont repris à Francis Dubost : « construire de l’impensable afin (...)
  • 2 Voir Dubost 1992b, 308 et Dubost 1995b, 238.
  • 3 Avec les « motifs ou les topoï », « micro-récits plus ou moins isolables », « on relève ainsi dans (...)
  • 4 Elle se distingue, en cela, de la sémiologie, qui se focalise sur l’analyse du rapport signifiant/s (...)
  • 5 Je me permets de citer Nicolas 2018, 202 et 2025.
  • 6 Sur la théâtralisation voir par exemple Valette 2017.

1Lorsque Francis Dubost s’affronte à la problématique du collectif Écriture et modes de pensée au Moyen Âge (Boutet et Harf-Lancner 19931), c’est peu dire qu’il manifeste sa méfiance face au rapport entre pensée et littérature, et face au risque de plaquer sur « l’univers signifiant » et la « syntaxe inédite » des textes qui lui sont chers des systèmes de pensée — ou, pire, des « structures » de pensée — venues d’un ici ou d’un ailleurs recomposé, du contemporain ou d’un autrefois retrouvé2. Et alors même qu’il fait partie des fondateurs du Thésaurus informatisé des motifs merveilleux, il est encore le premier à voir dans la pensée par motifs un « exercice périlleux » qui risque de refermer le récit sur son origine, de le saisir dans les « grandes tendances de l’imaginaire » ou de l’enfermer dans les « orientations de l’idéologie »3. Il y a donc, peut-être, un paradoxe à vouloir étudier la « pensée » de Francis Dubost et à vouloir l’ériger en paradigme ou en discours de la méthode, mais l’exercice n’est pas vain car, si Francis Dubost n’est pas homme de théorie ni de système, il y a chez lui une pensée de la merveille qui prend la forme d’une pensée du signe visuel dont on peut étudier les directions et les évolutions à travers ses articles et ses livres, et dont on peut encore suivre l’exemple dans nos propres études afin de définir les contours d’une sémiotique — entendue comme l’étude de la production, de l’interprétation et des effets des signes4 — propre à la période médiévale5. La critique a souvent relevé l’attention de Francis Dubost à la dramaturgie et à son pendant narratif, la théâtralisation ou la scène de roman6, mais on s’est peu intéressé à ce que la méthode critique de Francis Dubost devait à son « intelligence du regard » ou à l’importance des signes visuels dans ce qu’il conviendra d’appeler ici son « art de faire signe » (Dubost 1998). Ce sera l’objet de cette étude qui se demandera dans quelle mesure la pensée de la merveille telle que la formule Francis Dubost permet de dégager une sémiotique du signe visuel dans les textes narratifs.

L’« image choc » : de l’impensable de l’image à la pensée optique

  • 7 « L’image choc, l’image impensable assure d’abord le déplacement en territoire merveilleux. Mais ce (...)
  • 8 Je choisis le terme de sémiotique pratique, ou appliquée, par opposition aux approches théoriques q (...)
  • 9 Rares sont les noms de spécialistes de sémiotique qui sont cités dans les articles de Francis Dubos (...)
  • 10 « Un mode de pensée n’est jamais offert directement dans un mode d’écriture. C’est un concept à abs (...)
  • 11 Voir Dubost 1993b/2016, 47 et 49.
  • 12 Le visuel est un des aspects les plus fondamentaux de la civilisation du Moyen Âge comme l’a montré (...)
  • 13 « Le Sphinx du Graal n’est pas un questionneur, c’est un montreur » (Dubost 1998b, 202).

2Pour lui, la merveille est un impensable, une « image-choc » qui « résiste, reste un mystère, même pour l’érudition qui veut construire du sens autour d’elle » (Dubost 2016, 9), et c’est de cette « image impensable » qu’il s’empare pour comprendre la merveille non seulement comme rémanence mythique ou unité élémentaire d’un imaginaire archaïque, mais surtout comme lieu de « cristallisation » (Dubost 1993b /2016, 26) du sens. Là est le point de départ d’une approche qui relève de la poétique dans la mesure où le texte est le seul lieu « où l’impossible doit déboucher sur un sens possible »7. Mais c’est aussi le point d’origine d’une sémiotique paradoxale dans laquelle une « image », frappée d’insignifiance (ibid., 26), est décomposée en « signes désarticulés » (ibid., 39), afin de pouvoir s’organiser en signifié. Ce paradoxe a mené Francis Dubost vers une forme de sémiotique pratique8, inspirée certes des grands courants de la sémiotique du dernier quart du xxe siècle9, mais toujours modelée sur la « plasticité signifiante » de l’image (Dubost 1995b /2016, 237) et tenue au ras du texte10, à une distance discrète de toute théorisation ou systématisation. Point de contact entre deux systèmes de signes (le texte d’une part et, d’autre part, l’image que fait naître le récit ou la description11), la visibilité de la merveille n’est pas dissociable des formes du visuel12 qui se déclinent, derrière le vocable générique de merveille, en « image », « lettre » (ou « littéralité »), « réalité », ou « spectacle », quand ce n’est pas « un grand moment théâtral étiré dans un grand moment de silence » que le critique nous met sous les yeux (Dubost 1992a, 188). Cette pensée optique naît du silence de la merveille13 et du « regard inscrit » (Dubost 1998, 61-63) du personnage. Elle se forme dans « l’impensable » d’un signe qui la met d’abord en échec avant de devenir le point de départ d’une « dynamique intellectuelle » (Dubost 1993b /2016, 23). 

