Les formes théâtrales comme reflets et ressources narratives pour la science : à propos de la pièce Sauve qui peut (la révolution), mise en scène par Laëtitia Pitz (2026), à partir du roman de Thierry Froger (2024)
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- 1 Antoine De Baecque, « Jean-Luc Godard et la critique des temps de l’histoire », Vingtième Siècle. R (...)
- 2 Daniel Bensaïd, Moi, la Révolution, Paris, Don Quichotte, 1989 ; Steven L. Kaplan, Adieu 89, Paris, (...)
- 3 Martial Poirson, « La Terreur en spectacle », Études théâtrales, 2014-1, n° 59, p. 13-46.
1Qui se souvient que le 9 septembre 1988, Jean-Luc Godard poussa la porte du bureau de Jean-Noël Jeanneney, alors président de la Mission du Bicentenaire de la Révolution française, en vue de réaliser un film inspiré de l’événement ? A priori, l’image ne cadre pas : comment imaginer que le cinéaste de la Nouvelle Vague, qui, dans toute son œuvre, s’est efforcé de passer et de repasser les frontières des catégories artistiques, et qui a semblé longtemps fuir l’histoire comme le passé, ait pu un jour trouver une place dans les festivités officielles de 19891? Sauf exceptions notables (au théâtre surtout), ces dernières, largement financées par la commande publique, ont en effet inspiré des formes artistiques marquée par le didactisme et l’illustration du passé2, donnant peu d’espace à l’inventivité créatrice, comme en témoigne l’efficace mais pesant diptyque réalisé par Robert Enrico et Richard T. Heffron (La Révolution française, 1989)3.
- 4 Patrick Garcia, op. cit., chap. 2.
- 5 Jean-Noël Jeanneney, Le Rocher de Süsten, Mémoires, (1982-1991), t. 2, Paris, Seuil, 2022, p. 132.
2Le ministre de la Culture de l’époque, Jack Lang, avait cru bon de suggérer à Godard qu’il ne serait pas trop difficile de décrocher une subvention auprès de la Mission : depuis sa création en 1986, celle-ci avait pour fonction d’organiser et d’accompagner l’ensemble des événements commémorant la Révolution française4. Ce 9 septembre 1988, la rencontre entre le cinéaste iconoclaste et Jeanneney, historien et grand commis de l’État, qui plus est organisée déjà bien trop tard relativement aux calendriers de conception et de production d’un film, donna ce qu’elle avait toutes les chances de donner. Accompagné d’un producteur « quasi-muet », selon Jeanneney, Godard arrive de mauvaise humeur et se confronte aussitôt à la censure préventive des politiques publiques de la mémoire incarnées par la Mission. « Mon devoir serait de m’assurer que son œuvre ne s’inscrirait pas dans la cohorte de ceux qui dénigreraient l’événement que j’avais la responsabilité de célébrer », se souvient Jeanneney. C’est assez pour que le projet s’arrête là : « je n’ai jamais revu Jean-Luc Godard », ajoute-t-il5.
- 6 Michel Vovelle, La Bataille du Bicentenaire de la Révolution française, Paris, La Découverte, 2017.
- 7 Guillaume Mazeau, Histoire, Anamosa, 2020, p. 75.
3Même s’il n’a pas abouti, l’événement – ou plutôt le non-événement – cinématographique renvoie pourtant à une caractéristique bien réelle de la mémoire publique de la Révolution française : héritier d’une longue tradition républicaine, le pilotage de la Mission du Bicentenaire incitait, sans le dire, à une forme d’art consensuel, voire crypto-officiel, de la mémoire révolutionnaire, dans un contexte d’âpres batailles culturelles contre l’extrême-droite et sa valorisation du Millénaire de la fondation de la dynastie capétienne, rétrospectivement réinterprétée comme la date de fondation française de la monarchie6. Comme on le sait, cette version présentable de l’« histoire révolutionnaire », enseignée dans les écoles depuis le début du XXe siècle dans le cadre du roman national pour consolider le régime républicain puis, à la fin du XXe siècle, pour fabriquer le « vivre ensemble » et croire en le « plus jamais ça », a effacé ou marginalisé de nombreux événements et acteurs jugés non conformes, au prétexte du rassemblement consensuel7.
- 8 Jean-Clément Martin, La Vendée de la mémoire : 1800-2018, Paris, Perrin, 2019.
