François-Michel Le Tourneau, Chercheurs d’or. L’orpaillage clandestin en Guyane française

Texte intégral
1François-Michel Le Tourneau est spécialiste de la forêt amazonienne et directeur de recherche en géographie au CNRS. Suite à deux nouvelles expéditions en Guyane française en 2021 et 2023, l’auteur propose ici de mettre à jour la précédente édition parue en 2020. Son projet de recherche débuté en 2016 s’inscrit dans le cadre d’une commande des forces armées guyanaises ayant fait l’objet d’une convention signée en 2016 avec le CNRS (dont la maison d’édition publie l’ouvrage). Comme le dit lui-même l’auteur : « l’un des objets de ce livre est précisément d’essayer de comprendre quels rouages de […] ce que j’appelle le “système garimpeiro” […] assurent une telle résilience face aux opérations destinées à déloger [les garimpeiros] » (p. 114-115). Cette réédition (récente puisque la précédente datait de 2020) s’attèle à la compréhension d’un mode d’orpaillage illégal « mal connu [et] entouré d’une réputation sulfureuse » (p. 12) et elle conforte le diagnostic initial grâce à deux expéditions complémentaires effectuées en 2021 et en 2023. Cette actualisation des données consolide un matériau de recherche extrêmement riche qui est composé au total de 392 entretiens avec des garimpeiros ainsi que de nombreuses observations et documents originaux (dont le carnet personnel d’une cuisinière). L’ouvrage présente huit chapitres thématiques et propose de façon très pédagogique une quantité importante de documents en couleur (photos, schémas, graphiques, tableaux, cartes, etc.) qui appuient utilement le propos. La somme d’informations sur le fonctionnement du système garimpo est impressionnante et permet incontestablement de relever le défi de rendre compréhensible l’organisation opaque d’une activité mal connue et souvent décriée pour ses conséquences sur l’environnement et la santé des populations vivant dans les zones concernées.
2Le système garimpeiro trouve son origine au Brésil au XVIIe siècle (chapitre 1) et s’est étendu au Suriname et en Guyane française à partir de la fin du XXe siècle. Il s’agit d’un modèle d’entreprises informelles d’orpaillage associant « un détenteur de capital qui finance l’ensemble du matériel nécessaire au chantier et des ouvriers qui collaborent par leur force de travail » (p. 37). La répartition des bénéfices qui en découle repose sur une logique capitaliste : « 70 % pour le patron et 30 % pour les ouvriers » (p. 38). Ce système (dont les aspects économiques sont détaillés dans le chapitre 6) s’est ensuite propagé à l’ensemble du plateau des Guyanes dans les années 1970 (chapitre 2) jusqu’à devenir hégémonique au début des années 2000. Les statistiques conçues à partir des informations recueillies lors des entretiens permettent de dresser un portrait des personnes travaillant sur ces chantiers (chapitre 7). Les garimpeiros sont une population migrante dont la durée moyenne de séjour en Guyane est de huit années. L’âge médian des garimpeiros est de 39 ans et ils exercent des métiers diversifiés (46 % d’ouvriers, 15,5 % de cuisinières, 15 % de commerçants ou colporteurs, 6 % de patrons). La population du garimpo est relativement féminisée (les femmes représentent un tiers de l’effectif total) et est très homogène ethniquement car elle est composée quasi exclusivement de Brésiliens dont la très grande majorité sont originaires de l’État du Maranhão, « l’État le plus pauvre et le plus rural du Brésil [qui] dispose d’un contingent important de personnes habituées à des conditions de vie rudes et isolées » (p. 378).
3Les estimations de l’ampleur de la pratique illégale de l’orpaillage en Guyane sont corroborées par les données et témoignages recueillis lors de l’enquête. L’auteur évalue ainsi « autour de 600 chantiers actifs chaque année » (p. 350) dont 400 détruits par l’opération Harpie de l’armée française (un dispositif mis en place dans les années 2000 pour contrer l’orpaillage illégal en Guyane) pour une production estimée à trois tonnes d’or par an. Chacun de ces chantiers repose sur des techniques diversifiées d’exploitation (chapitre 3) et sur tout un réseau logistique et de commerce (chapitre 4) que l’auteur détaille avec précision. Loin de l’anarchie supposée caractériser ce mode d’exploitation des ressources aurifères, il donne à voir une organisation spatiale autour des voies terrestres et fluviales. Les fleuves constituent la principale voie d’accès aux campements et zones de production notamment via les deux fleuves frontières que constituent à l’est l’Oyapock séparant la Guyane du Brésil, et à l’ouest le Maroni qui marque la frontière avec le Suriname. Cette configuration géographique rend plus difficile la régulation et le contrôle des échanges avec les pays limitrophes. Le transport s’effectue aussi sur terre malgré l’environnement hostile : « le réseau des pistes en forêts est spectaculairement dense [à tel point que] la forêt de Guyane, qui semble impénétrable depuis le ciel, se trouve […] parcourue en tous sens » (p. 204).
- 1 L’auteur définit cette notion comme la « capacité d’agir quelle que soit la rigidité ou la pesanteu (...)