  • 14 Selon le titre de François Garnier : Le langage de l’image au Moyen Âge. Signification et symboliqu (...)
  • 15 « Plutôt que miroir de ce qui est, la littérature demande à être perçue comme miroitement de ce qui (...)

3En étudiant la merveille médiévale, Francis Dubost nous ouvre grand les portes de ce théâtre où s’exprime un « langage des signes », un « langage des images » (Dubost 1998a, 47), un « langage non verbal » (Dubost 1992b, 319) — on pourrait dire « un langage de l’image »14 — qui appelle une lecture spécifique des textes et sollicite une forme de « pensée » adaptée à la nature particulière de ses signes. Pour toutes ces raisons, cette forme de pensée, je l’appellerai pensée optique, mais on pourrait la qualifier de pensée miroitante ou « miroitement »15, précisément parce qu’elle emprunte le détour des signes : le discours critique de Francis Dubost reflète et traduit une réalité textuelle en réalité visuelle, sans la reproduire exactement mais en la rendant visible et, par là, lisible et intelligible pour nous, lecteurs. La lecture du texte traduit des signes écrits en signes visuels ; le discours critique recompose dans une image mentale dynamique ces signes visuels issus du texte pour les faire entrer dans un réseau de relations et, partant, de significations.

Le grand théâtre des signes : le « déploiement de la merveille » (Dubost 1997/2016, 117) et la recomposition des « signes visuels » (ibid., 105)

  • 16 « L’amie de Lanval rétablit la vérité en présence de toute la cour (v. 615-629). Elle déplace le to (...)
  • 17 « La beauté de la morte l’impose naturellement, si l’on peut dire, comme la seule amie possible, et (...)

4Lorsque Francis Dubost commente une scène de roman ou cherche à analyser une merveille, on est frappé par la façon dont il s’applique à « déplo[yer] la merveille » (ibid., 117) sous les yeux de son lecteur. Il la décompose en unités élémentaires dans son discours critique pour nous la rendre sensible avant de la recomposer pour l’analyser. Ce déploiement passe plus souvent par une reprise littérale de chacun des éléments qui composent l’objet, le personnage ou la scène, afin de les identifier puis de les redisposer dans un espace mental : les objets deviennent visibles, le cadre se dessine, les personnages prennent leur place, les lumières sont réglées et le silence se fait. Lorsque le texte est prolixe de détails, un mot du critique suffit parfois à réactiver la merveille et à la remettre sous les yeux du lecteur. C’est le cas pour l’apparition de l’amie de Lanval où trois mots (« impose naturellement », « présence » et « séduction surnaturelle ») suffisent à rendre compte de la « modalité d’épiphanie » qui, dans la matérialité de la beauté, donne à voir le Beau et le Vrai16. C’est également le cas dans le commentaire de la scène de la chapelle d’Eliduc où Guildelüec voit le corps de l’amie de son mari : « merveille de beauté », « deuil », « âmes pures », disent l’« évidence courtoise » et montrent, sur un mode qui relève de l’intellectible, l’Amour17. Là où le texte utilisait les outils de la description et de l’hypotypose, le critique peut se contenter de « re-présenter ».

5Ailleurs, lorsque le texte est plus énigmatique, c’est presque une glose littérale que nous propose Francis Dubost, ou une description à la manière d’un historien de l’art devant une image matérielle. Chaque élément de la scène est détaillé, décrit et rapporté à un lexique connu afin qu’il prenne « valeur de réalité » et que la chose impensable soit « dotée d’une vie, cernée d’une forme, lestée d’un formidable poids d’évidence » (Dubost 1993b /2016, 26). On pense évidemment à la séquence de la chasse merveilleuse de Guigemar, dans laquelle « le corps du texte ne laisse pas de faire difficulté par ses surcharges, ses silences et ses ambiguïtés » et appelle une « herméneutique » (Dubost 1995b /2016, 234 et 235) particulière qui commence par la « représentation » — le fait de rendre à nouveau présent au lecteur — des deux scènes qui se superposent :

La cohérence de l’épisode de la biche se laisse entrevoir si l’on tient compte que le récit passe d’une référence à une autre, d’une chasse réelle à une chasse mythique, sans solution de continuité. Dans la chasse réelle, les choses sont assez claires : Guigemar poursuit un grand cerf, et ses armes, symboles de la fonction érotique, sont déjà prêtes à entrer en action. Lorsque l’animal mythique apparaît, en position de second médiateur, le premier disparaît, mais pas totalement. L’action s’est déplacée sur une autre scène et s’organise à présent selon de nouvelles références qui doivent intégrer les indices du merveilleux. Mais comme dans la technique moderne dite du « fondu enchaîné », subsistent encore quelques éléments de la scène précédente. C’est ainsi que les perches de cerf, prolongeant l’image du premier cerf, viennent se superposer à l’image de la bête blanche. Cette rémanence donne naissance à une figure hybride, indéchiffrable dans l’instant. (ibid., 237)

6Pour faire apparaître l’animal sous le regard du lecteur, le discours de Francis Dubost pose le cadre synthétique (chasse réelle/chasse mythique) puis détaille la vision de l’animal (grand cerf puis biche) et enfin le procédé optique qui fait apparaître l’hybride. Le processus est ici rapporté aux techniques du cinéma (le « fondu-enchaîné ») mais il pourrait relever simplement de la persistance rétinienne.

  • 18 « Mettre la question du merveilleux en relation avec la problématique du motif, c’est l’orienter ve (...)

