Du désir de démocratie au désir du monde : La revue Viajar, une entreprise née à la fin de la Transition démocratique en Espagne
Résumés
La revue Viajar nait en Espagne à la fin de l’année 1978, alors que la nouvelle Constitution est en passe d’être adoptée et que les lecteurs se détournent déjà de la presse politique, comme c’est le cas de la revue Cuadernos para el diálogo. L’entreprise qui publiait cette dernière en prend acte et parie sur le désir de voyager des Espagnols. Après le désir de démocratie, le désir du monde prendra le relais pour vendre un périodique en Espagne après la dictature.
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1Lorsqu’on lit un périodique, on pense rarement à la nature de l’objet sur lequel nous fixons notre attention. Un quotidien, un hebdomadaire ou un mensuel sont des lieux d’expression d’idées mais aussi des entreprises. La Transition démocratique, entre 1975 et 1978, en Espagne est marquée par des changements très importants dans le domaine de la presse. Certaines publications apparaissent et se développent tandis que d’autres périclitent. Les revues les plus impliquées dans le changement politique sont aussi celles qui seront en danger lorsque ce changement adviendra. Il peut sembler naturel de voir un périodique publié pendant des dizaines d’années, voire plus d’un siècle. Force est de constater que tous les périodiques ne vivent pas aussi longtemps. Certains disparaissent, comme Diario 16, d’autres changent. Derrière chaque titre, une entreprise dont le modèle économique dépend de différents facteurs. La vie de cette entreprise s’écoule sur une durée plus ou moins longue, elle a besoin de lecteurs, de publicité, le plus souvent, d’une équipe et de conditions matérielles minimales pour se développer. Les périodiques sont des acteurs de leur temps. Ils ont besoin d’être désirables aux yeux de leurs lecteurs.
2Cuadernos para el diálogo était une revue emblématique de la critique du régime franquiste. En 1978, la constitution est adoptée. Face aux nostalgiques du franquisme qui commencent à dire « Con Franco vivíamos mejor », certains comme Manuel Vázquez Montalbán répondent « Contra Franco vivíamos mejor ». Cette pseudo nostalgie, ce paradoxe, est la base du problème qui se pose aux revues politiques engagées dans la lutte pour la démocratie. Le public se détourne, les ventes baissent et les entreprises souffrent. Elles cherchent des solutions. Certaines changent leur périodicité, des hebdomadaires deviennent des mensuels, comme Triunfo en 1980. Le revue Cuadernos para el diálogo imagine une autre solution pour ne pas laisser ses salariés sans emploi. Créer une autre revue dans un autre domaine. C’est donc une revue consacrée au tourisme qui naît du naufrage d’une revue politique. C’est l’histoire de la naissance de cette nouvelle entreprise dans ce contexte très particulier que nous allons aborder dans cet article. Nous nous demanderons dans quelle mesure le projet entrepreneurial a rencontré le désir des lecteurs, et nous nous interrogerons plus précisément, sur la nature de ce désir.
1978 et les désirs des lecteurs
3Alors que le désir de démocratie des Espagnols semble satisfait fin 1978, le moteur de la revue Cuadernos semble hoqueter, et sur le point de caler. Le désir des lecteurs semble se déplacer vers d’autres centres d’intérêt. Le voyage pourrait être l’un de ces centres d’intérêt, après l’hyperpolitisation de la Transition démocratique. Le désir de liberté s’est exprimé fortement pendant les années 1970 en Espagne. Le mot apparaît ainsi 37 fois dans la Constitution de 1978 : « libertad de cátedra, libertad de enseñanza, libertad sindical, libertad de empresa, libertad de circulación, libertad ideológica, religiosa y de culto… » Sur le plan politique, ce désir se traduit par la mise en place d’un cadre démocratique qui est validé par le référendum du 6 décembre 1978. Cette année 1978, avec l’adoption de la Constitution semble être l’année du début pour l’Espagne. Un changement majeur vient de se produire, la Transition démocratique se termine et le chemin parcouru en trois ans peut inciter à l’optimisme. Pourtant, du point de vue entrepreneurial, cet optimisme est tempéré par une réalité, les attentes des lecteurs ont changé.
- 1 Joaquín Bardavío, Justino Sinova, Todo Franco, Barcelona, Plaza & Janés, 2000, p. 174-175.
- 2 María Goulemot Maeso, L’Espagne : de la mort de Franco à l'Europe des Douze, Paris, Minerve, 1989, (...)
- 3 Joaquín Bardavío, Justino Sinova, Todo Franco, op. cit., p. 175.
4L’année 1978 est l’année de la fin pour Cuadernos para el diálogo et l’année de naissance de Viajar. Le lien entre les deux périodiques est la maison d’édition Cuardernos para el diálogo S.A., soit EDICUSA. Cuadernos para el diálogo avait été fondée en 1963 à l’initiative de Joaquín Ruiz-Giménez. Celui-ci était un universitaire qui avait été ministre de l’Éducation de Franco entre 1951 à 1956, avant de devenir critique par rapport au régime1. La fondation de la revue intervient alors que l’église catholique connaissait une évolution importante : l’encyclique Pacem in terris (1963), les prises de position de Jean XXIII et de façon générale, le concile Vatican II (1962-1965). Comme le soulignait l’économiste María Goulemot Maeso : « Le nouveau pape défendait le pluralisme idéologique des catholiques, la liberté religieuse, les droits d’association et d’expression ; il pressait l’église de lutter aux côtés des humbles et des opprimés et l’invitait même au dialogue avec les communistes »2. L’orientation initiale de la revue Cuadernos est clairement celle des démocrates-chrétiens. Il s’agissait pour la revue d’aborder les principaux problèmes de l’Espagne, notamment les problèmes politiques et sociaux, en ouvrant ses pages à tous ceux qui souhaitaient construire le futur du pays3. Dans le premier numéro, il était précisé :
- 4 Ibid.
Sólo tres cualidades se exigen para lograr presencia activa en estas páginas: un mutuo respeto personal, una alerta sensibilidad para todos los valores que dan sentido y nobleza a la vida humana y un común afán de construir un mundo más libre, más solidario y más justo4.
- 5 Isabelle Renaudet, Un Parlement de papier, La presse d'opposition au franquisme durant la dernière (...)
