Quand Doré illustre les contes de Perrault, enjeux narratifs de la pagination
Résumés
L’ouvrage luxueux que réalisent Hetzel et Doré en 1861 se distingue d’abord par la qualité graphique et technique des images, des planches pleine page de grand format. Mais il se singularise aussi du lot des éditions illustrées par le nombre important de planches (quarante pour soixante pages de texte) et la liberté laissée à l’artiste de ne représenter que les scènes qui l’inspirent, ce qui aboutit à une grande irrégularité des passages illustrés. Du fait des contraintes éditoriales de pagination, et notamment la volonté de répartir de manière plus régulière les illustrations dans l’ouvrage, la plupart des images se retrouvent éloignées des passages textuels représentés. Nous montrerons, à travers deux cas particuliers, que cela fait perdre aux illustrations de Doré une part de leur puissance narrative.
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- 1 La plupart des livres illustrés du milieu du xixe siècle contiennent soit uniquement des vignettes (...)
1Les Contes de Perrault est un ouvrage luxueux au format in-folio illustré par Gustave Doré et publié chez Hetzel en 1861, qui se distingue d’emblée de la production imprimée de l’époque par son mode d’illustration : exclusivement des hors-textes (d’un format d’environ 20 × 25 cm), et en grand nombre (quarante images pour neuf récits)1. En tournant les pages de cet ouvrage, on constate que la distribution des images est irrégulière, quelques-unes sont placées à la suite l’une de l’autre, et parfois, à l’inverse, plusieurs pages de texte se suivent sans aucune image. Mais surtout une lecture attentive révèle que la plupart des images sont éloignées du passage du texte qu’elles illustrent, et dans certains cas au risque de la confusion sur ce qu’elles représentent.
2Nous allons d’abord examiner précisément la répartition réelle des images dans l’ouvrage, et notamment leur éloignement des passages illustrés. Nous tenterons de comprendre les différentes raisons, techniques, auctoriales ou éditoriales qui ont amené à cette situation. Enfin nous évaluerons l’impact de cette répartition hétérogène en terme de rapport texte-image à travers deux exemples (La Barbe bleue et La Belle au bois dormant). Il apparaîtra que les enjeux narratifs de la pagination croisent la question de la liberté artistique de l’illustrateur avec celle des priorités éditoriales.
Une distribution des images qui les éloigne de leur texte
3Pour l’édition Hetzel des Contes de Perrault, Doré produit quarante compositions pour neuf contes dont le texte s’étend sur 59 pages, soit presque une image pour une page et demie. Pourtant, en feuilletant l’ouvrage, il apparaît que les images ne sont pas réparties de manière homogène (une image pour une ou deux pages de texte) : parfois deux ou trois images se suivent l’une après l’autre et parfois deux ou trois pages de texte consécutives s’enchaînent sans aucune image. À première vue, cela donne un rythme intéressant au livre, en réservant la surprise, à la tourne de page, de découvrir ou non une image.
4Mais, à la lecture de l’ouvrage, il apparaît que la situation est plus problématique car souvent l’image qui fait face à la page ne représente pas une scène du texte de cette page. Une analyse de plusieurs exemplaires de la première édition montre (voir le tableau no 1) que la disposition réelle des images dans le livre ne correspond pas à la pagination indiquée dans la Table des illustrations (placée en fin d’ouvrage, celle-ci indique pour chaque image la page de texte illustré). Seules huit images sur quarante sont placées en regard du texte, les autres se retrouvant peu ou très éloignées du texte, avant ou après celui-ci : neuf images sont même à plus de trois pages du texte (dont les trois images insérées dans la préface, nous y reviendrons).
5Cet éloignement nuit-il à la compréhension de certaines images ? Nous envisagerons cette question plus loin, mais pour le moment nous devons examiner les raisons pour lesquelles l’ouvrage ne respecte pas l’emplacement naturel des images.