7Ce passage obligé par le « niveau le plus élémentaire » (ibid., 208) et le plus littéral est lié au choix méthodologique et à la technicité de l’approche par « motif » (ibid., 208)18, autant qu’il est conditionné par la nature du matériau merveilleux. Si la merveille est image, elle possède une syntaxe que le texte ne peut pas élucider dans sa narrativité, simplement parce qu’elle relève d’un autre langage et d’une autre temporalité. Le retour à la lettre et la décomposition de l’image en unités élémentaires littérales est nécessaire pour qui souhaite s’emparer de la stase merveilleuse :

Au niveau de la littéralité, rien n’est pensable. La littéralité n’offre qu’un ensemble de signes désarticulés, rendus volontairement et provisoirement inintelligibles, comme dans les visions oniriques par exemple. Ainsi conçue, la littéralité a pour objectif de construire de l’impensable afin de provoquer l’exercice de la pensée. (Dubost 1993b /2016, 46)

  • 19 « Le texte médiéval fonctionne donc beaucoup plus comme système de signes que comme système de repr (...)

8Face à l’« impensable de l’image », le critique isole ces « signes désarticulés » pour suivre le parcours de décomposition puis de recomposition de l’image : on passe de la saisie globale de la merveille par le personnage ou le lecteur à la décomposition littérale, de la lettre aux unités visibles, des signes désarticulés aux signes réorganisés, « [enrichis] de nouveaux agencements, de distributions inédites, d’effets de sens propres au texte considéré » (Dubost 1995b /2016, 208). Le « déploiement de la merveille » suit donc deux étapes : représenter d’abord — autrement dit, rendre la chose présente à la mémoire pour sortir de la stase invalidante —, signifier ensuite, c’est-à-dire élever la chose au rang de signe complexe, de signe en attente, et autoriser le questionnement19. Penser par signe permet de distinguer deux plans de lecture et de considérer que ce qui n’a pas de sens dans un système référentiel peut en recevoir dans un système autre. Passer de l’insignifiant au signe visuel, c’est ouvrir dans le cheminement de la pensée la possibilité d’un signifié.

L’école du regard : l’« initiation au langage des signes » ou l’expérience des « grands principes de la sémiotique » (Dubost 1992b/2016, 319)

9Nombreux sont les exemples dans lesquels le « déploiement de la merveille » prend la forme d’un exercice pratique de sémiotique. On pense évidemment à la scène du Graal, dont Francis Dubost explore la dramaturgie en déplaçant son regard autour, devant, derrière, et même au-dessus du cortège pour en dessiner la géométrie interne et en dégager la composition et la dramaturgie dans l’espace et dans le temps (Dubost 2008). Mais il sera plus judicieux, ici, sans quitter le Conte du Graal, de revenir sur sa lecture de l’épisode du sang sur la neige qui décrit très précisément le processus que le critique assimile, pour Perceval, à une forme « d’initiation au langage des signes » et à la découverte des « grands principes sémiotiques » :

Ce qui se déploie en effet, dans l’excessive dilatation du temps, et à travers l’alchimie des couleurs, c’est l’initiation de Perceval au mode symbolique. (…) Les couleurs ont formé une structure de médiation, ouverte à la fois sur une réalité extérieure (le sang sur la neige) et sur une réalité intérieure (la semblance de l’amie). Les oiseaux ont disparu, le réel s’est enfui, mais à la manière mallarméenne de ces « vols qui n’ont pas fui » tout à fait. Il est resté une trace, et c’est cette trace qui fait sens, et qui nous initie à l’aventure du sens. Elle s’est d’abord détachée de son support premier pour s’élaborer en signifiant, ce signifiant a pu appeler à son tour un autre signifié. Il est ainsi donné à Perceval de suivre, au ralenti, la naissance de l’expression poétique, les étapes de l’élaboration du signe, et leur application immédiate au transfert métaphorique. (Dubost 1994/2016, 319, je souligne)

10Dans cette analyse, ce n’est plus le « fondu-enchaîné » qui nous rend la merveille sensible mais le ralenti, ou le slow motion, qui permet à Francis Dubost de mettre sous les yeux de son lecteur toutes les étapes de la transformation de la matière événementielle du récit (Perceval a blessé une oie avec son javelot) en image (les trois gouttes de sang sur la neige marquée par la trace de l’oiseau envolé) puis en une « structure de médiation », résultat de la décomposition de l’image impensable en une couleur (ni blanc ni rouge, mais rouge sur blanc dans une association qui est signe de visibilité), une géométrie (trois points) et une forme (la trace de l’oiseau, son empreinte dans la neige molle). C’est seulement à partir de là que l’image est devenue signe et qu’elle peut entrer en résonance avec les autres signes, dont celui qui paraît sur le visage de l’amie, la semblance de Blanchefeur. Francis Dubost ne se contente pas de nous montrer la scène selon une modalité mimétique, il nous permet de faire l’expérience de la transformation de l’image en signe et de sa collusion, dans la mémoire du chevalier, avec les autres signes disponibles. Dans l’accord des semblances, le chevalier et le lecteur passent à un autre niveau de compréhension de la vision du sang sur la neige et trouvent les fondements et les rouages d’une sémiotique à l’œuvre. De cette expérience sensible, le lecteur qui se met à l’école du regard de Francis Dubost retient la nature particulière de l’image médiévale, ni mimétique ni finie, mais disponible pour qui voudra en faire l’exercice, en jouer le jeu jusqu’au sens. Il retient également la « plasticité signifiante » des signes visuels et la nécessité d’initier notre regard à leur caractéristique propre et à la lecture que nous pouvons en faire.