5Selon l’historienne Isabelle Renaudet, « [Joaquín Ruiz-Ginénez] n’avait cependant pas encore rompu avec le franquisme au moment où il fonda [Cuadernos], c’est ce qui explique la tonalité initiale de Cuadernos, favorable à un dialogue avec le pouvoir. C’est ce qui explique aussi la bienveillance de l’Administration à son égard au moment de sa création »5.
- 6 Joaquín Bardavío, Justino Sinova, Todo Franco, op. cit., p. 175.
- 7 Félix Santos, « Aquellas tardes en Jarama 19 » in Antonio Menchaca et al., La fuerza del diálogo: h (...)
6L’idée était donc de « faciliter la communication des idées et des sentiments entre hommes de différentes générations et croyances » selon les mots de Ruiz-Giménez6. Dans le livre hommage à Joaquín Ruiz-Giménez, La fuerza del diálogo, publié en 1997, les témoignages mettent en valeur le travail collectif réalisé dans ce sens et l’impact de cette revue sur la société espagnole. Félix Santos Delgado, directeur de Cuadernos de 1968 à la fin de la dictature, dans son évocation de ces années, racontait qu’il croisait encore des personnes qui lui disaient qu’elles étaient devenues démocrates en lisant Cuadernos para el diálogo7. Il racontait aussi l’activité d’un lieu « Jarama 19 », le 19 rue Jarama, qui avait été pendant des années le siège d’EDICUSA.
Editorial Cuadernos para el diálogo S.A. face au changement d’époque
7La société anonyme EDICUSA (Editorial Cuadernos para el diálogo S.A.) avait vu le jour après la revue elle-même, en 1965. Son but était :
- 8 Isabelle Renaudet, Un Parlement de papier…, op. cit., p. 151.
La rédaction, l’impression et la publication ou distribution de journaux, revues, livres, brochures, feuillets et imprimés avec tous leurs services auxiliaires, ateliers, réseaux commerciaux, cercles de lecteurs, à Madrid, dans les provinces et éventuellement à l'étranger ; [elle pouvait en outre] se consacrer à tout type d’opération industrielle, commerciale et de crédit liée aux activités éditoriales8.
- 9 Ibid.
- 10 Ibid., p. 168-173.
8Le capital social d’EDICUSA était en 1965 d’un million de pesetas, sous la forme de 1000 actions nominatives de 1000 pesetas réparties équitablement entre cinq actionnaires, Joaquín Ruiz-Giménez, José Maria Riaza Ballesteros, Francisco Sintes Obrador, Antonio Menchaca Careaga et Mariano Aguilar Navarro, respectivement, deux avocats, un militaire, un écrivain et un universitaire9. En moins de dix ans, le capital de l’entreprise passera d’un million de pesetas à vingt millions, en faisant appel à l’actionnariat populaire, les lecteurs et les amis. Ceci explique le rapport particulier qui existait entre les lecteurs et « leur » revue. La société EDICUSA n’était donc pas liée à un grand groupe économique, ni à une famille, mais plutôt, à ceux qui la faisaient et à ceux qui la lisaient. Au total, ce sont plus de 3000 personnes qui constituaient cet actionnariat, sans que personne ne détienne plus de 10 % du capital10.
9Au-delà de la revue elle-même, il faut aussi prendre en compte ce qu'on a appelé les « cuadernícolas » :
- 11 Soledad Gallego, Antonio García Márquez, José Luis Pérez Cebrián, Ángel García Pintado, Enrique Bus (...)
Cualquier conocedor de la vida pública española que, en 1977, se asomara a la tribuna del salón de sesiones del Congreso o del Senado percibía inmediatamente el fuerte componente « cuadernícola » de aquellas Cortes. Personas que estaban o habían estado relacionadas con Cuadernos para el diálogo, - el término « cuadernícola » se inventó en la casa y se usaba medio en broma, pero también medio en serio como título del que sentirse orgulloso -, figuraban en casi todos los grupos políticos de las Cámaras […]. Con los políticos no se cerraba, claro, la nómina de las personas que tenían a Cuadernos como punto de referencia. Había profesores, periodistas, sindicalistas, hombres de negocios, escritores que habían acudido al llamamiento de Joaquín Ruiz-Giménez de crear una revista que fuese « lugar de encuentro entre los hombres de buena voluntad, hállense donde se hallen y vengan de donde vinieren »11.
- 12 Javier Muñoz Soro, Cuadernos para el diálogo (1963-1976), una historia cultural del segundo franqui (...)
10Javier Muñoz Soro, dans son livre Cuadernos para el diálogo (1963-1976), una historia cultural del segundo franquismo, va dans le même sens en citant Pedro Altares, qui fut le directeur de Cuadernos, pour qui la revue a été avant tout une « plateforme de lancement d’un groupe d’hommes ». Pour lui, en 1977, pas moins de 150 personnes avaient été en contact direct avec Cuadernos avant de faire carrière dans le monde politique, syndical ou économique12. On les retrouve ensuite dans différents journaux (El País…), les ministères, les entreprises… À la mort de Pedro Altares, en 2009, de nombreuses nécrologies évoquaient cet homme et ce groupe, les cuadernícolas. Soledad Gallego Díaz et Joaquín Estefanía écrivaient, par exemple :
- 13 Soledad Gallego-Díaz, Joaquín Estefanía, « Aquella Redacción de ‘Cuadernos para el diálogo’ » in El (...)
Hay quien piensa que este país necesita archivar periódicamente la memoria para sobrevivir. Nosotros pensamos que no, que hay que recordar a Pedro Altares y a aquel grupo de hombres y mujeres que convocó Joaquín Ruiz-Giménez para encontrar la salida a la dictadura franquista. Sacrificaron muchas cosas en aquel empeño y su obra ha sido en parte cruelmente silenciada (en beneficio de la de otros), pese a que el famoso y alabado consenso constitucional de 1978 hubiera sido imposible sin su aportación personal y política13.
11Trouver la porte de sortie de la dictature franquiste, et peut-être du « labyrinthe espagnol », passait par le dialogue, un nouveau rapport à l’autre dont Cuadernos s’était fait l’apôtre. L’idée de dialogue était donc l’idée centrale. Le dialogue, c’était le pluralisme, la tolérance, l’ouverture, l’essence même de la démocratie.