4C’est peut-être pour cette raison que la non-rencontre ainsi que le film jamais réalisé ont tout d’abord inspiré le plasticien Thierry Froger, originaire d’un territoire resté dans les friches de la mémoire républicaine de la Révolution française : l’ouest déchiré par l’héritage de la guerre civile, et en particulier par celui des guerres de Vendée8. Après avoir imaginé plusieurs installations ainsi qu’un court-métrage inspirés par la Révolution française, Froger publie en 2016 un livre dont la trame se compose de trois fils : la commande publique – fictionnelle – passée à Jean-Luc Godard par la Mission du Bicentenaire, une uchronie mettant en scène l’exil de Danton (qui n’aurait donc jamais été décapité) sur une île de la Loire, et un troisième constitué par les différentes étapes et possibilités des scénarios imaginés par Godard. C’est ce texte que Laëtitia Pitz (compagnie Roland furieux) adapte pour le plateau depuis 2023.
5Comme le livre, la pièce en quatre parties tourne autour de Projet 89, titre supposé du film de Godard, bientôt renommé 93 ½. Un écho au film 8 ½ de Federico Fellini (1963), ainsi qu’à sa dramaturgie tourmentée et kaléidoscopique : en cure de repos dans une station thermale, Guido Anselmi, un cinéaste en mal d’inspiration, littéralement harcelé par les contraintes de la production et son équipe, tente de faire le point mais se noie dans ses souvenirs et ses fantasmes, livrant une métaphore réflexive ainsi qu’une mise en abyme du travail de création et de la difficulté de renouer les fils de la fiction et de la vraie vie. Comme la fusée sur le point de décoller, sujet supposé du film de Guido, le film sur la Révolution française – que Godard prévoit de consacrer au massacre de la Princesse de Lamballe (septembre 1792), sujet qui n’avait aucune chance d’être financé par la Mission – restera à l’état d’amorce. Mais qu’importe, ou tant mieux, puisqu’il ne s’agit, justement, de rien d’autre que d’amorcer des débuts d’histoires, de lancer des pistes sonores (créées par Camille Perrin) et de projeter des images et extraits de films (dus à Morgane Ahrach) dont les constants assemblages et désassemblages, assurés sur le plateau en temps réel par la scénographe Anaïs Pélaquier, convoquent différents types de spectres. Celui de Godard, incarné par Didier Menin, mais également ceux de Danton, de la princesse de Lamballe, de Théroigne de Méricourt, de Fellini, de Truffaut, d’un ami historien, de Rose, la fille de celui-ci ou de Marguerite Duras, tour à tour joués par Camille Perrin.
6Partant d’un non-événement avéré (la rencontre Godard-Jeanneney, le projet de film), la pièce s’en évade rapidement, tout en injectant quelques autres touches documentaires, comme, notamment, le rôle d’intercesseur que tenta en vain de jouer l’historien spécialiste de la Révolution française et du cinéma – rien ne tient ici du hasard – Antoine De Baecque, ou la référence à Elisabeth Roudinesco, historienne de la psychanalyse et biographe de Théroigne de Méricourt, venue ici accréditer presque pour la forme un supposé projet de film sur cette dernière avec Isabelle Huppert. Venu du texte initial de Froger, mais renforcé et comme démultiplié par la mise en scène, la scénographie et le jeu des acteurs, le brouillage entre création fictionnelle et références documentées n’a pas vocation à être éclairci, tant il fait partie des couches d’épaisseur et des espaces de possibilité ouverts par la pièce à des spectateurs qui, assis en situation bifrontale, puis frontale sont invités à changer de place et de côté à chaque nouvelle partie. Cette proposition phénoménologique se trouve confortée par la superposition des multiples dispositifs musicaux et sonores, ou des images fixes ou animées, laissant les spectateurs libres de fixer leur attention où ils en ont envie, même si ce taillis de signaux limite cette potentielle liberté. De ce point de vue, la mise en scène est réussie, puisqu’il s’agit de partir à la recherche de la Révolution perdue et, peut-être, de l’élan révolutionnaire en général, et que dans cette recherche, nous sommes à la peine.
- 9 Anne Diatkine, « Sauve qui peut (la révolution)», Godard et Duras sont sur un plateau », Libération(...)
7Les codes de jeu, fondés sur le décalage provoqué par les effets de reconnaissance et d’imitation voulue et, d’autre part, la sincérité des réflexions engagées sur la création, sur la possibilité de changer les choses et, évidemment, sur la difficulté de réaliser ce film sur la Révolution, ne font que renforcer la distanciation critique sur le théâtre, mais également sur l’histoire. C’est pourquoi les critiques qui ont, parfois, pointé les incohérences ou les « faux » de la pièce9, parlent depuis une conception étonnamment étroite du rapport à la fiction et à la vérité artistique, la puissance de la pièce s’épanouissant, précisément, dans ce brouillard tremblant qui, parfois, dévoile son propre simulacre : au début de chaque nouvelle partie, les acteurs et actrice s’adressent au public en présentant leur rôle, dans un jeu antinaturaliste qui évoque certaines séquences de Deux ou trois choses que je sais d’elle (1967), rappelant, avant de recommencer, que ce que l’on voit est un jeu dans lequel on peut accepter, ou non, d’entrer.
