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Corpus – Dynamiques ségrégatives

Dynamiques ségrégatives

Segregational Dynamics
Dinámicas segregativas
Vincent-Arnaud Chappe, Mireille Eberhard et Sylvie Monchatre

Résumés

Face à l’idéal démocratique de fluidité et de mixité sociale des sociétés modernes, l’idée de ségrégation semble malvenue, tant elle renvoie à un passé jugé révolu ou indésirable voire à des réalités inavouables. Mais la relative éclipse du mot n’efface pas la chose. Ce numéro vise au contraire à souligner tout l’intérêt qu’il peut y avoir à investir la question des dynamiques ségrégatives à partir d’un questionnement sur le travail. À l‘heure où la question du « séparatisme » et du « communautarisme » hante le débat public, il importe plus que jamais d’interroger le rôle et la place du travail dans la différenciation des conditions d’existence, dans la fabrique de processus ségrégatifs générateurs de renforcement des distances sociales, professionnelles et spatiales… voire dans l’émergence de nouvelles frontières entre les collectivités humaines au travail. À distance des interprétations substantialistes, ces phénomènes gagnent à être élucidés en questionnant le rôle des pratiques de travail, des transformations des organisations et des politiques d’emploi dans la mise en œuvre de ce qu’il convient d’appeler une « mobilisation différentielle » des travailleur·ses.

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Texte intégral

  • 1 Par exemple Michelle Perrot (2020), Gérard Noiriel (1986), Xavier Vigna (2012), Laure Pitti (2005)

1Dans les sociétés modernes dominées par des valeurs d’égalité, la notion de ségrégation est investie d’une puissante connotation négative. L’idéal démocratique se définit plutôt en termes de fluidité et de mixité sociale, ce qui impliquerait des sociétés non ségréguées voire non ségrégatives. Si la sociologie urbaine française, dans le sillage de l’école de Chicago, s’est très tôt emparée de cette question face à des politiques visant la « mixité » résidentielle et la résorption de « poches » d’exclusion, la sociologie du travail l’a moins directement abordée – même si la sociologie des « pères fondateurs » aborde d’emblée la question des obstacles à ces promesses de fluidité (Durkheim, 1893). Si, en France, la division sexuée ou ethnicisée du travail a fait l’objet de travaux fournis en histoire1, elle a été plus inégalement documentée en sociologie. Les recherches ont surtout interrogé les effets de l’accès des femmes à l’éducation, sur la féminisation du salariat et l’égalisation des conditions de travail et d’emploi. Elles ont ainsi questionné « le sexe du travail » (Collectif, 1984) ou de l’emploi (Maruani, 1989), interrogé les effets de la mixité chez les cadres (Laufer, 1982) et plus largement dans le travail (Fortino 2002) et dans les groupes professionnels (Cacouault-Bitaud, 2001 ; Marry, 2004). À l’exception notable des recherches sur les effets ségrégatifs de la division sexuée ou ethnicisée du travail ouvrier dans l’industrie (Guilbert, 1966 ; Kergoat, 1982) ou dans le bâtiment (Jounin, 2008), et plus récemment dans la marine marchande (Flécher 2015), le nettoyage (Benelli 2011) ou encore l’assistance aéroportuaire (Brugière 2017), l’accent a surtout été mis sur les difficultés d’accès à la carrière et la ségrégation verticale des emplois à travers la notion de « plafond de verre » (Kanter, 1977 ; Gobillon & al., 2014) –  voire plus récemment de « plancher collant ».

2Ce relatif désintérêt pour les processus ségrégatifs au sein du monde du travail mérite d’être interrogé. Tout se passe comme si notre discipline avait privilégié l’étude des leviers d’unification de la condition salariale, au risque de se détourner du questionnement sur ce qui la divise. L’accent mis sur les inégalités d’accès à l’emploi ou la carrière participe d’un mouvement dont on peut se demander, avec Pierre Tripier (1991), s’il ne l’a pas conduite à accorder davantage d’attention à l’emploi qu’au travail. De fait, le développement de la salarisation et l’intégration de nouvelles catégories de main-d’œuvre a contribué à déplacer le regard sur les destinées sociales et les trajectoires professionnelles, au risque d’un intérêt moindre envers les cadres structurels et la disparité des situations de travail.