Un artiste qui suit son inspiration
6Abordons d’abord la raison la plus évidente, celle liée aux dessins fournis par Doré lui-même. Comme s’en explique le texte accompagnant la Table des illustrations, en fin d’ouvrage :
- 2 Charles Perrault, Les Contes de Perrault, dessins par Gustave Doré, Paris, J. Hetzel, 1862, p. [62]
une seule page ayant quelquefois fourni jusqu’à cinq ou six sujets au dessinateur, le classement des gravures dans le volume n’a pu se faire toujours en regard du texte. […] Il n’y avait pas à hésiter entre le devoir de laisser toute liberté à l’inspiration de l’artiste et le petit inconvénient de ne pas toujours montrer le passage imprimé en face du tableau qui devait le reproduire2
7Quoique l’éditeur minore le nombre de ces décalages (« ne pas toujours montrer le passage imprimé en face »… c’est en fait rarement que cela se produit, comme on l’a vu plus haut) et leurs impacts (« le petit inconvénient »), il est vrai que l’inspiration de Doré est très hétérogène. Car si l’éditeur se plaît à indiquer qu’« une seule page a […] quelquefois fourni jusqu’à cinq ou six sujets », il ne précise pas que parfois, inversement, plusieurs pages de texte n’ont fourni aucun sujet à l’artiste. Ainsi (voir tableau no 2), pour La Belle au bois dormant, sur les six images fournies par Doré pour ce récit, quatre images illustrent l’arrivée du prince au château endormi (soulignées dans le tableau), mais la seconde partie du récit (après le réveil de la Belle, son mariage, ses mésaventures avec sa belle-mère ogresse et le retour de son époux parti à la guerre) occupe quatre pages de texte et n’a donné lieu à aucune image. Autre exemple : pour Peau d’Âne, trois images illustrent, au début du conte, le moment de l’annonce du projet incestueux du père (correspondant à la même page de texte), mais dans la seconde partie du conte, tout l’épisode de la rencontre de loin avec le prince et leur réunion grâce à l’essayage de la bague retrouvée dans le gâteau, occupant cinq pages de texte, n’a semble-t-il rien inspiré à Doré.
8À un second niveau, les choix de Doré sont très irréguliers. Pour cet ouvrage, il produit quarante compositions pour neuf contes, ce qui fait une moyenne de plus de quatre images pleine page par récit, fait exceptionnel pour l’époque. Mais en réalité cette moyenne est peu représentative, car Doré illustre les récits de manière très inégale. Il est vrai que les neuf contes de Perrault sont eux-mêmes de longueur très variable (des plus courts, Le Petit Chaperon rouge et Les Fées, aux plus longs, Peau d’Âne, La Belle au bois dormant et Le Petit Poucet). Cependant si l’on rapporte le nombre d’images à la longueur des récits (voir tableau no 3), il apparaît que Doré a été plus inspiré par certains contes plutôt que par d’autres. Comme le montre le graphique no 1, Le Petit Poucet et Le Petit Chaperon rouge sont très illustrés (c’est-à-dire que les images sont nombreuses par rapport à la longueur du texte, relativement à l’ensemble du livre), tandis qu’à l’inverse Peau d’Âne et Riquet à la houppe sont très peu illustrés, avec par exemple pour ce dernier récit, une seule image pour six pages de texte.
- 3 Source : Institut Mémoires de l’édition contemporaine, Archives Hetzel, HTZ 2.21, Traité no 535.
9L’éditeur a en effet seulement convenu avec l’artiste d’un nombre global de compositions à fournir (initialement de trente dans le contrat d’origine du 9 octobre 18603, étendu à quarante par la suite, en excluant le frontispice) mais lui a laissé carte blanche sur le choix des scènes. Cependant l’éditeur a aussi ses désirs et ses contraintes.
Hetzel, ses priorités d’éditeur et de préfacier
- 4 Op. cit., p. [62].