Penser le signe dans l’intermittence de l’image : la « plasticité signifiante » (Dubost 1995b /2016, 237) ou le territoire-frontière du visuel

  • 20 Le mot ombre, renvoie, selon l’étymologie, au « statut particulier de l’image qui caractérise les a (...)
  • 21 C’est le cas pour Frêne chez Marie de France. Comme l’a montré la belle étude de Christiane Martine (...)

11Signes incomplets — quand ils ne sont pas « discordants » ou « dissonants » —, « événements tronqués » (Dubost 2007 /2016, 79), « ombre »20, « vide référentiel » (Dubost 1997/2016, 53), « point aveugle » (ibid., 59), « turbulence heuristique » (Dubost 2011 /2016, 135)… L’école du regard de Francis Dubost est le lieu où se pense la merveille, mais c’est aussi le lieu où se pense le signe, toujours problématique ou paradoxal, toujours en attente d’être déchiffré. Si le regard porté sur un objet, un être ou une situation devient l’indice de repérage des signes non-verbaux disséminés dans le texte et de leur « réalisation » dans l’esprit du personnage regardant (ou du lecteur), tout un champ de signes s’ouvre à notre analyse. Cette posture critique permet de faire remonter un « matériau archaïque » (Dubost 1995b /2016, 208)21 et de déceler des merveilles que les balises habituelles avaient pu laisser passer, tout autant qu’elle permet de penser le signe dans les marges de la merveille, dans un cadre proche de celui du fantastique, lorsqu’il parvient aux « limites de la lisibilité » (Dubost 1993b /2016, 26) ou de la visibilité, au « point sensible du dispositif d’écriture » (ibid.) où il se fait « espace de revenance » :

Un texte devient fantastique lorsqu’il s’organise en espace de « revenance ». Le retour des croyances mal éteintes prend volontiers un aspect spectaculaire, emphatique, afin d’assurer l’indispensable effet de terreur. Dire, comme on le fait parfois, que le texte fantastique met en scène l’épiphanie de l’impossible est déjà un présupposé moderne. En regard des conditions culturelles qui étaient celles du sujet médiéval, mieux vaudrait parler d’une épiphanie de l’indécidable. Le support de la résurgence fantastique est depuis toujours là. Il se coule dans les images archétypales de la peur surnaturelle, il emprunte la forme des figures du mal, des enchantements de l’Autre Monde, dont les merveilles révolues sont gardées en remembrance. En ce sens, le fantastique pourrait être tenu pour la forme achevée de l’écriture, des puissances infinies prêtées à l’écriture. (Dubost 1997 /2016, 119-120)

  • 22  Sur ces signes obscurs, je me permets de renvoyer à Nicolas 2018.
  • 23 Sur les signes construits, hiéroglyphes de Marie de France, je me permets de renvoyer à Nicolas 202 (...)

12Penser le signe dans ces territoires-frontières du visuel, c’est donc poser la possibilité du fantastique comme forme d’écriture — et c’était le champ d’étude de Francis Dubost —, mais c’est aussi se donner les outils pour décrire le fonctionnement des signes obscurs (ceux dont le texte ne nous donne rien à voir)22, des signes construits (qui s’apparentent plus à des diagrammes ou à des schémas qu’à des scènes de roman)23, et des signes intermittents pour lesquels c’est dans le signifiant que se produit le décrochage, le changement de niveau référentiel.

13Je m’attarderai sur cette dernière catégorie. Lorsqu’il conclut son analyse de la scène de chasse de Guigemar, Francis Dubost affirme :

Ni cerf, ni biche, mais un composé incertain qui tient des deux et d’autre chose encore, et qui peut figurer le tumulte de l’inconscient. Au lieu de figer l’image dans une seule de ses expressions symboliques, il convient d’en accepter la plasticité signifiante. (Dubost 1995b /2016, 237, je souligne)

  • 24 Le lecteur est face à l’intermittence de l’image pour Yonec, et face à l’intermittence phonologique (...)

14De cette conclusion, nous ne retiendrons pas le « tumulte de l’inconscient », plutôt lisible en termes de fantasmata dans un Moyen Âge encore très augustinien, mais l’incertitude de la vision et la « plasticité signifiante » d’une image insaisissable, instable, impossible à fixer à un instant donné. Francis Dubost définit ici un type de signe qui est sans doute au fondement de la poétique de la mémoire de Marie de France — telle que Logan Whalen l’a décrite (2008) —, sans toutefois mettre en relation ces images intermittentes avec les travaux, pourtant contemporains des siens, de Frances Yates (1966) ou de Mary Carruthers (1990 et 1998) sur la faculté de mémoire et la manipulation des images mémorielles. Pour lui, la persistance rétinienne permet d’échapper à un motif figé qui guiderait le lecteur vers une lecture unique (reconnaître le « motif d’autrefois dans lequel on suppose qu’une biche blanche était l’avatar de la fée » [Dubost 1995b /2016, 236] ou celui qui fait du cerf blanc un animal psychopompe) et de composer l’animal hybride dans lequel il finit par voir l’image spéculaire de Guigemar lui-même. Il peut ainsi montrer que Marie s’intéresse moins à la féerie — en fait elle ne s’y intéresse pas du tout — qu’au désir humain. Le processus est le même, dans le lai d’Yonec, pour l’apparition et la métamorphose de l’oiseau, que Marie passe sous silence, puis pour la « communion probatoire » (ibid.) où la figure du fils est déjà présente dans la superposition des images des deux amants24. Il y a sans doute ici un premier degré de l’intermittence de l’image que les outils du fantastique suffisent à saisir.