La gestation de Viajar
12Tel fut le berceau de la revue Viajar. Logiquement, nombreux sont les cuadernícolas qui se sont penchés sur ce berceau. Au premier rang d’entre eux figurent Luis Carandell et Javier Gómez Navarro, respectivement journaliste et gestionnaire de Cuadernos en 1978. Luis Carandell, qui sera le premier directeur, raconte la création de la revue dans ses mémoires, Mis picas en Flandes, publiées en 2003 :
En los últimos setenta yo me había recorrido ya medio mundo. Trabajaba entonces en Cuadernos para el Diálogo, que de mensual había pasado a semanario. Ya por entonces la revista tenía problemas financieros, en parte por no haber logrado la suficiente difusión y en parte también porque habiendo sido durante el franquismo un órgano de oposición política al Régimen encontraba muchas resistencias en las aguas residuales de la Dictadura. Tenía muy poca publicidad, pues quedaba excluido de muchas campañas debido a una especie de veto oficial.
Los gerentes de la empresa, Rafael Martínez Alés y Javier Gómez Navarro, propusieron como solución a la crisis de la revista la creación de nuevos productos. Javier pensó inmediatamente en una publicación sobre viajes. [...] Así nació Viajar. Mejor dicho, no nació, sino que, como habría dicho Clarín, « la nacimos » Javier y yo, que fui nombrado director, con la ayuda del diagramador de Cuadernos, Antonio de Miguel, que se ocupó de confeccionarla.
- 14 El País, 13 octobre 1978.
13On le voit, la naissance de Viajar est directement liée au déclin de Cuadernos. La tentative de passage au rythme hebdomadaire fut un échec financier qui précipita la chute de Cuadernos. Les frais supplémentaires générés par le changement de périodicité se sont avérés trop importants pour EDICUSA. La fin du « temps lent » du franquisme imposait une accélération au journal, qui souhaitait suivre le rythme des réformes de la transition démocratique. Par un paradoxe cruel, la revue Cuadernos devait disparaître « aux portes de la liberté et de la démocratie »14, selon le mot de Pedro Altares, au moment même où la Constitution qu’elle avait appelée de ces vœux était adoptée.
14Notons également le travail collectif évoqué par Luis Carandell avec la belle expression : « la nacimos ». Un journaliste, un gestionnaire et un maquettiste, telle est l’équipe initiale de la revue Viajar. L’éloge de Javier Gómez Navarro montre qu’il n’est pas seulement un gestionnaire avisé, mais aussi un voyageur au plein sens du terme. Cette caractéristique et son idée de départ lui donnent un rôle prépondérant pour ce nouveau projet. Trente ans plus tard, en mars 2008, lors de l’anniversaire de la revue Viajar, Javier Gómez Navarro, précisera quelques points à ce propos :
- 15 Javier Gómez Navarro, « Cómo nació Viajar » in Viajar, Especial 30 años, Novembre 2008, p. 42.
A finales de 1977, la revista Cuadernos para el Diálogo, que había jugado un papel clave en la oposición al franquismo y el impulso a la Transición, sufría en sus cuentas la erosión económica que causaron a los semanarios de información general los primeros diarios libres y democráticos. A partir de 1976, la aparición del diario El País, primero, y de Diario 16, después, desplazaron a los semanarios del papel que hasta entonces representaban, redujeron sus ventas y restringieron sus economías15.
- 16 Archivo General de la Administración, Presidencia del Gobierno, REP, Editorial Cuadernos para el di (...)
15Les archives de la revue Viajar n’ont pas été conservées, ainsi que me l’ont confirmé Javier Gómez Navarro et Mariano López, qui en est le directeur depuis 1996. Les Archives Générales de l’Administration ont, quant à elles, gardé une trace de ce moment16. La demande d’inscription de Viajar au Registre des Entreprises de Presse est déposée le 1er mars 1978 par Rafael Martínez Alés, au nom d’EDICUSA. L’objet de la publication indiqué dans le dossier est le suivant : « Promoción de la vocación viajera en general, haciendo hincapié en el turismo interior, orientando sobre rutas, excursiones, aventuras, informando sobre el amplio mundo del ocio y del viaje. » Le tirage annoncé est de 40 000 exemplaires. Le directeur sera Luis Carandell, le document rappelle les autres caractéristiques telles que le format, la périodicité, l’imprimeur. Pour ce qui est des collaborateurs, les premiers noms sont indiqués avec leur numéro ROP (Registro Oficial de periodistas). Parmi les documents, on remarque un budget prévisionnel de l’ordre de 28 millions de pesetas pour dix mois. Un tel budget est difficile à établir car il y a trop d’inconnues, il témoigne simplement d’un point de départ.
Illustration 1. Budget prévisionnel de Viajar, mars 1978
16L’autorisation est accordée par le ministère de la Culture qui remplace le ministère de l’Information et du Tourisme, comme on peut le voir sur l’en-tête du document officiel. C’est l’acte de naissance de Viajar.
- 17 Entretien réalisé avec Javier Gómez Navarro, à Madrid le 12 avril 2010. [François Malveille].
17Javier Gómez Navarro a accepté de répondre à mes questions en avril 2010, ce qui permet de préciser certains points17. Selon lui, les difficultés économiques de Cuadernos avaient conduit les gérants à préparer ce qu’on appellerait aujourd’hui un plan social, c’est-à-dire, des licenciements. Ce plan fut rejeté par le conseil d’administration d’EDICUSA dont l’orientation politique rendait difficile ce type de décision. C’est donc avant tout une préoccupation sociale qui conduit EDICUSA à développer de nouveaux produits. Il s’agit de sauver des emplois, et la société EDICUSA, en travaillant dans l’urgence sur de nouveaux projets susceptibles de rencontrer le public de l'époque. C’est ce que fait Javier Gómez Navarro à la fin de l’année 1977 :
- 18 Javier Gómez Navarro, « Cómo nació Viajar » in Viajar, Especial 30 años, Novembre 2008, p. 42.