3Ce numéro vise au contraire à souligner tout l’intérêt qu’il peut y avoir à investir la question des processus ségrégatifs à partir d’un questionnement sur le travail. L’enjeu est aussi scientifique que politique, à l’heure où la rhétorique du « communautarisme » hante le débat public (Dhume-Sonzogni, 2016 ; Mohammed & Talpin, 2018). Il importe plus que jamais d’interroger le rôle et la place du travail dans la différenciation des conditions d’existence, sa contribution à la fabrique de ségrégations génératrices de renforcement des distances voire de frontières entre groupes sociaux. L’analyse de ces écarts sociaux ne saurait être réduite à des interprétations substantialistes. Il importe au contraire de les élucider en questionnant le rôle des transformations de l’organisation du travail et des politiques d’emploi dans ce que nous proposons d’appeler une « mobilisation différentielle » des travailleur·ses.

4Cette question se pose avec une actualité d’autant plus forte que les catégories de populations considérées comme « employables » ont aujourd’hui tendance à s’étendre. Le mouvement historique qui a restreint l’accès au marché du travail au nom du droit à l’éducation, de la santé publique a vu émerger un droit à la retraite, connaît une tendance inversée. Dans le cadre d’une rhétorique se voulant égalitaire et « inclusive », le refoulement hors du salariat de catégories de population condamnées à l’inactivité est dénoncé au nom de l’emploi, érigé en bien commun pour toutes et tous. Les politiques d’activation, inspirées de la stratégie de Lisbonne et de la stratégie pour l’emploi de l’OCDE de 2006, visent ainsi l’accroissement des taux d’emploi dans un contexte de vieillissement de la population. La promotion de « l’emploi à tout prix » (Grégoire, 2022) qui en résulte se traduit par l’enjeu d’« activer les inactifs » (Zajdela, 2009), parmi lesquels les seniors et les personnes en situation de handicap – comme le montre par exemple l’article de Fanny Jaffrès dans ce numéro qui analyse comment le système des ESAT, même « hors les murs », produit une intégration professionnelle en trompe-l’œil des personnes en situation de handicap. Les conséquences de cette pression à la mise au travail gagnent à être analysées, d’autant qu’elles se traduisent par une hétérogénéité croissante des populations actives voire des collectifs de travail.

5C’est dans ce contexte que ce numéro entend faire le point sur les dynamiques ségrégatives ou inclusives au travail. Il part du constat selon lequel les processus ségrégatifs coexistent avec les appels récurrents des politiques publiques et managériales à la diversité et à l’inclusion. La quasi-absence d’évaluation systématisée de l’efficacité de ces politiques n’occulte pas l’observation de nombreuses poches d’emploi fortement ségréguées, que ce soit concernant des populations racisées par exemple dans les services de transport ubérisés (Bernard, 2023) ou dans les métiers du care très largement féminisés (Avril, 2014). Une des particularités des politiques de diversité est précisément de rester silencieuses sur leurs répercussions. Ce phénomène n’a rien d’étonnant au regard des objectifs qu’elles se donnent. Traduites de façon à être compatibles avec les enjeux de performance économique (Bereni, 2009 ; Bereni & Jaunait, 2009), elles ne visent en aucun cas à bouleverser en profondeur les structures du marché du travail et de ses segmentations. Il n’en reste pas moins que ces politiques ne sont pas dénuées d’effets sur les pratiques managériales. Elles s’accompagnent notamment de la reconnaissance d’une utilité économique aux groupes ciblés comme désavantagés, leurs sources de discrédit sur le marché du travail étant converties en présomptions de compétence (Belhadj, 2006 ; Monchatre, 2014 ; Scheepers, 2019). Les identifications genrées ou racisées et les qualités essentialisées qui leur sont intrinsèques portent le risque d’enfermer les travailleurs et travailleuses dans des métiers spécifiques, mal rémunérés et avec de faibles perspectives d’évolution professionnelles (Skrentny, 2013). Le handicap continue également à se heurter à des normes validistes quant aux qualités qui définissent le « bon » travailleur (Engel & Munger, 2003) et s’inscrivent dans des discriminations différenciées qui varient selon les manifestations du handicap (Bouchet, 2021).