8Organisé à partir du décor le plus fixe et central, le plateau pourrait ressembler à un studio de radio libre, propice aux discussions et aux débats qui pourraient ne jamais vraiment se terminer entre Godard et Duras. Le plateau est aussi le lieu des conversations entre le cinéaste et son ami historien de la Révolution ou, de manière bien plus embarrassante, de la lecture des lettres qu’il échange avec Rose, étudiante et fille de cet ami, de laquelle il s’éprend. Une relation dont l’emprise n’est pas vraiment dite ni élucidée, tant la pièce rend compte de la nostalgie de vieux hommes puissants et désorientés, animés par le désir de retrouver l’énergie disparue. Une énergie que l’on pourrait nommer révolution.
- 10 « Joyeux non-anniversaire, or the French Revolution reloaded. Rouvrir une histoire fatiguée », H-Fr (...)
- 11 Ludivine Bantigny, Quentin Deluermoz, Boris Gobille, Laurent Jeanpierre, Eugénia Palieraki (dir.), (...)
9Qu’une pièce de théâtre mette aujourd’hui en scène la quête d’un film sur la Révolution française qui ne peut jamais aboutir ni même connaître une amorce de commencement est, en soi, un symptôme ainsi qu’une proposition d’histoire. C’est un symptôme du phénomène que documentent et analysent beaucoup de sociologues et d’historiens depuis une trentaine d’années : il est, en France et en Occident, de plus en plus difficile de retrouver le fil qui nous relie aux révolutions du passé10. La conscience historique des révolutions n’est plus vivante, elle n’est pas morte non plus mais elle s’est largement patrimonialisée et politiquement désactivée. La révolution est aujourd’hui – et évidemment provisoirement, car les révolutions sont des événements ordinaires et récurrents de l’histoire – davantage un objet de mémoire, une pièce de musée ainsi qu’un sujet de fiction qu’une expérience vécue ou un projet pour la plupart de nos contemporains11.
- 12 Sophie Wahnich (dir.), Histoire d’un trésor perdu. Transmettre la Révolution française
10La pièce de Laetitia Pitz donne forme aux difficultés que les historiennes et les historiens éprouvent aujourd’hui pour trouver des narrations susceptibles de succéder aux grands récits de la Révolution. Elle est ainsi faite de discontinuités spatiales, de fausses pistes dramaturgiques, de dialogues de sourds (entre Godard et Duras, entre Danton et Robespierre), de superpositions sonores et visuelles, d’œuvres d’art que tout le monde semble connaître alors qu’elles n’ont pas existé (comme dans Les Onze de Pierre Michon), mais aussi de vraies fausses archives, d’anecdotes (comme le projet d’Isabelle Huppert d’incarner Théroigne de Méricourt) et d’échappées contrefactuelles qui, fondées sur la survie de Danton, sont teintées de l’amertume des anciens révolutionnaires. Évoqués à la fin sur un écran, la Révolution française, sa signification textuelle et son héritage apparaissent finalement par l’intermédiaire des images proposées par Morgane Ahrach, mais comme une langue menacée ou un théâtre d’ombres, ce « trésor perdu » décrit par l’historienne Sophie Wahnich, dont le travail entre en résonance avec celui de la metteuse en scène12. Une Révolution dont l’aura ne cesse de faiblir, et que la pièce, à son corps défendant, n’aide pas vraiment à réactiver, tant sa force est, justement, de donner une forme à la controverse improductive, de mettre en scène la difficulté à faire jaillir le sens et de faire descendre de leur piédestal les héros de jadis. Des héros fatigués, décalés, trop vieux ou trop jeunes, tel ce Danton seul et âgé, qui a presque eu le malheur de survivre à la Terreur, et qui n’atteint pas l’étoffe de son propre personnage dans la pièce éponyme de Büchner (1835), ce Godard, aussi, sans inspiration, dont le désir pour Rose ne peut plus être reçu aujourd’hui que sous le signe pathétique de l’abus de pouvoir patriarcal, ou même ce jeune guillotiné qui, faute de Révolution, s’invite sur le plateau par l’intermédiaire de la figure d’Alain Delon, qui joue le rôle d’une petite frappe (dans le film Deux hommes dans la ville, 1973). Jean-Pierre Léaud, pressenti pour jouer dans le film dont on sait qu’il ne se fera jamais, est également évoqué. Sauve qui peut (la Révolution) est, en ce sens, une pièce bien moins sur la Révolution que sur le désir tremblant que nous en avons, contrarié par ce qui nous en éloigne aujourd’hui, sans que cette course soit, cependant, présentée comme inutile, tant le cynisme est absent de tout ce qui se trame sur le plateau.
