Éthique et secret : gérer les relations avec les enquêté-e-s et les institutions

Compte-rendu de la séance 1 du séminaire des doctorant·e·s de l’année 2015-2016
Lundi 12 octobre 2015 – Organisation de la séance : Marion Maudet et Cécile Thomé


Intervenantes : Julia Monge et Camille Foubert

Intervention de Julia Monge (IRIS/EHESS, anthropologie)

Titre de la thèse : « Les campagnes de prévention à l’épreuve de la consommation de substances illicites entre parents et enfants ».

Julia Monge est en deuxième année de thèse à l’IRIS, mais a commencé sa thèse à Montpellier il y a cinq ans (d’abord en psychologie, puis elle a basculé vers l’anthropologie). Elle a effectué cinq années d’observation participante, en partageant le quotidien de familles dont les parents et les enfants consommaient ensemble. Elle faisait à l’origine une étude sur les free-parties (ou rave-parties) et était donc amenée à aller dormir chez les uns ou les autres, d’où le constat de ce type de pratiques et une prise de notes, sans que les individus soient forcément au courant (et elle-même n’était pas encore sûre de travailler dessus, car elle était à l’époque en Arts du spectacle).

Puis elle a travaillé sur le thème « drogue et famille » en licence de psychologie. Elle a observé la vie des familles, en participant aux repas, à la vaisselle, etc. Sans être directement rattachés aux substances illicites, ces moments permettaient d’observer la ritualisation de certaines consommations (joint quand on rentre de cours, quand on prend le thé, plantation, la coupe des pieds, etc.).

Quand elle s’est finalement décidé à travailler spécifiquement là-dessus, elle a complété son terrain (d’autant que certaines de ses notes étaient lacunaires, ayant été prises longtemps auparavant). Elle a effectué 30 entretiens semi-directifs dont 10 parents consommant avec leurs enfants et 20 jeunes adultes revenant sur leur expérience d’enfants, quelques mineurs (ce qui pose la question de la CNIL : mais elle avait le consentement des parents donc elle n’est pas passée par la CNIL). Finalement, pas mal de parents acceptent de témoigner mais ce n’est pas évident car il faut beaucoup de temps, il faut se débrouiller pour que ce soit eux qui le proposent. Ne dit pas forcément qu’elle est financée par la MILDECA (mission interministérielle de lutte contre les conduites addictives). La question du secret s’est notamment posée à elle récemment, lors d’un colloque au Québec où on lui a reproché de ne pas obtenir de consentement éclairé.

Une de ses questions de départ est : « Comment continue-t-on de consommer quand on devient parent ? ». Dans quelques cas, les enfants vendent au lycée ce qui est planté en famille pour leurs parents, ce qui est illégal (crime en bande organisée avec exploitation de mineur, alors que les enfants ont juste l’impression de rendre service, de “dépanner”). La question du secret prend alors une place capitale dans les familles ; or sa thèse va être accessible sur HAL et elle a des enquêtés qui vont sans doute lui réclamer et sont susceptibles de la trouver en ligne.

Il y a donc le secret de la famille, mais aussi dans la famille. En effet, il y a des secrets à l’intérieur de la famille concernant la consommation de substances illicites : par exemple, une famille où le père consommait de l’héroïne avec sa mère mais les enfants ne le savent pas, et où les parents ne savent pas que les enfants consomment ensemble de la cocaïne dans l’enceinte de la maison. Par ailleurs, le père et les enfants ne savent pas que la mère consomme de la cocaïne au travail. Donc l’enjeu est celui de la trahison de la confiance des enquêté·e·s. Son problème est qu’elle ne peut pas modifier l’âge des enfants car le poids de la loi n’est pas le même selon l’âge ; pour le moment elle modifie le sexe de temps en temps, même si cela va devenir plus compliqué car elle aimerait aborder la question du genre ensuite (même si ce n’est pas central dans son travail).

Donc enjeu du secret à l’intérieur de la famille qui est difficile à tenir, car même en changeant ce qu’on change d’habitude les gens vont se reconnaître (ne serait-ce que par les tics de langage dans les extraits d’entretiens retranscrits). De même manière, dans la description des maisons, qui est importante concernant les lieux de consommation, il est facile de reconnaître sa maison.

Autre enjeu : ne pas trahir le secret de la famille, avec des contraintes qui sont proches des contraintes médicales : contraintes juridiques de protection des données (déclaration d’Helsinki, OMS). D’autant plus que parfois les jeunes adultes qui lui parlent ont une résistance à proposer à leurs parents de témoigner, car jusque-là il y avait une omerta tacite dans la famille (on ne dit pas aux étrangers ce qu’il s’y passe, or proposer un entretien à ses parents c’est avouer que l’on a parlé) ; ce qui renforcé par l’omerta dans le milieu toxicomane, par exemple avec la figure de la balance.