  • 25 Pour une analyse détaillée de cette image mémorielle, voir Nicolas 2020.

15Dans Yonec et plus généralement chez Marie de France, l’image la plus frappante, à mon sens, est toutefois celle qui apparaît à la toute fin. Un degré supplémentaire d’intermittence de l’image et de complexité y est franchi. Au moment où le fils tue son beau-père, une puissante image mémorielle se forme. Elle superpose d’abord les signifiants dans la rime (père/mère) et réunit les amants dans la mort après la remise de l’épée paternelle au fils de Muldumarec, puis superpose la figure du père à celle du fils au moment de la vengeance et de la mort du barbon jaloux. La description de la salle capitulaire et de la tombe encensée et illuminée qu’elle abrite viennent compléter le tableau, non seulement en plantant un décor visible mais en permettant à la mémoire de recomposer cette scène de vengeance en scène de jugement. J’ai pu montrer ailleurs25 que dans cette fin, la pensée de la merveille est le point de départ d’une pensée mémorielle qui donne à voir, dans l’intermittence de l’image, une figure mémorielle qui n’a plus rien à voir avec la « représentation » d’une scène visuelle ni avec une quelconque « théâtralisation ». Ici le visuel (l’épée donnée au fils, le tombeau dans l’arrière-plan, la tête tranchée au pied du fils) atteint la limite où les éléments visibles se disposent en un schéma ou un diagramme. Il n’est plus que le principe nécessaire à la mise en place d’un signe mémoriel complexe dans lequel se dit d’abord la conception de l’enfant à l’image et à la ressemblance du père, puis la vengeance de la mère, pour aboutir à une figure complexe qui s’apparente à un hiéroglyphe de l’amour. Cette « image-choc » qu’on pourrait qualifier de « secondaire » n’existe pas dans le texte, ou elle n’y existe que sous la forme inachevée d’une image latente qui demande à être « réalisée » par la lecture puis par le discours critique. Le signe visuel se donne ici à construire et à déchiffrer dans un accès médiat au sens. C’est un signe incomplet, en attente, frappé au même sceau que le récit médiéval, l’incomplétude, qui est aussi une chance d’accéder, par le raffinement de la mémoire, au signe plein puis au sens.

16On atteint ici un point de rupture dans la représentation et un point culminant dans la signification qui permet d’atteindre des domaines de la pensée inaccessibles par les langages communs des mots et des signes visuels simples :

De l’impuissance au désir d’élucidation, de l’aporie à l’allégorie, de la transposition analogique aux tentatives de rationalisation, du sérieux à l’ironie, la merveille suscite en effet toute une série de réponses, ou d’esquives, qu’il serait souhaitable de relier non pas à un mode de pensée unique, mais au croisement où plusieurs attitudes de pensée créent une intense activité d’expression. Autour de la merveille, en effet, les pensées se cristallisent en images à travers lesquelles émergent les grandes questions : l’Être et les Causes, la Vérité et le Droit, le Désir et la Loi, le Visible et l’Invisible. (Dubost 1993b /2016, 26)

17Chez Marie, les questionnements ontologiques ou métaphysiques, sur les Causes ou les Fins, ne sont pas aussi centraux que chez Chrétien de Troyes (Dubost 1992a/2016, 202). C’est un miroir de l’amour qui se dessine dans le parcours des hiéroglyphes qui, dans chaque lai, donnent à voir une des facettes du plus complexe des sentiments humains. Dans ce cadre, le visuel est à juste titre un registre d’interprétation et d’accès au sens qui n’est plus seulement celui de la semblance ou de la demonstrance mais d’une senefiance adossée au langage visuel.

Penser par l’image : le visuel comme registre d’interprétation

18Au-delà des exemples empruntés aux articles de Francis Dubost, et essentiellement tirés de Chrétien de Troyes et de Marie de France, on peut se demander si la méthode de « pensée par l’image » peut être exportée dans les romans en prose du xiiie siècle — et en particulier dans le Lancelot-Graal —, fondé sur un Graal-histoire que Francis Dubost oppose au Graal-théâtre de Chrétien de Troyes. Si elle est délicate, la transposition du théâtre à l’histoire ne semble pas impossible, car le visuel a pris une place de premier plan dans tous les domaines de la civilisation médiévale du xiiisiècle, de la liturgie à la glose, de la littérature à la Bible — historiale ou moralisée — et même dans la vie quotidienne. Il faut seulement prêter la plus grande attention à la nature des signes visuels et à leur fonctionnement spécifique, propre aux textes du xiiie siècle.

  • 26 Sur ces notions et leur implication dans la « pensée du Graal », voir Valette 2008.

19Je laisserai de côté les scènes du Graal dans lesquelles les structures visuelles suivent le processus de demonstrance — où la révélation passe par la vue — ou le processus de senefiance développé dans les discours des ermites26, pour suivre les regards inscrits et porter mon attention sur ce qui se donne à voir dans ces romans. On pense, bien entendu, aux fantasmagories du Haut Livre du Graal (éd. Strubel 2007) qui projettent le pauvre Arthur ou ses malheureux chevaliers dans un réalisme eucharistique « grandeur nature » — et non plus cantonné dans l’espace réservé de la vision de l’hostie —, où la visibilité des signes atteint un paroxysme qui les fait basculer vers un ailleurs théologique. On peut penser, également, à la figure de Lancelot, qui est une merveille à lui tout seul, sans cesse placé sous les yeux de ceux qui s’étonnent de son comportement ou de ses actes proprement incompréhensibles, en particulier dans la Mort Artu (éd. Hult 2009). Je lui préfèrerai cependant la figure d’Arthur, en particulier au moment de sa mort à la fin du cycle, lorsqu’il est placé dans un environnement où les circonstants rendent la scène trop « visible » pour ne pas franchir les frontières de l’interprétation. 