4Cette enquête permet aussi de mieux comprendre le mode de vie des garimpeiros en forêt (chapitre 5). La capacité de cette activité à perdurer malgré les contraintes auxquelles elle fait face s’explique notamment par la logistique adaptative sur laquelle est fondée l’organisation sociale et productive du garimpo. L’auteur affirme ainsi que l’« une de ses grandes forces est son organisation décentralisée » (p. 124). En effet, cette caractéristique permet à cette institution d’être présente dans différents endroits sans que la défaillance d’une entité nuise au bon fonctionnement du reste du système. Plusieurs illustrations sont mobilisées pour représenter cet aspect du garimpo. Par exemple, le travail des piroguiers est une preuve d’adaptation continuelle face aux aléas climatiques ou sécuritaires. En effet, ils s’organisent en équipe pour décharger, porter et recharger le contenu des embarcations autant en saison sèche qu’en saison des pluies et ils s’appuient aussi sur cette souplesse logistique pour déjouer les contrôles des autorités françaises sur les fleuves. Leur faculté à se déplacer est aussi un atout qui démontre la capacité d’adaptation face aux événements exogènes. Cette mobilité est un trait caractéristique différenciant le garimpo du reste de la société mais elle est déconsidérée à l’extérieur : « ce nomadisme est stigmatisé dans la plupart des sociétés sédentaires qui le voient comme du vagabondage, ce qui ajoute à la marginalisation » (p. 410). Mais du côté des garimpeiros, la mobilité est valorisée par ses membres car elle fait partie de leur capacité d’adaptation qui constitue leur « agentivité »1.
5Enfin, l’un des intérêts de l’ouvrage est la mise à distance des idées-reçues telle que celle selon laquelle la mortalité serait imputée à la violence entre garimpeiros. Or, la description des conditions de vie très précaires et difficiles (vétusté et hygiène aléatoire découlant de l’amoncellement de déchets ou d’une eau de mauvaise qualité, risques sanitaires liés au paludisme ou aux morsures et piqûres de la faune sauvage, rudesse du climat, etc.) conduit l’auteur à affirmer que « la plupart de ces morts ne sont pas liés à la violence mais aux conditions de vie que l’on vient de décrire » (p. 306). La question de la violence n’est pour autant pas éludée par l’auteur mais remise en perspective. Il démontre que le monde garimpo est décrit comme très violent alors que les garimpeiros voudraient en donner l’image d’un « monde de travailleurs libres et égaux » (p. 441). Du point de vue des acteurs « ce niveau de violence très élevé n’est malheureusement pas spécifique à l’orpaillage » (p. 445). En effet, les garimpeiros sont accoutumés à un niveau de violence élevé puisqu’ils sont recrutés parmi des populations pauvres d’origine rurale qui sont quotidiennement confrontées à des factions criminelles brésiliennes. La violence n’est donc pas spécifique au garimpo mais elle est plus présente dans certains espaces où vivent des populations pauvres et isolées. Un autre exemple d’idée-reçue battue en brèche est celui des femmes dans le garimpo perçues principalement comme exerçant une activité de prostitution. La réalité statistique montre qu’elles occupent au contraire principalement des fonctions de cuisinières ou de commerçantes et même de patronnes de chantiers, mais peu souvent de prostituées.
6En somme, la lecture de cette étude exhaustive sur l’univers du garimpo est passionnante. Il y a certes quelques redondances du fait que des informations identiques sont parfois rapportées à plusieurs endroits de l’ouvrage mais cela ne nuit pas à la qualité du contenu proposé. Si le lecteur pourrait vouloir trouver des solutions aux dégâts causés par l’orpaillage illégal, François-Michel Le Tourneau maintient lui sa position de neutralité tout au long de l’ouvrage. Cette posture lui permet d’humaniser des situations et des parcours de vie qui, de l’extérieur, sont considérés de façon caricaturale comme du banditisme au bénéfice d’hommes hors-la-loi, cupides et violents. Il s’en tient à son rôle d’observateur en proposant une illustration probante de la façon dont les sciences sociales peuvent mettre au jour des réalités bien plus complexes qu’elles n’y paraissent au premier abord. Cette enquête bouscule nos aprioris en apportant des connaissances précises sur des zones difficiles d’accès (physiquement) et éloignées (socialement) de celles de notre quotidien. Son intérêt dépasse donc le cadre de la forêt amazonienne et de l’orpaillage illégal car il invite à observer avec plus d’acuité les espaces éloignés du monde social dans lequel nous sommes insérés.
Notes
1 L’auteur définit cette notion comme la « capacité d’agir quelle que soit la rigidité ou la pesanteur du contexte dans lequel on se trouve » (p. 410).
Haut de pagePour citer cet article
Référence électronique
Ronan Crézé, « François-Michel Le Tourneau, Chercheurs d’or. L’orpaillage clandestin en Guyane française », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 19 février 2025, consulté le 07 mai 2026. URL : http://journals.openedition.org/lectures/66925 ; DOI : https://doi.org/10.4000/13ccd
Haut de pageDroits d’auteur
Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Haut de page