10Par la simple observation du placement effectif des images dans l’ouvrage, nous pouvons en déduire la mise en œuvre, par l’éditeur ou par son imprimeur-relieur, de deux principes assez habituels pour les recueils illustrés. D’abord, premier principe, celui de répartir les images régulièrement pour équilibrer « la disposition générale4 » de l’ouvrage, et notamment réduire le nombre de pages de texte consécutives sans image. Ensuite, second principe, celui de placer une illustration en regard de la première page de chaque récit. Or, comme le montre le tableau no 2, sur les neuf récits, pour trois d’entre eux seulement (Le Petit Chaperon rouge, Le Petit Poucet, Les Fées), Doré a produit une image correspondant au tout début de l’histoire ; aussi dans les six autres cas, une image de la série a été avancée.
- 5 Voir : Ghislaine Chagrot et Pierre-Emmanuel Moog, « Gustave Doré et les Contes de Perrault : du des (...)
11Puisque ces premières images de chaque récit sont nécessairement placées sur la page de gauche (le texte débutant toujours sur une page de droite), de manière corollaire, et sans doute pour des raisons pratiques concernant le façonnage du livre (afin de faciliter le montage sur onglet des hors-textes imprimés sur une seule face du papier5), toutes les autres images sont également positionnées en page de gauche). Aussi, quand parfois le texte illustré se trouve à gauche, même si la planche est placée immédiatement à sa suite, le lecteur verra sur la page de droite le côté blanc de la feuille, avant de tourner la page et de pouvoir regarder l’image.
- 6 Ch. Perrault, op. cit., p. XVIII.
12Enfin, l’éditeur Pierre-Jules Hetzel (sous le pseudonyme de Stahl), non dépourvu d’ambition d’auteur, a rédigé une longue préface (20 pages) sur un ton personnel. Sans doute pour la rendre plus attractive aux lecteurs, il a récupéré trois des quarante images et les y a insérées. Il les a choisies parmi les deux contes pour lesquels Doré a réalisé proportionnellement le plus d’images (voir graphique no 1) : deux images provenant de la série Le Petit Chaperon rouge et une de celles du Petit Poucet (pour cette dernière, il a retenu l’image la moins marquante de la série, représentant l’ogre attablé avec son épouse à ses côtés). Comble de l’accaparement, ces trois images ne sont pas placées au hasard ni de manière homogène mais à la neuvième, onzième et quinzième page de la préface, où elles illustrent assez le propos de Stahl (face aux deux images représentant le loup, il l’évoque dans son texte, et près de celle de l’ogre, il disserte sur les « grotesques gros yeux des ogres6 ». L’opération consiste donc à déshabiller Charles pour habiller Pierre-Jules !
À propos du petit inconvénient illustratif
13Puisque Doré a produit des images très inégalement réparties, l’éditeur, pour homogénéiser l’apparence de l’ensemble de l’ouvrage, s’est permis de les déplacer plus ou moins loin. Il justifie, dans la Table des illustrations, ce prétendu « petit inconvénient » par le fait que les « sujets [des images sont] universellement connus » et ne place d’ailleurs pas de légendes en dessous des images, car cela aurait été « superfl[u] » (d’où la nécessité, tout de même, d’une Table pour le lecteur consciencieux qui peut ainsi s’assurer du sujet des compositions). Ce choix a certes l’avantage de laisser le regardeur se confronter librement avec l’image, mais ne facilite pas la compréhension de certaines d’entre elles et peut même rendre leur identification ambiguë. En fait, dans de nombreux cas, cette déconnexion du texte et des images rend illisible la finesse d’interprétation de l’illustrateur, comme nous allons le voir avec deux exemples.