En aquella situación, la empresa editora de Cuadernos para el diálogo se planteó editar la que sería la primera revista española de viajes, la revista Viajar. La idea tenía algo de aventura, porque la sociedad española de aquella época apenas viajaba. Era la época de los circuitos en autobús por España y por Europa, los viajes de novios a Mallorca y Canarias y los primeros chárter a Londres para ir de compras. Los más intrépidos seguían la estela hippy rumbo a Tailandia, India y Nepal. En aquel momento, a finales de 1977, me fui a pasar las vacaciones de Navidad y Fin de Año a París, con la idea de ver cine y comprar libros, y allí encontré en los quioscos la revista Partir, que fue para mí un descubrimiento. Me enamoré. Pensé que era el modelo de lo que había que hacer en España. Compré todos los números que pude y me volví a casa. Al llegar a Cuadernos planteé con auténtica pasión mi proyecto y, con el apoyo de los que allí mandaban (Pedro Altares, Rafael Martínez Alés, José Luis Zavala…), comenzamos el camino para hacer una revista mensual de viajes. Luis Carandell y yo fuimos los encargados del proyecto y en unos meses estábamos en la calle18.
18Ainsi, en dehors des considérations économiques et sociales, c’est un voyage, à Paris, qui est à l’origine de cette idée. La revue française Partir a donné l’impulsion pour créer Viajar et Javier Gómez Navarro a joué un rôle fondamental dans cette aventure. On note que la passion et la raison font ici bon ménage. On remarque aussi la parenté entre les deux noms de revue, deux verbes à l'infinitif, deux actions tournées vers l’ailleurs. Le lien entre Viajar et Partir est très net.
- 19 « Solarium, vivarium and co, Entretien avec Edgar Morin », in Partir, no 1, Avril 1973, p. 38-39.
19La revue Partir avait été fondée, quant à elle, en avril 1973 sous la direction de Michel Burton. Dans son premier numéro, on pouvait lire une interview d’Edgar Morin ou les récits d’Alexandra David Neel, ainsi que des récits de voyages au Maroc, au Brésil ou dans le grand Nord… On pouvait lire aussi dans la profession de foi : « Le rêve ne nous intéresse que s’il précède l’action. Notre question principale : Pourquoi pas vous ? Question devenue titre d’une rubrique où nos reporters donnent tous les renseignements pratiques nécessaires pour élaborer et mener leur voyage, votre voyage peut-être. » Il s’agit, pour l’équipe de Partir, de voyager plus intelligemment. La caution apportée par Edgar Morin n’est pas anodine19. La profession de foi s’achevait par cette phrase : « Le voyage pour nous, c’est la rencontre. »
20On note ici que les considérations géographiques sont secondaires par rapport à l’acte que constitue le voyage. Le rapport aux autres et le rapport à soi sont en revanche primordiaux. Des dessins de Jean-Claude Marol illustrent ces propos, des portes que l’on ouvre ou des ponts que l’on traverse.
La réception de Viajar
21Le projet d’EDICUSA, né dans l'urgence, bénéficie d’un contexte plutôt favorable, comme le souligne Luis Carandell, toujours dans Mis picas en Flandes :
- 20 Luis Carandell, Mis picas en Flandes - Memorias, Pozuelo de Alarcón (Madrid), Espasa Calpe, 2003, p (...)
Por entonces no había en España ninguna revista de viajes dirigida al público en general, aunque existían varias destinadas a los profesionales del sector. Y los españoles, que en tiempos anteriores no habían tenido en materia de turismo mucha más actividad que ver llegar a los extranjeros, habían comenzado a viajar. Enseguida se vio que existía un mercado importante para la revista y bastante más publicidad para ella que la que había para Cuadernos20.
22La situation de Viajar est donc techniquement à l’opposé de celle de Cuadernos : La revue trouve rapidement des lecteurs, de la publicité et peu de concurrence sur son champ d’activité. L’évolution sociologique de l’Espagne avait créé un espace que la revue était la première à explorer réellement. Cette situation avait aussi pour conséquence l’absence de professionnels réellement préparés pour cette spécialité. Luis Carandell résume ainsi ces années marquées par le succès éditorial et les difficultés économiques, de mars 1978 à décembre 1981 :
- 21 Luis Carandell, Mis picas en Flandes…, op. cit., p. 245-246.
Viajar se consolidó enseguida, aunque fue arrastrada por la crisis de Cuadernos. Pasó a otra empresa y finalmente fue vendida a un grupo multimedia que aún la sigue publicando después de un cuarto de siglo de existencia21.
Le succès de la revue et l’instabilité entrepreneuriale
23Javier Gómez Navarro, en tant que gérant de la revue, considérait quant à lui que le nœud du problème était principalement économique, c'est pourquoi il insiste sur les annonceurs et leur appui indispensable, la publicité est en effet très présente dans les pages de Viajar, ce qui est un gage de longévité pour une publication. Cependant, la crise qui frappait durement Cuadernos para el diálogo menaçait aussi indirectement Viajar, comme le souligne Javier Gómez Navarro.
- 22 Les imprimeurs disposaient de 50 % de la société, tout comme Javier Gómez Navarro et Luis Carandell
- 23 Javier Gómez Navarro, « Cómo nació Viajar » in Viajar, Especial 30 años, Novembre 2008, p. 42.
[EDICUSA], arrastrada por las pérdidas del semanario [Cuadernos], decidió suspender pagos. Hubo que volver a empezar prácticamente de cero y encontramos un socio ideal: la imprenta que hacía la revista, Aro Artes Gráficas. Sus directivos, Ramón Cisneros y Javier del Riego, enamorados también de Viajar, se asociaron con Luis Carandell y conmigo y nació Tania Editorial22, que compró la cabecera a EDICUSA para continuar con la revista. Desde la nueva empresa impulsamos la circulación de la revista, apoyada en producciones editoriales como el Atlas Turístico Internacional, que asombraron por su novedad y su calidad23.
- 24 La société anonyme Editorial Tania est constituée le 16 avril 1979, son nom apparaîtra associé à ce (...)
- 25 Viajar, no 15, [août?] 1979, p. 4.
24C’est donc Tania Editorial qui prend tout d’abord la suite d’EDICUSA en avril 197924. Son siège social et sa rédaction se déplacent pour rejoindre celui de son imprimeur, Aro Artes Gráficas, calle Josefa Valcárcel, 24, à Madrid. Javier Gómez Navarro apparaît désormais en tant qu’éditeur et non plus gérant25. Apparaissent également une secrétaire de direction et un conseil de rédaction, ce qui montre la réorganisation de l’entreprise. Au sein de ce conseil, siègent María Ángeles Sánchez, José Pérez Gallego, Alfonso Ruiz Asín, Teresa Bordón, Félix Tusell, Sol Gallego Díaz, José Luis Martínez et Alfonso Seoane. On ne note pas d’évolutions majeures dans le journal lui-même, qui continue sur sa lancée.