1. Retour sur la notion de ségrégation

6L’évidence empirique de la ségrégation ne rend pas pour autant aisé l’usage de la catégorie. Elle est d’autant plus délicate à manier qu’elle est à la fois une catégorie d’analyse et une catégorie pratique, en l’occurrence chargée de valeur négative et souvent dénoncée par les acteurs sociaux, comme l’ont bien montré nombre de travaux en sociologie urbaine. Pour mener à bien un travail de clarification analytique de la notion, on peut s’appuyer sur la distinction opérée par Yves Grafmeyer (1994) selon que l’on considère l’« action » (de séparer, d’écarter, de mise à l’écart), le résultat observable et mesurable de cette action en termes d’« état », ou bien les « processus » même de mise à l’écart qui concourent à produire les faits de ségrégation et les logiques sociales qui leur donnent forme et sens.

7La ségrégation professionnelle fait régulièrement l’objet de pratiques d’objectivation. Mesurée par le degré de concentration de groupes sociaux dans des emplois, elle est bien documentée, notamment pour les femmes (Lemière & Silvera, 2014 ; Briard, 2019) ou les immigrés (Brinbaum & al., 2014). Pour autant, la « mobilisation différentielle » des groupes minoritaires ne se réduit pas à une question de proportion et de concentration. Fait profondément social, elle est le fruit de processus de différenciation (racistes, sexistes ou validistes, etc.), qui s’appuient sur des identités réifiées qu’elle contribue à reproduire (Anderson, 2015). Dit autrement, les processus ségrégatifs s’appuient sur des divisions entre groupes sociaux ayant une réalité matérielle, institutionnelle et/ou symbolique préexistante ; mais en répartissant ces groupes dans des espaces sociaux séparés, ils contribuent à accentuer leur réalité matérielle, voire à faciliter des effets d’auto-identification. L’article d’Anne Zhou-Thalamy montre ainsi comment, en amont même du processus ségrégatif, les organisations sont traversées par des représentations essentialisantes quant aux traits professionnels de certains groupes sociaux, qui auront potentiellement des effets en termes d’assignation à certains métiers.

8Il faut également souligner que ces processus de catégorisation articulent le traçage de frontières sociales et de « frontières morales » entre les groupes sociaux (Lamont, 2002). La ségrégation, en tant qu’elle s’appuie sur des processus de relégation organisationnelle et de délégation de « sale boulot » (Hughes, 1951) est en effet un phénomène aussi bien matériel que moral : en associant des métiers considérés comme dégradants à certains groupes sociaux, elle participe aussi de la dévalorisation symbolique de ces derniers. Cette entrée par la question des frontières morales permet également d’appréhender la façon dont les processus ségrégatifs sont l’objet de pratiques critiques de dénonciation par lesquels les groupes minorisés visent à se « grandir » (Boltanski & Thévenot, 1991). Ces luttes contre la ségrégation et ses effets de dévalorisation peuvent s’articuler à un discours de la « dignité » (Gay, 2021). Elles se manifestent dans différentes pratiques, qu’il s’agisse par exemple de la grève (Barron & al., 2011) ou de l’action judiciaire (Chappe & Keyhani, 2018). Si la notion de ségrégation est distincte de celle de discrimination, la qualification de discrimination systémique, en permettant de penser les effets discriminatoires des pratiques de séparation, a également ouvert la voie à une judiciarisation de ces dernières (Chappe, 2023).

  • 2 La théorisation par Thomas Schelling (1971) des processus de ségrégation comme produit émergent et (...)

9La notion de ségrégation entretient également des relations de forte proximité avec d’autres notions, plus ou moins redondantes. De même que le ghetto peut être considéré comme un sas protecteur de transition (Wirth, 1928), la notion de « niche ethnique » (Portes & Wilson, 1980 ; Waldinger, 1993), très présente dans la littérature anglo-saxonne, désigne avant tout un marché du travail et des produits, réservé à des « co-ethniques ». Elle renvoie à une dynamique ségrégative en ce qu’elle correspond à la création de zones d’échanges économiques protégées et protectrices face aux discriminations et autres formes de dominations ethniques qui sont à l’œuvre dans le monde du travail2. Dans ce numéro, l’article de Dominique Vidal sur les concierges portugaises discute pour sa part cette notion, en montrant l’entrecroisement d’effets de cooptation et de discrimination différentielle qu’il est nécessaire de replacer dans leurs contextes historiques. La notion d’« enclave ethnique », plus descriptive, se limite quant à elle au marché du travail dont elle désigne un segment – comme les « maçons turcs en Bretagne » étudiés par Guillou et Waldbled (2006).

  • 3 L’expression est de Loïc Wacquant (2005).