La Barbe bleue, la curiosité effacée
14Pour ce conte (courant sur cinq pages de texte), Doré a composé une série de quatre images, dont les deux premières correspondent à des scènes de la deuxième page (l’une représente la remise des clés, épisode en haut de la deuxième page, et l’autre les visiteuses de la demeure, épisode en bas de la deuxième page). Puisqu’aucune image ne représente une scène de la première page de texte, et conformément au principe énoncé plus haut, l’éditeur a fait avancer une image, mais ce n’est pas celle de la remise des clés (fig. 1a) qui a été choisie, pourtant la première dans l’ordre naturel de l’histoire, et la plus saisissante des deux par sa tension psychologique, mais celle des visiteuses (fig. 1b), richement détaillée mais plus anodine. Comment comprendre ce choix de contrevenir à l’ordre des images ? Proposons, à titre d’hypothèse, que l’image des visiteuses représente, somme toute, assez bien ce que raconte le début du récit dans son exposition :
- 7 Ibid, p. 55.
Il était une fois un homme qui avait de belles maisons à la ville et à la campagne, de la vaisselle d’or et d’argent, des meubles en broderie, […] Une de ses voisines, dame de qualité avait deux filles parfaitement belles7.
15L’image des visiteuses montre justement cette richesse, et il est vrai que les deux personnages représentés au premier plan, vu leur ressemblance, peuvent facilement passer pour les deux sœurs. Pourtant, ce faisant, en détournant l’image de ce qu’elle représente vraiment, on empêche d’apprécier le renforcement critique par l’illustrateur de ce qui est décrit par le conteur avec une désapprobation subtile :
- 8 Ibid, p. 56. Souligné par moi.
Les voisines et les bonnes amies n’attendirent pas qu’on les envoyât quérir pour aller chez la jeune mariée, tant elles avaient d’impatience de voir toutes les richesses de sa maison, n’ayant osé y venir pendant que le mari y était, à cause de sa Barbe bleue qui leur faisait peur. Les voilà aussitôt à parcourir les chambres, les cabinets, les garde-robes, toutes plus belles et plus riches les unes que les autres. Elles montèrent ensuite aux garde-meubles, où elles ne pouvaient assez admirer le nombre et la beauté des tapisseries, des lits, des sofas, des cabinets, des guéridons, des tables et des miroirs, où l’on se voyait depuis les pieds jusqu’à la tête, et dont les bordures les unes de glace, les autres d’argent, et de vermeil doré, étaient les plus belles et les plus magnifiques qu’on eût jamais vues : Elles ne cessaient d’exagérer et d’envier le bonheur de leur amie, qui cependant ne se divertissait point à voir toutes ces richesses, à cause de l’impatience qu’elle avait d’aller ouvrir le cabinet de l’appartement bas. Elle fut si pressée de sa curiosité, que sans considérer qu’il était malhonnête de quitter sa compagnie, elle y descendit par un petit escalier dérobé […]8
- 9 Le Dictionnaire de l’Académie française de 1694 donne à ce mot le sens de « Déplaisir que l’on a du (...)
16Perrault insiste d’emblée sur la survenue importune des voisines et amies qui « n’attendirent pas qu’on les envoyât quérir », pénètrent partout, s’extasient en « ne cessa[nt] d’exagérer », et manifestent cette passion triste, l’« envi[e] »9. Quant à Doré, il les montre saisies sur le vif, l’une farfouillant même avec sans-gêne, dans une cassette sur la table ; et il insère un troisième personnage (à droite, de dos, derrière le groupe des deux femmes), écartant un rideau avec indiscrétion, personnage qui est peut-être une autre visiteuse ou l’épouse s’éclipsant avec « malhonnête[té] ». Le placement de cette image en face de la première page, regardée alors comme une simple paraphrase de l’exposition, rend sans doute peu perceptible le troisième personnage, et lui fait perdre de sa force. Or, dans le texte, la critique des visiteuses prélude à celle de l’épouse, qui partage avec elles une « impatience » mauvaise, critique que rendrait particulièrement palpable la composition de Doré… si elle était placée au bon endroit.