Le Groupe Zeta se porte acquéreur
25Javier Gómez Navarro en avril 2010 précisait que ce répit avait été de deux ans environ, car la société Aro Artes Gráficas allait elle-même rencontrer des difficultés liées à d’importants impayés subis par l’imprimeur à la fin du printemps 1981 :
[Aro Artes Gráficas] entró en problemas y los problemas eran de hoy para mañana, entonces plantearon que ellos querían vender su parte [de Viajar] urgentísimamente y además no podían financiar a la revista, porque la revista no perdía dinero pero había que financiarla, y entonces tuvimos que hacer una operación de venta rapidísima. Le interesaba mucho en principio Alianza Editorial, pero Alianza Editorial, [esto fue en verano, en el mes de julio], Alianza Editorial iba a tardar tres o cuatro meses en tomar la decisión, mientras que Antonio Asensio [presidente del grupo Zeta] podía tomarla de forma inmediata, era el dueño, y entonces la urgencia nos hizo que… Zeta nos exigió además la mayoría con lo cual Luis y yo seguimos siendo accionistas pero ya de forma minoritaria […]. Teníamos autonomía absoluta. Como, además, no necesitábamos dinero porque no ganábamos dinero significativo pero no perdíamos dinero. Mantuvimos una independencia muy grande.
26C'est donc le second changement important qui intervient fin 1981, lorsque le Groupe Zeta prend le contrôle d’Editorial Tania, et donc de la revue Viajar. Au sein de la revue, le changement est tout d’abord discret. Dans l’ours du journal apparaît désormais sous le nom « Editorial Tania S.A. » celui du Grupo Zeta, entre parenthèses, en décembre 1981, avant d’être remplacé par un logo en forme de Z en janvier 1982. Apparaît aussi dessous l’organigramme du groupe, avec en tête son président et fondateur, Antonio Asensio. Pour le situer et comprendre l’ampleur du changement, il faut rappeler que celui-ci est aussi le fondateur de la revue Interviú. Jean-Pierre Castellani et Miguel Urabayen décrivaient très justement cette revue en 2000 :
- 26 Jean-Pierre Castellani, Miguel Urabayen, Décrypter la presse écrite espagnole, Paris, PUF, 2000, p. (...)
Interviu, qui apparut en 1976, a connu une carrière très inégale, allant d’une formule fondée sur des révélations scandaleuses, à caractère privé souvent, à un racolage opportuniste par des « Unes » de nus de starlettes et à une exploitation peu morale des faits divers les plus sanglants. L’une des couvertures les plus célèbres de cette phase fut la photographie nue de Marisol, l’ex-enfant prodige de la chanson sous Franco. Mais cet effet de scandale, tout à fait proche de la presse populaire du Royaume-Uni et de l’Allemagne, ne dura qu’un temps, comme le montrent les fluctuations de sa diffusion depuis son lancement en 1976 : On voit donc que, après la poussée de curiosité des années 1977-1979, cette revue a connu une lente mais sûre désaffection. Elle ne dépasse plus les 200 000 exemplaires depuis 1993, malgré une formule aujourd’hui plus neutre et plus proche d’un hebdomadaire d’informations générales. Les couvertures restent cependant dans la tradition des nus féminins et des titres sanglants26.
27Nous sommes bien loin de l’austérité quasi janséniste de Cuadernos para el diálogo. Il est vrai que le groupe Zeta était lui-même en pleine mutation. Fondé en 1976, ce groupe installé à Barcelone était un groupe espagnol très actif, qui avait entrepris de se réorganiser et de se diversifier. Au cours de l’année 1982, il rachètera également l’imprimeur « Gráficas industriales, SA » tout en vendant les revues Lib, Sal y Pimienta et El Jueves. L’érotisme est le point commun de ces revues. Pour ce qui est de El Jueves, la politique et l’érotisme font bon ménage depuis 1978. Le groupe ne renonce pas à l’érotisme cependant puisqu’il conserve les droits de la revue Penthouse pour l’Espagne. Comme le précise un article émanant visiblement du groupe Zeta dans Viajar no 47 en 1982 :
- 27 Viajar, no 47, 1982, p. XXIX.
Zeta no renuncia […] a estas formas amenas de periodismo, pero entiende que sus esfuerzos editoriales deben orientarse a reforzar las publicaciones de carácter general, a abrir nuevas vías en el periodismo especializado y a desarrollar desde la perspectiva de la empresa privada los medios audiovisuales27.
28Le groupe Zeta est aussi à la tête de plusieurs autres publications (El Periódico, Tiempo…) et est actionnaire d’Antena 3, qui se déploie alors en radio et télévision. Il semble donc que la revue Viajar en décembre 1981 change de dimension en intégrant un groupe de presse de cette importance. C’est la fin de la phase artisanale. Pendant près de quarante ans Viajar a fait partie du groupe Zeta, jusqu’au rachat de l’ensemble de ce groupe en 2019 par un autre groupe, Prensa Ibérica, qui est devenu ainsi le propriétaire de Viajar. Une nouvelle entreprise pour un projet éditorial qui a trouvé un public et s’est inscrit dans la durée, en répondant au désir de ses lecteurs. Un projet qui conserve une certaine pertinence malgré l’évolution des pratiques et l’avènement du numérique.
La ligne éditoriale de Viajar, le désir de voyager
29Le projet de Viajar n’a pas varié au cours des premières années. Dès le premier numéro, sorti en mars 1978, la profession de foi affirmait clairement :
Illustration 2. « A TODOS NOS GUSTA VIAJAR »
A TODOS NOS GUSTA VIAJAR
A muchos españoles de hoy les costará trabajo creer que, en este país, hubo un tiempo en que no eran pocos los que consideraban pecado, y probablemente pecado mortal, un hecho tan sencillo como ir a Francia. Flotaba en el ambiente la sensación de que aún en el caso de que viajar a países extranjeros hubiese sido materialmente posible, habría recibido la calificación de « moralmente peligroso » que entonces se aplicaba a los espectáculos, libros o costumbres llamados « extranjerizantes ». Incluso los viajes por España parecían desaconsejables, no sólo por la heroicidad ferroviaria que suponían, sino porque recorriendo pueblos y ciudades podían verse cosas que desdecían de la imagen que todavía entonces, solamente a través de la radio o de los periódicos, se difundía sobre el país. Un chiste de la época ironizaba sobre el consejo que los gobernantes daban por entonces a sus súbditos: « Menos viajar y más ir al cine ».