  • 27 Voir Grisward 1969 et, pour une analyse plus large autour des légendes nartes, 2022.
  • 28 Je m’appuie ici sur une étude très célèbre d’Otto Pächt qui explique que le visuel, dans les manusc (...)

20Après ou à côté de l’analyse très convaincante de Joël Grisward autour de la résurgence d’un mythe indo-européen27 — dont Francis Dubost répercute les résultats dans ses propres analyses duméziliennes —, l’application d’une pensée optique sur ce moment de tension dramatique permet d’y trouver les pistes d’une interprétation qui prendrait la forme d’un parcours visuel où le décor de la scène de la mort du roi s’anime et prend vie, dépassant rapidement le stade de la représentation pour accéder à la signification selon les modalités qui sont celles de l’image matérielle de la même époque. La scène de la mort du roi est bien connue, avec ses éléments étonnants dont on se demande ce qu’ils cachent ou surajoutent à la narration proprement dite. Le décor est précisément posé : la mer, le rivage, le roi assis, le tertre et le lac un peu en arrière-plan, l’épée tachée de sang, Girflet et ses aller-retours, la main sortie du lac, Girflet au sommet d’un second tertre, les larmes du roi, le navire des dames qui se présente et emporte le roi… mais aussi — et c’est plus étonnant — les indications météorologiques, et en particulier la pluie torrentielle qui inonde la seconde moitié de l’épisode (éd. Hult 2009, 870-878). Loin d’être un effet de réel qui renverrait à une mimésis impensable à l’époque, le texte donne ici des indices de lecture difficilement lisibles en dehors du système de signes qui est celui de l’imaginaire de la fin du xiiie ou du début du xive siècle. À cette époque, l’image matérielle, fruit du travail de mémoire de l’enlumineur, est sortie du texte28 après s’être saisie des signes visuels qu’il recelait et les avoir fait entrer dans un système de signes nourri par les habitudes de pensée et les associations ordinaires de la glose biblique.

  • 29 Pour l’histoire de Gédéon, voir Juges 6, 36-40, Ps 71,6.
  • 30 Sur ces questions, voir l’inédit d’HDR d’Alessia Trivellone, soutenu en novembre 2023 à l’Universit (...)

21À ne choisir qu’un exemple, celui du manuscrit de Londres, Additional 10 294 (f. 94) — seul manuscrit, à ma connaissance, qui représente la mort d’Arthur —, on remarque que le texte romanesque et la miniature proposent tous deux un montage de signes qui explore la fin d’Arthur sous la lumière des représentations matérielles du roi David — dont Arthur appelle d’ailleurs la mémoire en comparant Excalibur à l’Espee as Estranges Renges — entouré des figures de Job et de Gédéon. Dans la miniature du manuscrit de Londres (qui orne la couverture de l’édition Lettres gothiques), Arthur est représenté dans une position habituellement réservée à Job (assis au sol, bras et jambes croisées, main sur la joue), et Girflet reçoit la merveille du retour de l’épée au lac dans une position qui rappelle celle de Gédéon recevant sa rosée29 (mains ouvertes et regard levé vers le ciel). Ce fonctionnement des signes visuels, qui suscite et stimule des associations, est typique de l’exégèse visuelle30 et n’est pas transposable tel quel dans nos romans. La mort d’Arthur met pourtant en relation le roi breton avec le roi biblique dans une forme de typologie que le cycle pratique régulièrement par ailleurs, mais aussi avec les figures secondaires de Job et de Gédéon qui lui donnent toute sa dimension humaine et en font un parangon de la condition humaine.

22Finalement, dans la Mort Artu comme dans les textes narratifs du siècle précédent, la scène se décompose en unités élémentaires, en signes visuels discordants ou peut-être seulement étonnants (que faire de cette pluie ?), mais le régime de l’image n’est pas le même. Pour reprendre l’opposition théâtre/histoire que Francis Dubost réserve aux romans du Graal (Dubost 2008) en opposant les romans en vers du xiie aux proses du xiiie, l’historia est encore un régime de littéralité qui débouche sur du visuel, mais les signes visuels qu’elle produit sont des signes médiats qui ne renvoient pas à des figures isolées (comme saint Georges ou le Christ-Juge derrière le vengeur du lai d’Yonec) mais à un réseau de figures dont les associations sont multiples et polysémiques. Du point de vue du visuel, l’opposition théâtre/histoire ne tient donc pas — car il y a toujours production de signes visuels par le texte en vue de l’interprétation —, sauf à s’intéresser à la nature des signes et à l’herméneutique qu’ils appellent. Si les romans du « Graal-théâtre » comme ceux de Chrétien montrent des semblances qui résonnent entre elles dans la matière poétique refermée sur l’unité romanesque, les romans du « Graal-histoire » appellent des semblances qui appartiennent déjà à des réseaux de sens qu’elles construisent comme des gloses romanesques. L’Historia n’est donc pas seulement un mode de pensée indissociable du langage et de la modalité du commentaire de senefiance tel qu’on le pratique à l’époque dans la glose. C’est un régime de littéralité qui donne à voir et à comprendre par l’image les rouages d’un réseau de sens qui s’apparente à la glose et, par-là, une ouverture par l’image vers un processus de signification sans limites.