Fig. 1a. Gustave Doré, illustration pour La Barbe bleue, « S’il vous arrive de l’ouvrir, il n’y a rien que vous ne deviez attendre de ma colère », gravure sur bois, Paris, J. Hetzel, 1862. BnF, Réserve des livres rares, Réserve-Y2-179
Fig. 1b. Gustave Doré, illustration pour La Barbe bleue, « Les voisines et leurs amies... tant elles avaient d’impatience de voir toutes les richesses de sa maison », gravure sur bois, Paris, J. Hetzel, 1862. BnF, Réserve des livres rares, Réserve-Y2-179
La Belle au bois dormant, endormie jusqu’au bout
17Pour ce conte en deux parties (courant sur neuf pages), Doré propose six images, toutes concernant seulement la première partie (jusqu’au réveil de la Belle). L’éditeur ayant réparti les images de manière plus homogène, celle du prince s’avançant dans la chambre vers la Belle endormie (voir fig. 2) se retrouve placée face à la dernière page du conte. Il s’ensuit d’une part que l’on ne voit pas cette image au moment où on lit la scène, et d’autre part que lorsqu’on lit la scène finale du roi, époux de la Belle, surgissant au moment où elle et leurs enfants sont sur le point d’être suppliciés par sa propre mère (une ogresse), on voit l’image de la Belle encore endormie. Quels peuvent en être les effets sur l’interprétation de l’image et de la scène finale ?
Fig. 2. Gustave Doré, illustration pour La Belle au bois dormant, « Il vit sur un lit, dont les rideaux étaient ouverts de tous côtés », gravure sur bois, Paris, J. Hetzel, 1862. BnF, Réserve des livres rares, Réserve-Y2-179
18L’image montre une chambre baignée de lumière et envahie par la végétation, mais aussi un prince en déséquilibre comme frappé d’émerveillement par la radiance de la princesse, et une jeune femme aux paupières closes, étendue, alanguie, le bras relevé avec lascivité autour de son visage, le déshabillé entrouvert sur sa gorge, et la poitrine voluptueuse, dans un lit au drap tombant. Le sous-entendu érotique fait penser aux représentations de Vénus endormies de la Renaissance, et est conforme aux allusions du texte de Perrault : « la bonne fée, pendant un si long sommeil, avait procuré à la princesse le plaisir des songes agréables ». Pourtant, en éloignant l’image du texte, on risque fort d’empêcher la compréhension de la subtile mise en scène de l’image.
19Second écueil, celui de montrer cette image quasi romantique au moment où le lecteur arrive à une scène dramatique et haletante :
- 10 Ch. Perrault, op. cit., p. 21.
les bourreaux se préparaient à les jeter dans la cuve, lorsque le Roi, qu’on n’attendait pas si tôt, entra dans la cour à cheval ; il était venu en poste, et demanda tout étonné ce que voulait dire cet horrible spectacle ; personne n’osait l’en instruire, quand l’Ogresse enragée de voir ce qu’elle voyait, se jeta elle-même la tête la première dans la cuve, et fut dévorée en un instant par les vilaines bêtes qu’elle y avait fait mettre.10
20Alors qu’aucune image de Doré ne représente la seconde partie du conte, l’image de la Belle endormie pourrait parasiter la lecture de ce qui se joue dans le retour du roi, précipitant le dénouement heureux du conte. Toutes les questions qui se posent quant aux motivations de son retour impromptu, se perdent dans l’échancrure du déshabillé et le drap tombant.
~
21Les illustrations de Doré sont reconnues pour leur aspect spectaculaire (contrastes de lumière, plongées ou profusion des détails) mais – cela est plus rarement évoqué – elles sont aussi remarquables par la tension psychologique qu’il rend palpable et par la finesse d’interprétation que ses images apportent au texte. Aussi, Doré, qui pense profondément le récit, ne dessine que ce qui l’inspire vraiment, faisant fi des soucis de mise en page. En l’occurrence pour cet ouvrage, cela aboutit à une répartition très inégale des images, que l’éditeur, dont c’est la prérogative, modifie à sa guise. Mais ce faisant, et aussi grâce à la sobriété décorative de la mise en page et à l’absence de légendes sous les images, s’il met bien en valeur graphiquement les compositions de Doré, il ne leur rend pas entièrement justice : déplacées, détournées, détachées de leur contexte, elles n’en restent pas moins spectaculaires, mais en perdent une partie de leur puissance narrative.