Desde entonces han cambiado mucho las cosas. Pasó a la historia el gasógeno y el « auto particular » y ya no se encuentra en los trenes a nadie que diga: « yo, por desgracia, he viajado mucho ». Se abrieron las fronteras a la emigración y al turismo y hoy no sólo se cuentan por millones los extranjeros que nos visitan sino también los españoles que salen. Así, no serán ya muchos entre nosotros los que sigan teniendo la sensación de vivir en un país encerrado en sí mismo.
En estas reflexiones y recuerdos quizá puedan adivinarse ya los motivos que nos han llevado a hacer esta revista. Hay una razón previa que no ocultaremos. Viajar nos gusta, queremos decir, nos gusta hacer viajes y nos gusta hacer una revista que trate de viajes. Una revista hecha aquí sin el fácil recurso a la tijera o al reportaje traducido, con la participación de españoles que han viajado por su país y por los demás países, y que trate de orientar mes a mes, en sus reportajes e informaciones prácticas, a los lectores que deseen viajar o piensen hacerlo.
Nuestro objetivo, siempre tiene que haber un objetivo, es por tanto, muy simple. Promover el espíritu viajero, el espíritu de aventura que encierra todo viaje. Ayudar al turista a sobrellevar su condición, siempre un poco triste, gregaria y desvalida y animarle a convertirse en un auténtico viajero. Contribuir al conocimiento del mundo, hoy abierto ya ante nosotros, pero por mucho tiempo vedado y al conocimiento del propio país en que vivimos, ignorado todavía por muchos de nosotros y que reserva muchas sorpresas.
Esto es Viajar o, al menos, esto debería ser Viajar y, en este sentido, esperamos en el empeño, la ayuda de nuestros lectores.
30Cette déclaration d’intention est éclairante à plus d’un titre. Tout d’abord, on note l’importance accordée aux considérants, au passé, à ce qui motive l’action. Cette première partie se termine par la phrase : « En estas reflexiones y recuerdos quizá puedan adivinarse ya los motivos que nos han llevado a hacer esta revista. » Curieusement, l’auteur, qui est bien entendu le directeur, Luis Carandell, attend du lecteur qu’il devine à partir des éléments donnés les motivations qui sont les siennes. Ce que l’on peut comprendre du message délivré, c'est l’évolution de l’Espagne, qui n’est plus ce « pays enfermé en lui-même ». Dans le rapport au voyage du passé, il souligne la condamnation morale qui venait de l’église, qui rejetait en bloc tout ce qui était « moralement dangereux ». Ce rôle de directeur de conscience la conduit à rejeter tout ce qui est « extranjerizante », les livres, les coutumes et les spectacles… Par extension, c’est le voyage à l’étranger qui semble condamné par cette logique. Luis Carandell étend ensuite cette idée aux voyages en Espagne, qui ne sont guère mieux considérés. Cette fois, ce sont les gouvernants qui semblent renâcler car voyager, c’est voir, c’est constater de ses yeux une réalité. Or, la réalité sous Franco pouvait être assez différente de ce qui apparaissait dans les médias et les discours officiels. On peut assez aisément censurer la presse, il est assurément plus difficile de censurer le réel. Dernier frein au voyage, sa pénibilité. Le cas du train est emblématique en Espagne. L’emploi de l’expression « héroïcité ferroviaire » met en relief le manque d’efficacité de ce moyen de transport et l’anecdote qui associe le malheur et le voyage le confirme : voyager pouvait être considéré comme déplaisant, jusqu’à une certaine époque. Le journaliste bascule ensuite dans une logique de valorisation du voyage. Il constate la disparition des personnes se plaignant d’avoir beaucoup voyagé et éclaire de façon positive cette activité : d’objet de rejet, il devient objet de désir, d’où le titre « A todos nos gusta viajar ». Le goût du voyage est devenu pratiquement universel à ses yeux en Espagne, ce qui marque une évolution nette des mentalités. Luis Carandell met en valeur l’ouverture des frontières et les chiffres, les Espagnols sont désormais des millions à voyager, sans ici faire le décompte, bien entendu entre émigration et tourisme. Il affirme et réaffirme son goût personnel pour les voyages, qui va s’exprimer dans cette revue. Ce goût du voyage semble se propager et rejoindre son activité professionnelle, le journalisme. Dès lors, cette spécialité est présentée comme la résultante d’un goût, d’une inclination.
31Il précise la ligne éditoriale de cette publication, il s’agit de faire une revue « sin el fácil recurso a la tijera o al reportaje traducido, con la participación de españoles que han viajado por su país y por los demás países ». Cette précision est extrêmement importante, ce sont des reportages originaux, réalisés autant que faire se peut par des Espagnols. Le rapport au voyage se fera donc à partir de la même culture que celle des lecteurs, et donc potentiellement avec les mêmes phénomènes interculturels. Il y a donc une proximité entre celui qui a voyagé et le raconte et celui qui le lit. On note également l’aspect pratique qui est affirmé : il s’agit « d’orienter […] les lecteurs désirant voyager. » L’auteur ne parle pas de rêverie autour du voyage, il parle d’action. Ce sont d’ailleurs trois verbes d’action qui décrivent le programme de Viajar : « Promover el espíritu viajero, el espíritu de aventura », « Ayudar al turista a sobrellevar su condición » et « Contribuir al conocimiento del mundo ». Cet « esprit voyageur » qui est une formule récurrente chez Luis Carandell, c’est avant tout le regard sur les autres, mais c’est aussi ce qui différencie à ses yeux la condition de « touriste », qualifiée négativement, mais de façon ouverte, et la condition de « voyageur ». La connaissance joue aussi un rôle important dans ce tableau, il s’agit bien sûr de connaître le monde sans oublier l’Espagne elle-même qui, bien qu’étant le pays où résident les lecteurs, n’en reste pas moins méconnue d’eux.