10Dans la littérature française, le terme de « ghetto » a été utilisé pour désigner les concentrations de main-d’œuvre féminine ou immigrée dans les emplois non qualifiés de l’industrie – comme les « ghettos d’OS » (Kergoat, 1982). On sait que ces emplois remplissent une fonction de porte d’entrée dans le salariat ou permettent d’échapper à des statuts infériorisés (Freyssinet, 2005). Le recours à la notion de ghetto permettait de souligner qu’ils étaient synonymes d’un enfermement durable en bas de l’échelle et non l’amorce d’un parcours de promotion sociale. La question corollaire était de savoir si cette situation pouvait faire émerger un sujet collectif. L’analyse a montré au contraire que l’enfermement dans ces emplois sans perspective conduisait les ouvrières à demeurer dans une posture d’« extranéité » face à l’univers industriel (Kergoat, 2001). L’enclavement a, de fait, des effets profondément ambivalents, qui ne sont pas sans faire écho aux travaux de Loïc Wacquant sur la « double face » du ghetto noir américain. La relégation produit à la fois un resserrement des liens entre les membres du groupe confiné et des « évaluations d’honneur négatives », qui se traduisent par le dénigrement des semblables ou la « haine de soi » (Wacquant, 2005). Le « syllogisme du sujet sexué féminin » mis en lumière par Danièle Kergoat (2001) illustre, de la même façon, au sein de la sphère professionnelle, ce processus de désidentification des ouvrières au collectif féminin minorisé auquel elles appartiennent pourtant. L’expérience de ce qui est vécu comme un ghetto peut ainsi produire des « identités souillées3 » voire des identifications au groupe majoritaire qui coupent court à toute action collective. Il reste alors à savoir dans quel espace-temps cette notion de ghetto reste pertinente.

2. De la ségrégation aux dynamiques ségrégatives

11Quel que soit le terme effectivement utilisé, le risque est que la ségrégation dans le travail soit appréhendée à l’aide d’images fixes, au risque non seulement de minimiser la pluralité voire l’instabilité des processus qui la produisent, mais également de ne pas en saisir les temporalités. De plus, les correspondances entre classements sexués ou ethniques et hiérarchies professionnelles, qui relèvent d’une division horizontale et verticale du travail génératrice de processus ségrégatifs, ne sont jamais entièrement figées. La différenciation analytique entre ségrégation horizontale et verticale pousse alors à distinguer entre des effets de concentration de groupes sociaux au sein de certains métiers, sans la rabattre automatiquement sur une hiérarchisation afférente. L’article de Célia Bouchet montre ainsi comment l’analyse des grilles de classification dans les métiers d’appui à la recherche révèle des effets de différenciation genrée au sein d’emplois de statut égal. Mais de fait, les deux mécanismes s’articulent largement et la ségrégation horizontale pave aussi la voie de différenciations verticales. Les processus ségrégatifs s’articulent également de façon complexe à une hétérogénéité des statuts et des qualifications, produisant une image complexe des effets de différenciation (Jounin, 2009, 44), davantage qu’ils ne s’inscrivent dans une échelle rigide ou une structuration binaire.

12La ségrégation gagne à être saisie en dynamique, à partir des processus de recomposition de la division du travail dont atteste l’hétérogénéité des marchés du travail. L’analyse économique distingue notamment deux grands segments polarisés (Doeringer & Piore, 1971). Au segment « primaire » des emplois stables, bien rémunérés, et offrant des filières de mobilité ascendante à une main-d’œuvre avant tout masculine et blanche, s’oppose le segment « secondaire » des emplois à bas salaires et sans perspectives, pour des groupes infériorisés, femmes, jeunes et/ou non-blancs (Michon, 2003). Cette approche rend essentiellement compte de stratégies de segmentation de la main-d’œuvre au sein d’espaces de mobilité comme les branches ou les entreprises. Elle ne permet pas de questionner les transformations productives et institutionnelles plus larges du capitalisme qui conduisent à diversifier les mains-d’œuvre, ni les conséquences qui en résultent en termes de reconstitution ou reconfiguration de hiérarchies sexuées ou ethniques au travail.