11La difficulté à faire exister ce que le mot porte de sens et d’énergie nouvelle, dans les longueurs de la pièce, ainsi que le refus apparent d’une claire politisation du propos, peuvent certes s’avérer décourageants pour qui espérait se recharger d’élan collectif. Pourtant, ce sont les mêmes procédés qui, parce qu’ils invitent à rompre avec les chemins trop balisés, font aussi appel d’air : par ses montages et démontages, ses pas-de-côté, ses discontinuités permanentes, son ironie et multiples effets de distanciation, la pièce présente l’intérêt de déboulonner les mythes et de dédramatiser le rapport traditionnellement épique ou révérencieux à l’événement révolutionnaire, le geste créatif invitant, dans le brouillard qui nous entoure désormais, à faire le tour de l’héritage, et à s’en réapproprier les pièces détachées là où, en 1971, Ariane Mnouchkine, dans le foisonnement artistique de 1789, invitait à littéralement reprendre ou même continuer une révolution à laquelle Mai 68 semblait avoir redonné vie. Dans un tout autre style, c’est à une semblable opération qu’a invité Joël Pommerat, significativement fondateur de la compagnie Louis Brouillard, en 2015 dans ça (1) Fin de Louis, une pièce en forme de tourbillon émotif et politique qui, à la différence de celle-ci, entraîne les spectateurs dans une densité d’émotions qui perturbe autant qu’elle se fait entraînante. Par le refus des lignes trop claires, par l’évitement des leçons d’histoire, de politique ou de morale, Laëtitia Pitz livre une forme susceptible de dialoguer avec les expérimentations narratives des spécialistes de la Révolution française, qui, après des décennies de grands récits, cherchent des voies, au milieu du même brouillard, pour re-raconter l’histoire de l’événement de manière plus complexe et critique, sans pour autant lui faire perdre sa puissance politique et par définition conflictuelle.
Notes
1 Antoine De Baecque, « Jean-Luc Godard et la critique des temps de l’histoire », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 2013/1, n° 117, p. 149-150.
2 Daniel Bensaïd, Moi, la Révolution, Paris, Don Quichotte, 1989 ; Steven L. Kaplan, Adieu 89, Paris, Fayard, 1993; Patrick Garcia, Le Bicentenaire de la Révolution française, Paris, CNRS, 2000.
3 Martial Poirson, « La Terreur en spectacle », Études théâtrales, 2014-1, n° 59, p. 13-46.
4 Patrick Garcia, op. cit., chap. 2.
5 Jean-Noël Jeanneney, Le Rocher de Süsten, Mémoires, (1982-1991), t. 2, Paris, Seuil, 2022, p. 132.
6 Michel Vovelle, La Bataille du Bicentenaire de la Révolution française, Paris, La Découverte, 2017.
7 Guillaume Mazeau, Histoire, Anamosa, 2020, p. 75.
8 Jean-Clément Martin, La Vendée de la mémoire : 1800-2018, Paris, Perrin, 2019.
9 Anne Diatkine, « Sauve qui peut (la révolution)», Godard et Duras sont sur un plateau », Libération, 4 février 2026.
10 « Joyeux non-anniversaire, or the French Revolution reloaded. Rouvrir une histoire fatiguée », H-France Salon, Volume 11, Issue 20, #1, 2019, url : https://h-france.net/Salon/SalonVol11no20.1.Mazeau.pdf.
11 Ludivine Bantigny, Quentin Deluermoz, Boris Gobille, Laurent Jeanpierre, Eugénia Palieraki (dir.), Une histoire globale des révolutions, Paris, La Découverte, 2023, introduction.
12 Sophie Wahnich (dir.), Histoire d’un trésor perdu. Transmettre la Révolution française
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Référence électronique
Guillaume Mazeau, « Les formes théâtrales comme reflets et ressources narratives pour la science : à propos de la pièce Sauve qui peut (la révolution), mise en scène par Laëtitia Pitz (2026), à partir du roman de Thierry Froger (2024) », Revue d’histoire culturelle [En ligne], 12 | 2026, mis en ligne le 01 septembre 2026, consulté le 07 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/rhc/18878 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16qaq
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