32Ce préambule de Luis Carandell se termine par une phrase exprimant la modestie de l’auteur qui vient de dire l’ambition de la revue. Tout reste à faire, ce qui incite le directeur de Viajar à se placer dans la perspective de la construction, perspective qui le conduit à demander l’aide des lecteurs, sans lesquels la revue ne pourra pas exister.
33On peut remarquer ici le contraste entre l’ambition du projet et l’économie de moyens dont l’auteur a fait preuve. Les deux seules références géographiques concrètes sont la France et l’Espagne, alors qu’il aurait pu parler de l’Egypte ou du Japon, par exemple. Les mots et les noms de pays ne sont pas galvaudés. Nul écrivain ou grand voyageur n’est appelé en renfort dans ce texte. D’ailleurs, la littérature est absente, elle aussi. C’est donc bien semble-t-il l’action de voyager qui est l’objet de cette revue, comme son titre le laisse entendre. Le sous-titre précise d’ailleurs : « Revista de rutas, viajes y aventuras ». C’est effectivement le déplacement qui est au centre de la démarche, le changement de lieu, quand d’autres publications se centreront sur la géographie, c'est-à-dire, sur les lieux. C’est donc le voyageur qui est au cœur de cette revue. L’homme voyageur, dans son rapport au lieu, et non le lieu indépendamment de ceux qui le parcourent. C’est une interaction, un rapport à l’espace, un rapport aux autres, à ceux qui l’occupent qui est au centre de la démarche des journalistes. Un rapport dynamique au lieu et non un rapport statique.
- 28 El País, 10 mai 1978.
34Luis Carandell ne dira pas autre chose lorsque il présentera la revue en mai 1978 au musée du chemin de fer à Madrid et déclarera au journaliste de El País : « Con la revista […] tratamos de dar una información útil y concreta a los que quieren viajar, con una mayor dedicación a los viajes por el interior de España, que en su mayor parte sigue desconocido, así como dar ideas de nuevas rutas, tanto de España como del extranjero »28.
Un modèle économique qui rencontre un public sur la durée
35Plus de vingt ans plus tard, il évoquera cette aventure dans le livre 50 Años del turismo español : un análisis histórico y estructural. Il commentera lui-même cette déclaration d’intention de 1978 et précisera :
- 29 Fernando Bayón Mariné (dir.), 50 Años del turismo español: un análisis histórico y estructural, Mad (...)
No era fácil entonces hacer una revista de viajes. Había publicaciones dirigidas al sector turístico pero no existía ninguna que estuviese pensada para los viajeros. Viajar fue, si no me engaño, la primera. Desde hacía algunos, pocos años, los españoles habían empezado a viajar, rompiendo por cuenta de cada uno y antes de que la democracia lo hiciera oficialemente, el aislamiento que España había sufrido bajo el franquismo29.
36Luis Carandell évoque aussi rétrospectivement les difficultés rencontrées :
- 30 Ibid., p. 46.
Recuerdo que, en los comienzos, nos costó trabajo encontrar colaboradores que fueran viajeros y supieran escribir o hacer fotografías. […] Dificultades no faltaron pero la revista tuvo muy buena aceptación. Poníamos mucho cuidado en el contenido literario y gráfico de la publicación pero nunca descuidábamos la parte práctica que los viajeros necesitaban para emprender su aventura. La revista […] puede vanagloriarse de haber contado entre sus primeros colaboradores a algunos de los más importantes autores españoles de libros de viajes30.
- 31 El País, 10 mai 1978.
37L’entreprise est donc un succès. Viajar rencontre son public. Concrètement, un mensuel spécialisé dans le voyage, de 84 pages vendu 100 pesetas au numéro, rencontre un public suffisant pour pouvoir se développer. Le tirage initial en 1978 était de 30 000 exemplaires31. Les annonceurs répondent aussi favorablement. Les publicités se multiplient et représentent très vite environ 20 % des pages de la revue. Entre lecteurs et annonceurs, la rentabilité est donc assurée. Ce succès montre la pertinence d’un projet qui a fédéré autour de lui différents acteurs. Toujours publiée en 2026, elle aura bientôt 50 ans, une longue histoire et une aventure entrepreneuriale qui a montré la pertinence de l’idée initiale.
La mise en désir du monde et le désir des lecteurs
- 32 Jean-Didier Urbain, L'envie du monde, Paris, Bréal, 2011, p. 11.
38L’anthropologue et spécialiste du tourisme Jean-Didier Urbain a intitulé un de ses livres L’envie du monde. Il souligne que « [la] raison de voyager n’a rien de nécessaire »32 et parle de la « mise en désir du monde ». Pour que ce phénomène se produise il faut des médiateurs, car ce désir est aussi une construction culturelle. « L’envie de voyager pour son plaisir ne va pas de soi » souligne l’anthropologue. Les auteurs de Viajar participaient à cette « mise en désir du monde ». Les représentations des pays et des peuples ont un rapport direct avec la décision de voyager. Ce que Jean-Didier Urbain appelle « l’envie du monde » va se focaliser sur un objet précis, une ville, une région ou un pays.
39La médiation qu’offre une revue comme Viajar est en fait le contact entre le monde et le lecteur. La « mise en désir du monde » est un effet de la lecture d’une revue telle que Viajar. Les mots et les photographies sont les relais de ce désir. La revue joue le rôle d’intermédiaire entre le monde et le lecteur. Cette fonction de guide différencie les revues purement géographiques des revues de voyage. Il s’agit du susciter chez le lecteur un comportement, ou pour le moins la possibilité d’un comportement, le « pourquoi pas moi ? ». Les rédacteurs mettent ainsi le pied à l’étrier au lecteur qui entrevoit ainsi son accès à l’espace présenté. Le côté pratique des informations concrétise un projet encore vague et le font passer de l’imaginaire au réel, ou pour le moins au possible.
- 33 Jean-Didier Urbain, L'idiot du voyage. Histoire de touristes, Paris, Payot, 2002, p. 136. [Rachid A (...)