13L’analyse des processus ségrégatifs gagne en revanche à être réinscrite dans une sociologie économique plus globale des marchés et du capitalisme (Boltanski & Chiapello, 1999). Elle gagne à être analysée en lien avec le renforcement de coordinations par le marché, issues des stratégies de recentrage des grandes entreprises sur leur « cœur » de métier et des mouvements de centrifugation (Durand, 2004) qui en résultent. La sous-traitance de fonctions désignées comme périphériques, telles que le nettoyage (Benelli, 2011 ; Duval, 2021), l’assistance aéroportuaire (Brugière, 2017) ou les « services généraux » (accueil, ménage, restauration, sécurité) (Schütz, 2019), relève de dynamiques ségrégatives qui segmentent et cloisonnent les collectifs de travail. De la même façon, les interrogations actuelles sur le « capitalisme racial » amènent à réinscrire les processus ségrégatifs dans les dynamiques plus générales d’accumulation du capital, notamment à un niveau global (Balibar & Wallerstein, 1988 ; Horschild, 2000 ; Avril & Cartier, 2019).

  • 4 Ces mobilités genrées se traduisent par des reconversions vers des emplois à dominante masculine, (...)

14S’il est nécessaire de réinscrire les dynamiques ségrégatives dans les évolutions macroéconomiques du capitalisme contemporain, il importe de ne pas perdre de vue les effets concrets qu’ils portent à une échelle microsociologique. L’une de leurs manifestations est de restreindre les espaces et les temps de l’existence, tout en pesant sur le déroulement des parcours professionnels, qui se heurtent à des « plafonds en lucite transparents et incassables » (Vourc’h & De Rudder, 2006). L’enfermement dans les emplois sans perspective expose à des formes d’usure prématurée mettant à l’épreuve la santé physique et mentale. Il peut en résulter des formes d’ascèse tenant les salarié·es à distance de toute vie sociale extra-professionnelle, à l’instar de ce qui a été observé dans l’hôtellerie-restauration (Monchatre, 2010). Se pose alors la question des bifurcations et reconversions qui sont à la portée des travailleur·ses, et face auxquelles leurs ressources biographiques les rendent très inégaux. La recherche d’échappatoires peut passer par des mobilités horizontales « diachroniques » entre emplois ségrégués en vue d’une meilleure articulation des temps sociaux (Monchatre, 2006) voire par des « mobilités de sexe » (Daune-Richard & Marry 1990) conduisant des femmes à investir des emplois à dominante masculine, dans le cadre d’un franchissement de frontières sexuées vécu comme une forme de promotion4.

15Ces dynamiques ségrégatives gagnent également à être explorées au niveau de leurs incidences hors travail, dans les recompositions de la division sexuée du travail domestique et parental qu’elles peuvent entraîner. C’est ce que suggère l’étude des effets des conditions d’emploi désynchronisées au sein des couples hétérosexuels bi-actifs d’ouvriers et/ou employés. Leur activité en horaires décalés peut renforcer la division sexuée du travail domestique et parental ou, au contraire, la rendre moins étanche pour les conjoints en situation d’hypogamie (Cartier & al., 2021). Ces conditions de travail détériorées peuvent enfin produire des réorientations de la recherche professionnelle (Pager & Pedulla, 2015), voire des formes d’exit. Les réflexions ouvertes par le black feminism ont ainsi questionné le statut de l’espace domestique pour les groupes sociaux subissant un enfermement durable dans l’emploi ségrégué. Pour bell hooks, l’expérience du travail salarié n’ouvre pas aux femmes noires d’horizon d’émancipation non seulement car il est synonyme d’assignation à des emplois de la domesticité qui absorbent leur temps de vie, mais également parce qu’il constitue un vecteur de déshumanisation, tant il les prive du temps qui leur permettrait de prendre soin de leurs proches. L’enjeu est donc pour elles de réinvestir la sphère domestique, qui ne saurait être réduite à un lieu d’exploitation patriarcal comme le présentent les féministes blanches (hooks, 2017).

3. Quelle mise à l’épreuve des processus ségrégatifs dans les organisations ?

16Nombre de travaux anglo-saxons et français se sont intéressés au genre dans les organisations (Acker, 1990 ; Angeloff & Laufer, 2007), à la mixité (Fortino, 2002), aux masculinités (Rivoal, 2021) et à l’intersectionnalité au travail (Gallot & al., 2020 ; West & Fenstermaker 1995), pour mettre en lumière les conditions organisationnelles de production ou de neutralisation des inégalités. C’est ainsi qu’en dépit du développement de la mixité ou de la mise en œuvre de politiques de promotion de l’égalité ou de la diversité, les dynamiques de différenciation des emplois selon l’âge, le genre ou l’origine ne cessent de se réinventer en reconduisant les « régimes d’inégalités » (Acker, 2006). La question mérite toutefois d’être posée à la lumière des mises à l’épreuve de l’ordre social, sexué, national au sein des organisations. Si l’automatisation de nombre de procédures de production n’a pas entraîné la libération attendue envers les assujettissements du travail, il n’en reste pas moins qu’elle se traduit par des restructurations incessantes qui déstabilisent les hiérarchies instituées. Se pose alors la question de leur contribution aux dynamiques ségrégatives ou, au contraire, dé-ségrégatives.