Annexe
Tableau n°1 : Distance des images par rapport à la page de texte illustrée
Pour chaque image est indiqué le numéro de la page de texte illustrée. Il est suivi dans la colonne de droite, le cas échéant, du nombre de pages à tourner en avant (signe +) ou en arrière (-) pour arriver à l’image. Le numéro en vert indique que l’image est insérée exactement en regard du texte, et le « p » que l’image est insérée dans la préface. Cette analyse de l’emplacement effectif des images est réalisée à partir de l’exemplaire du Département de la Réserve de la BnF (cote : Tol-Res-Y2-179), mais la consultation d’autres exemplaires de la première édition (Département de l’Arsenal de la BnF, Bibliothèque Sainte-Geneviève, Médiathèque de Versailles, Médiathèque Vaillant de Bourg-en-Bresse, Bibliothèque du Musée Condé de Chantilly) aboutit aux mêmes observations.
Tableau n°2 : Numéros des pages de texte pour lesquelles Doré a fait ou non des images
En vert, une page pour laquelle Doré a fait une seule image ; en rouge, une page pour laquelle Doré a fait plusieurs images (répété autant que d’images) ; en bleu, une page pour laquelle Doré n’a fait aucune image. Sont soulignés les exemples commentés dans le corps de l’article pour les repérer plus aisément.
Tableau n°3 : Nombre d’images par conte et longueur du conte
|
Conte |
Nb d’images |
Nb de pages |
|
Le Petit Chaperon rouge |
3 |
2 |
|
Le Petit Poucet |
11 |
9 |
|
La Belle au bois dormant |
6 |
9 |
|
Cendrillon |
3 |
6 |
|
Le Chat botté |
4 |
4 |
|
Riquet à la houppe |
1 |
6 |
|
Peau d’Âne |
6 |
12 |
|
Les Fées |
2 |
3 |
|
La Barbe bleue |
4 |
5 |
Graphique n°1 : Proportion des images en fonction de la longueur des contes
Notes
1 La plupart des livres illustrés du milieu du xixe siècle contiennent soit uniquement des vignettes en grand nombre (parfois une par page) qui s’intercalent dans le texte imprimé (comme par exemple Les contes des fées publié chez Blanchard en 1851) ; soit des vignettes avec une ou deux images hors-textes par récit (comme les Contes du temps passé publié chez Curmer en 1843). Ces illustrations sont souvent réalisées par un collectif de dessinateurs et non par un artiste unique.
2 Charles Perrault, Les Contes de Perrault, dessins par Gustave Doré, Paris, J. Hetzel, 1862, p. [62].
3 Source : Institut Mémoires de l’édition contemporaine, Archives Hetzel, HTZ 2.21, Traité no 535.
4 Op. cit., p. [62].
5 Voir : Ghislaine Chagrot et Pierre-Emmanuel Moog, « Gustave Doré et les Contes de Perrault : du dessin au livre illustré », Nouvelles de l’estampe, no 268, 2022. URL : http://journals.openedition.org/estampe/3414; DOI : https://doi.org/10.4000/estampe.3414
6 Ch. Perrault, op. cit., p. XVIII.
7 Ibid, p. 55.
8 Ibid, p. 56. Souligné par moi.
9 Le Dictionnaire de l’Académie française de 1694 donne à ce mot le sens de « Déplaisir que l’on a du bien d’autruy ».
10 Ch. Perrault, op. cit., p. 21.
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Référence électronique
Pierre-Emmanuel Moog, « Quand Doré illustre les contes de Perrault, enjeux narratifs de la pagination », Nouvelles de l’estampe [En ligne], 270 | 2023, mis en ligne le 15 novembre 2023, consulté le 07 mai 2026. URL : http://journals.openedition.org/estampe/4549 ; DOI : https://doi.org/10.4000/estampe.4549
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