40Le désir du monde est le moteur du désir de lire la revue Viajar. Face au déclin du désir de démocratie, provisoirement satisfait, le désir de voyager et de vivre librement ont favorisé le développement de la revue. C’est en fait la logique des « valeurs post-matérialistes » analysées par le politologue Ronald Inglehart qui s’exprime, le voyage en tant que forme de liberté est devenu un objectif. Par un retournement de l’histoire, ainsi que l’affirme le sociologue Rachid Amirou : « Le voyage, qui était jadis une conséquence, devient de plus en plus une finalité. »33 De manière générale, et avec de nombreuses exceptions, l’obligation de partir pour fuir la guerre ou la misère recule tandis que progresse le voyage d’agrément, comme en témoigne le nombre de touristes internationaux dans le monde estimé à 1,5 milliard en 2025. L’entreprise EDICUSA en 1978 en a eu l’intuition et la réussite de Viajar est la confirmation de la validité de l’analyse initiale. L’envie du monde correspond effectivement aux valeurs des Espagnols depuis 1978. Le groupe Zeta puis le groupe Prensa Ibérica ont prolongé cette aventure. Le désir du monde semble résister et maintenir le goût des lecteurs. Contrairement à Cuadernos para el diálogo, Viajar semble avoir trouvé le moyen de perdurer, malgré les aléas qui menacent la presse écrite depuis l’avènement d’Internet. Une rupture technique qui fragilise le modèle des périodiques vendus traditionnellement en kiosque tout comme la fin de la dictature avait fragilisé la presse politique à la fin de l’année 1978.
Notes
1 Joaquín Bardavío, Justino Sinova, Todo Franco, Barcelona, Plaza & Janés, 2000, p. 174-175.
2 María Goulemot Maeso, L’Espagne : de la mort de Franco à l'Europe des Douze, Paris, Minerve, 1989, p. 160.
3 Joaquín Bardavío, Justino Sinova, Todo Franco, op. cit., p. 175.
4 Ibid.
5 Isabelle Renaudet, Un Parlement de papier, La presse d'opposition au franquisme durant la dernière décennie de la dictature et la transition démocratique, Madrid, Casa de Velázquez, 2003, p. 149.
6 Joaquín Bardavío, Justino Sinova, Todo Franco, op. cit., p. 175.
7 Félix Santos, « Aquellas tardes en Jarama 19 » in Antonio Menchaca et al., La fuerza del diálogo: homenaje a Joaquín Ruiz-Giménez, Madrid, Alianza editorial, 1997, p. 148.
8 Isabelle Renaudet, Un Parlement de papier…, op. cit., p. 151.
9 Ibid.
10 Ibid., p. 168-173.
11 Soledad Gallego, Antonio García Márquez, José Luis Pérez Cebrián, Ángel García Pintado, Enrique Bustamante Ramírez, José Luis Martínez, Luis Carandell, Joaquín Estefanía, « Los años del semanario », in Antonio Menchaca et al., op. cit., p. 155.
12 Javier Muñoz Soro, Cuadernos para el diálogo (1963-1976), una historia cultural del segundo franquismo, Madrid, Marcial Pons Historia, 2006, p. 358.
13 Soledad Gallego-Díaz, Joaquín Estefanía, « Aquella Redacción de ‘Cuadernos para el diálogo’ » in El País, 7 décembre 2009, p. 38.
14 El País, 13 octobre 1978.
15 Javier Gómez Navarro, « Cómo nació Viajar » in Viajar, Especial 30 años, Novembre 2008, p. 42.
16 Archivo General de la Administración, Presidencia del Gobierno, REP, Editorial Cuadernos para el diálogo, Caja 136, Exp. 1127.
17 Entretien réalisé avec Javier Gómez Navarro, à Madrid le 12 avril 2010. [François Malveille].
18 Javier Gómez Navarro, « Cómo nació Viajar » in Viajar, Especial 30 años, Novembre 2008, p. 42.
19 « Solarium, vivarium and co, Entretien avec Edgar Morin », in Partir, no 1, Avril 1973, p. 38-39.
20 Luis Carandell, Mis picas en Flandes - Memorias, Pozuelo de Alarcón (Madrid), Espasa Calpe, 2003, p. 245-246.
21 Luis Carandell, Mis picas en Flandes…, op. cit., p. 245-246.
22 Les imprimeurs disposaient de 50 % de la société, tout comme Javier Gómez Navarro et Luis Carandell.
23 Javier Gómez Navarro, « Cómo nació Viajar » in Viajar, Especial 30 años, Novembre 2008, p. 42.
24 La société anonyme Editorial Tania est constituée le 16 avril 1979, son nom apparaîtra associé à celui d’EDICUSA en juillet 1979 dans le numéro 14, puis seul à partir du numéro 15, avant de revenir temporairement dans les numéros 17, 18, 19 et 20, en 1980.
25 Viajar, no 15, [août?] 1979, p. 4.
26 Jean-Pierre Castellani, Miguel Urabayen, Décrypter la presse écrite espagnole, Paris, PUF, 2000, p. 116-117.
27 Viajar, no 47, 1982, p. XXIX.
28 El País, 10 mai 1978.
29 Fernando Bayón Mariné (dir.), 50 Años del turismo español: un análisis histórico y estructural, Madrid, Centro de Estudios Ramón Areces, 1999, p. 46.
30 Ibid., p. 46.
31 El País, 10 mai 1978.
32 Jean-Didier Urbain, L'envie du monde, Paris, Bréal, 2011, p. 11.
33 Jean-Didier Urbain, L'idiot du voyage. Histoire de touristes, Paris, Payot, 2002, p. 136. [Rachid Amirou était professeur des universités en psychologie sociale du tourisme (Image, communication, Imaginaire du tourisme et du voyage) à Perpignan. Il est l’auteur de Imaginaire du tourisme culturel, Paris, PUF, 2000 et Imaginaire touristique et sociabilités du voyage, Paris, PUF, 1995.]
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| Crédits | extrait du premier numéro de la revue Viajar, mars 1978. |
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Pour citer cet article
Référence électronique
François Malveille, « Du désir de démocratie au désir du monde : La revue Viajar, une entreprise née à la fin de la Transition démocratique en Espagne », Cahiers de civilisation espagnole contemporaine [En ligne], 36 | 2026, mis en ligne le 17 juillet 2026, consulté le 18 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/ccec/23510 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16lel
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