17Un détour par l’histoire s’impose sur ce point. La salarisation des femmes a généré plus de ségrégation que de mixité au travail (Omnès, 2003). La féminisation de certains univers professionnels sous l’effet de changements technologiques a généré de puissantes dynamiques ségrégatives, comme cela a été observé au début du xxe siècle dans les emplois de bureau (Gardey, 2001) ou dans l’imprimerie où les femmes ont été reléguées dans des emplois désignés comme non qualifiés (Lee Downs, 2022 ; Cockburn 2004). Pour autant, l’informatisation des postes de travail a pu conduire à faire converger leur contenu au point de rendre illégitime la différenciation sexuée des qualifications et la ségrégation des postes de travail. Ces inégalités de traitement ont alors pu être contestées, dans un mouvement qui fait reculer la ségrégation, sans parvenir à faire entrave aux discriminations persistantes (Maruani & Nicole-Drancourt 1989).

18La question des dynamiques dé-ségrégatives issues des recompositions de l’organisation du travail gagne à sortir du cadre spatiotemporel restreint dans lequel elles tendent à être saisies. Elle invite à interroger les appuis matériels et institutionnels qui contribuent à la libre circulation des individus entre les emplois, et non à les assigner à des activités constituant leur seul horizon. L’histoire du capitalisme donne à voir l’étendue de ces mouvements, qui vont de l’industrialisation des procédures de production, malmenant les logiques de métiers, à l’élévation des niveaux d’éducation de la population active. Ils sont à l’œuvre dans un ensemble de secteurs dans lesquels les frontières de la ségrégation se déplacent. C’est ce que montre l’exemple de l’hôtellerie-restauration, théâtre d’une puissante division sexuée du travail héritée d’une tradition artisanale, mise à mal par une industrialisation des prestations qui met à l’épreuve les frontières sexuées entre cuisine et salle (Monchatre, 2010). Une dé-ségrégation des activités de ce secteur qui trouve cependant ses limites dans le maintien d’enclaves racisées – comme la plonge dans les restaurants, en France comme en Chine (Théry, 2023) ou dans les étages (Ferreira de Macêdo, 2003 ; Lada, 2009 ; Puech, 2006).

19Ces dynamiques (dé)ségrégatives sont également portées par des politiques de mise au travail de catégories de population jusqu’ici tenues à l’écart du marché du travail. Dans ce numéro, elles sont analysées dans le cadre d’un retour critique sur les politiques d’inclusion en milieu ordinaire des personnes en situation de handicap. Fanny Jaffrès revient sur la forme spécifique des emplois proposés par les Esat (Établissements et services d’accompagnement par le travail) et sur les ambiguïtés d’un dispositif de mise à disposition qui à la fois se veut point d’entrée dans le travail en milieu ordinaire, et contribue à enfermer les personnes handicapées dans une position particulièrement infériorisée sur le marché du travail. Elle rejoint à ce titre l’analyse de Sayad qui qualifiait d’« allogènes » les travailleurs immigrés intégrés au salariat français avec un statut distinctif justifiant « l’économie d’exigences qu’on s’accorde à [leur] endroit en matière d’égalité de traitement devant la loi et dans la pratique » (Sayad, 2006, 55). Sa contribution invite à se demander si les politiques d’inclusion dans l’emploi ordinaire ne vont pas de pair avec la démultiplication de travailleur·ses « allogènes ».

4. Circulation et institutionnalisation des représentations sociales concernant les qualités professionnelles des groupes sociaux

20Soulignons pour finir que les caractéristiques objectives des dynamiques ségrégatives trouvent une correspondance dans les représentations sociales attachées aux différents groupes sociaux.