Conclusion

  • 31  La citation est de Christian Heck, citée par Charron, Gil et Vilain 2016, 6.

23Au terme de ce parcours, il apparaît que l’intelligence du regard dont Francis Dubost nous fait faire l’expérience dans ses écrits n’est pas seulement un style propre à son auteur ou une coquetterie liée à son objet de prédilection. C’est une pensée en image, une pensée qui s’émancipe du poids du langage et s’approche au plus près du visuel pour parvenir, dans l’expérience sensible, à penser l’impensable de l’image. Dans l’intelligence du regard, « regarder une œuvre d’art n’est pas simplement une opération de l’esprit, c’est une expérience qui engage tout l’être »31 : Francis Dubost n’aurait pas renié la transposition de la citation à l’œuvre littéraire.

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Bibliographie

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Notes

1 Les termes du titre de cet article sont repris à Francis Dubost : « construire de l’impensable afin de provoquer l’exercice de la pensée » (Dubost 1993b/2016, 46). « L’intelligence du regard » est le titre des mélanges offerts à Christian Heck (Charron, Gil et Vilain, 2016).

2 Voir Dubost 1992b, 308 et Dubost 1995b, 238.

3 Avec les « motifs ou les topoï », « micro-récits plus ou moins isolables », « on relève ainsi dans la littérature médiévale la rémanence d’éléments flottants qui sont disponibles pour entrer dans telle ou telle configuration narrative et en même temps représentatifs des grandes tendances de l’imaginaire et des orientations de l’idéologie » (Dubost 2006 /2016, 150).

4 Elle se distingue, en cela, de la sémiologie, qui se focalise sur l’analyse du rapport signifiant/signifié.

5 Je me permets de citer Nicolas 2018, 202 et 2025.

6 Sur la théâtralisation voir par exemple Valette 2017.

7 « L’image choc, l’image impensable assure d’abord le déplacement en territoire merveilleux. Mais cette image résiste, reste un mystère, même pour l’érudition qui veut construire du sens autour d’elle. La substance de la merveille, sa chair vive, sa valeur signifiante sont à rechercher dans un réel d’autrefois bien difficile à saisir, dans le fond mythique et culturel où elle a pris naissance, peut-être dans quelque rituel oublié. Toutes ces informations, du moins celles dont on éprouve la pertinence, sont ensuite à accorder au texte, seul véritable creuset du réemploi de ce motif où l’impossible doit déboucher sur un sens possible. Trouver en somme quelque raison à toute cette déraison » (Dubost 2016, « Avant-propos », 9).

8 Je choisis le terme de sémiotique pratique, ou appliquée, par opposition aux approches théoriques que Francis Dubost fréquentait par ailleurs. Son approche est empirique, toujours induite d’une expérience du texte. Elle s’intéresse à tous les types de signes, y compris non linguistiques.

9 Rares sont les noms de spécialistes de sémiotique qui sont cités dans les articles de Francis Dubost : alors que les bibliographies de ses cours mentionnaient Benveniste, Derrida, Greimas, Kristeva ou Pierce, on trouve, au mieux, un article d’Eugène Vance sur la théorie du signe et les genres littéraire (Vance 1976) dans une note de l’article sur l’impensable (Dubost 1993b/2016, 38).

10 « Un mode de pensée n’est jamais offert directement dans un mode d’écriture. C’est un concept à abstraire à partir du rôle actif qu’une hypothèse critique lui attribue dans un texte donné. S’il est légitime de jeter une passerelle entre mode d’écriture et mode de pensée, il est souhaitable que la passerelle parte du texte, et que la méthode reste inductive » (Dubost 1993b/2016, 23).

11 Voir Dubost 1993b/2016, 47 et 49.

12 Le visuel est un des aspects les plus fondamentaux de la civilisation du Moyen Âge comme l’a montré O. Boulnois (2008).

13 « Le Sphinx du Graal n’est pas un questionneur, c’est un montreur » (Dubost 1998b, 202).

14 Selon le titre de François Garnier : Le langage de l’image au Moyen Âge. Signification et symbolique (1982).

15 « Plutôt que miroir de ce qui est, la littérature demande à être perçue comme miroitement de ce qui n’est pas, ou de ce qui n’est plus, ou de ce qui devrait être autrement, à travers la fonction compensatoire du merveilleux notamment » (Dubost 1993b/2016, 22).

16 « L’amie de Lanval rétablit la vérité en présence de toute la cour (v. 615-629). Elle déplace le tort sur la reine, dont elle révèle l’odieux mensonge, et obtient ainsi l’acquittement de Lanval. Sa parole, cautionnée par sa seule présence qui rayonne une séduction surnaturelle, n’est mise en doute par personne. (…) Le merveilleux s’exprime alors selon une modalité d’épiphanie : l’apparition de la fée et la teneur de son discours scellent l’alliance néoplatonicienne du Beau et du Vrai (Dubost 1995b/2016, 221).