21Ces représentations assignent des qualités spécifiques à certains groupes – et en miroir des handicaps et des inaptitudes. C’est que montre par exemple le travail de Nicolas Jounin sur les chantiers (Jounin, 2009) ou celui de Caroline Ibos sur les « nounous » (Ibos, 2012) : aux différentes nationalités et origines ethniques sont associées différentes qualités professionnelles (la force physique chez les ouvriers maliens par exemple ; ou la bienveillance chez les nounous subsahariennes) qui peuvent être valorisées dans des situations spécifiques. Mais ces mêmes assignations fonctionnent également comme des entraves quand il s’agit au contraire de penser des situations professionnelles éloignées de celles qui constituent la norme.

22La circulation de ces représentations dans les espaces sociaux n’implique toutefois pas une équivalence de leur sens selon les contextes historiques et géographiques. Nicolas Jounin montre ainsi que les représentations racialisées des qualités professionnelles ne sont pas les mêmes selon les régions françaises (Jounin, 2004). Laure Bereni, dans son travail sur les professionnels de la diversité en entreprise (Bereni, 2023), montre quant à elle comment la « race » est susceptible de signifier des qualités professionnelles différentes d’un côté ou de l’autre de l’Atlantique : aux États-Unis, le fait d’être issu d’une minorité ethno-raciale est un signe d’expertise et de compétence face aux thématiques de diversité en entreprise, alors qu’en France ce sont des stigmates qui font craindre une appropriation militante de ce rôle professionnel. L’article de Dominique Vidal dans ce numéro déconstruit pour sa part l’articulation entre l’ethnicité et le travail. Il explique le constat de surreprésentation des concierges d’origine portugaise dans la capitale, en le réinscrivant dans une dynamique historique qui distingue cette population à la fois de la population majoritaire et mais aussi des personnes issues des migrations coloniales et postcoloniales.

23Ces représentations sociales peuvent enfin trouver une consolidation institutionnelle dans les outils de gestion du travail. C’est notamment le cas concernant la répartition sexuée des métiers. La reconnaissance sociale de qualités « féminines » passe par la valorisation de traits considérés comme naturels (la dextérité, le soin, l’empathie), mais qui ne trouvent pas ou peu de traduction dans la qualification professionnelle, si ce n’est par l’absence de leur reconnaissance. L’émergence des grilles de classification professionnelle en France dans les années 1930 a eu à cet égard un effet ambigu, en participant de la visibilisation du travail féminin dans sa diversité tout en participant à « durcir les frontières sexuelles de la division du travail » (Machu, 2013). L’analyse des grilles de classification est toujours un puissant révélateur de la visibilité et de la reconnaissance différenciée des métiers masculinisés et féminisés (Rozenblatt & Sehili, 1999 ; Lemière & Silvera, 2010), comme en témoigne également l’article de Célia Bouchet dans ce numéro, et ce au sein de la fonction publique. À cet égard, l’inclusion des méthodes de décomposition analytique de la valeur des emplois dans les outils de promotion de l’égalité professionnelle ouvre des perspectives de justice sociale, comme en témoigne l’intérêt suscité par les politiques québécoises novatrices en la matière – et ce malgré leurs limites (Chicha & Charest, 2013). On le voit, si les dynamiques ségrégatives sont tenaces, les leviers permettant de les tenir en respect existent également.

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Notes

1 Par exemple Michelle Perrot (2020), Gérard Noiriel (1986), Xavier Vigna (2012), Laure Pitti (2005).

2 La théorisation par Thomas Schelling (1971) des processus de ségrégation comme produit émergent et non-intentionnel de décisions individuelles orientait déjà quant à elle vers une prise en compte des dimensions interactionnelles en sus des dimensions structurelles.

3 L’expression est de Loïc Wacquant (2005).

4 Ces mobilités genrées se traduisent par des reconversions vers des emplois à dominante masculine, comme des serveuses ou femmes de chambre qui tentent l’accès aux emplois de cuisinier (Monchatre, 2006) ou se manifestent plus discrètement à l’intérieur de l’emploi par le biais de pratiques de « féminité virile » bien documentées par Christelle Avril (2014).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Vincent-Arnaud Chappe, Mireille Eberhard et Sylvie Monchatre, « Dynamiques ségrégatives »La nouvelle revue du travail [En ligne], 24 | 2024, mis en ligne le 18 avril 2024, consulté le 26 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/nrt/15957 ; DOI : https://doi.org/10.4000/nrt.15957

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Auteurs

Vincent-Arnaud Chappe

CEMS-EHESS

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Mireille Eberhard

Université Paris Cité – URMIS

Sylvie Monchatre

Université Lyon2 – CMW

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