17 « La beauté de la morte l’impose naturellement, si l’on peut dire, comme la seule amie possible, et Guildelüec s’efface sans conflit de la scène amoureuse, prenant même à son compte le deuil de son mari. Ici toutes les âmes sont pures et l’explication n’a rien de psychologique. Elle est fournie par la merveille de beauté. Cette merveille sans merveilleux porte en elle-même l’évidence courtoise que l’amour inspiré par une telle femme, une telle gemme, a quelque chose de magique, qu’il est d’un autre ordre, doté d’une légitimité supérieure à celle de la conjugalité ordinaire » (Dubost 1995b/2016, 232-233).

18 « Mettre la question du merveilleux en relation avec la problématique du motif, c’est l’orienter vers des perspectives plus techniques, s’attacher aux conditions-mêmes de l’écriture en situant volontairement l’analyse au niveau le plus élémentaire. Le merveilleux s’écrit en effet à partir de matériaux archaïques dont le retour n’est pas répétition à l’identique mais s’enrichit de nouveaux agencements, de distributions inédites, d’effets de sens propres au texte considéré » (Dubost 1995b/2016, 208).

19 « Le texte médiéval fonctionne donc beaucoup plus comme système de signes que comme système de représentation » (Dubost 1993b/2016, 39). « La description des merveilles ne s’arrête pas aux singularités de la représentation. Elle s’accompagne du désir de faire entrer les phénomènes qui échappent à la norme, dans un système de pensée qui les rende intelligibles » (Dubost 1997/2016, 117).

20 Le mot ombre, renvoie, selon l’étymologie, au « statut particulier de l’image qui caractérise les apparitions — visions, fantômes ou images oniriques » (Koble et Séguy, 417, n. 3). Employé chez Marie de France pour désigner l’apparition du chevalier-oiseau dans Yonec ou la vision de l’arbre majestueux au début de Frêne, il permet d’identifier des signes fantasmatiques qui ne sont pas sans rapport avec la modalité poétique du fantastique. Ce n’est pas la réalité qui semble incertaine, mais le signe lui-même, qui connaît un décrochage. De même que le récit fantastique explore les limites de la réalité, ces ombres explorent les territoires-frontières du signe et du sens, seul lieu où peuvent se « mustrer » les réalités abstraites de l’amour dont Marie veut nous faire part.

21 C’est le cas pour Frêne chez Marie de France. Comme l’a montré la belle étude de Christiane Martineau-Genyès (1993), le regard porté sur l’enfant confié à l’ombre de l’arbre renvoie sans doute à sa nature féerique ou surnaturelle. Le regard que porte Iseut sur le bâton gravé que lui a envoyé Tristan dans le lai du Chèvrefeuille pourrait jouer le même rôle que l’arbre de Frêne : le lecteur ne sait pas ce que voit Iseut, ni ce que Tristan a gravé sur le bois (un nom ? un poème ? une phrase prononcée par sa bien-aimée et qu’elle reconnaît ?), mais il fait l’expérience sensible avec la reine de l’union amoureuse des amants.

22  Sur ces signes obscurs, je me permets de renvoyer à Nicolas 2018.

23 Sur les signes construits, hiéroglyphes de Marie de France, je me permets de renvoyer à Nicolas 2020.

24 Le lecteur est face à l’intermittence de l’image pour Yonec, et face à l’intermittence phonologique pour Tydorel, comme l’a montré Francis Dubost : le terme reineborc désigne le tissu de Ratisbonne dans lequel est fait le manteau de l’ondin, mais aussi le mulet de la reine ou de la grenouille. L’enfant qui est conçu par la rencontre des amants (sous le manteau) est déjà présent dans le mot et ses sonorités (Dubost 1995b/2016, 250). Dans Yonec, il en est de même : lorsque l’amant reçoit la communion sous l’apparence de sa dame, il y a une superposition d’images au moment où il reçoit le corpus Christi qui est aussi le corps du fils. La conception de l’enfant s’inscrit dans l’image pour Yonec, dans le mot pour Tydorel, dans les deux cas, le support est de l’ordre du signifiant.

25 Pour une analyse détaillée de cette image mémorielle, voir Nicolas 2020.

26 Sur ces notions et leur implication dans la « pensée du Graal », voir Valette 2008.

27 Voir Grisward 1969 et, pour une analyse plus large autour des légendes nartes, 2022.

28 Je m’appuie ici sur une étude très célèbre d’Otto Pächt qui explique que le visuel, dans les manuscrits anciens, n’est autre que la lettre (le T du Te igitur, au début du Canon de la messe, suffit à susciter, dans la mémoire du lecteur ou du fidèle, l’image de la croix du Christ), mais que, au fur et à mesure que la lettre est perçue comme un signe arbitraire, elle se transforme en image matérielle : la lettrine T devient lettre historiée en forme de croix simple puis de crucifix, avant que l’image ne se libère de la tutelle de la lettre et que la miniature sorte du texte — qui retrouve alors son T liminaire (Pächt 1997).

29 Pour l’histoire de Gédéon, voir Juges 6, 36-40, Ps 71,6.

30 Sur ces questions, voir l’inédit d’HDR d’Alessia Trivellone, soutenu en novembre 2023 à l’Université de Nice-Côte d’Azur, en particulier p. 137 et figures 202 et 217.

31  La citation est de Christian Heck, citée par Charron, Gil et Vilain 2016, 6.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Catherine Nicolas, « La pensée optique de Francis Dubost ou « l’intelligence du regard » : construire l’impensable de l’image pour accéder à l’exercice de la pensée »Revue des langues romanes [En ligne], Tome CXXX n°1 | 2026, mis en ligne le 16 juillet 2026, consulté le 18 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/rlr/6567 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16lcv

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