Donc le processus de rédaction est bloqué en termes de processus cognitif. On sait qu’on écrit pour notre jury, donc il faut réfléchir à la réception, aux références à privilégier ; il faut aussi faire preuve de plus de transparence car en tant que jeunes chercheurs on fait nos preuves sur l’administration de la preuve. Donc ce qui était de l’ordre de l’intime de l’enquêté·e devient son propre intime à partir du moment où elle en fait une donnée : conflit entre la position de doctorant·e et celle d’enquêteur/d’enquêtrice.

C’est pourquoi elle a envoyé un mail il y a quelques mois sur la liste de l’Iris : cela a permis de dédramatiser en se rendant compte que de nombreux·ses doctorant·e·s étaient confronté·e·s à ce type de questions, et de trouver des pistes de réponses (par exemple à partir de la lecture de parties de la thèse d’Aude Béliard sur Alzheimer dans les familles, où celle-ci fait des patchworks d’éléments réels sur une famille fictive). Julia a décidé d’écrire d’abord avec ses vraies données, sans trahir la réalité, pour le jury, puis ensuite de voir comment elle peut prendre du recul. Il y a aussi l’idée que si elle travaille sur des cas de criminalité, elle ne peut pas prétendre au secret professionnel si la justice réclame un accès à ses données, d’où la nécessité de l’anonymisation immédiate de celles-ci.

Pour finir, elle souligne qu’elle s’est beaucoup servie d’un ouvrage intitulé Enquêter, de quel droit ? (Neyrat et Laurens, 2010 ; pour un compte-rendu, voir par exemple ici), qui donne beaucoup de réponses. Elle conseille aussi Les politiques de l’enquête (Bensa et Fassin, 2008 ; pour un compte-rendu, voir par exemple ici), ainsi que le Guide des bonnes pratiques (Olivier Baude, consultable en ligne ici).

Intervention de Camille Foubert (IRIS/EHESS, sciences de la société)

Titre de la thèse : Négocier  et gérer  la diversité sociale, culturelle et religieuse à  l’hôpital en France et au Québec.

La présentation de Camille Foubert s’est centrée sur la manière dont été gérée, au Québec, la passation d’entretiens sociologiques et l’observation sur le terrain. Camille est passée deux fois devant un comité d’éthique, lors de son master 2 de sciences politique à l’université de Montréal et actuellement pour sa thèse. Elle vit principalement cela comme une formalité énervante, un sentiment partagé autour d’elle, même si ce type de procédures posent des questions importantes à la pratique scientifique.

Dans le cadre du master, elle a voulu faire une enquête par entretiens avec des personnes immigrantes dans la région de Montréal et elle devait obtenir un certificat d’éthique. En effet, au Québec et au Canada, dès lors que l’on travaille sur des « sujets humains », il faut obtenir un certificat d’éthique. Elle a dû remplir un questionnaire très précis : présentation de la recherche, type de personnes ciblées, etc. Il faut toujours envisager les avantages, les inconvénients et les risques de la recherche pour les enquêté-e-s. Elle avait du, notamment, indiqué que le risque était que les enquêté-e-s soient peut-être gêné-e-s par des questions qui pourraient leur rappeler de « mauvais souvenirs » et leur causer une « légère fatigue ». Il faut aussi toujours élaborer et fournir une grille d’entretiens, une grille d’observation et il faut créer un formulaire de consentement (deux exemplaires : un pour l’enquêteur-trice et un pour l’enquêté-e avec le numéro de téléphone de l’enquêteur-trice) à faire signer obligatoirement par l’enquêté-e. Cette démarche est indispensable au Québec, même pour les sujets qui ne sont pas considérés comme « vulnérables ». Quand on touche aux sujets vulnérables (les mineur-e-s par exemple), ça devient très compliqué.

Après son master 2, Camille a décidé de faire sa thèse sur la gestion de la diversité des patients à l’hôpital, et donc d’observer les rapports soignant-e-s/ soigné-e-s. Elle a voulu comparer ce qu’il se passe en France et au Québec. Elle a commencé en France (n’étant inscrite qu’à l’EHESS et non aussi au Québec), en faisant un stage dans un hôpital (convention de stage entre l’EHESS et les ressources humaines de l’hôpital). Aucune question ne lui a été posée : elle venait quand elle voulait, on lui donnait une blouse et elle pouvait observer.

Pour le Québec, ce fut beaucoup plus délicat. Elle est allée trois semaines en mai dernier (mai 2015). Au départ, tout le monde lui disait qu’elle ne pourrait pas enquêter à l’hôpital. Il faut être supervisé-e par un-e chercheur-e bénéficiant des « privilèges de recherche », qui relient certains laboratoires et certains hôpitaux. Finalement, elle a rencontré une professeure qui avait ce « privilège » et lui a permis d’observer à l’hôpital (elle est passée sous sa supervision). Mais ici encore, la démarche est longue :

  • Il faut faire une demande d’accueil au centre de recherche
  • Le centre évalue la pertinence de la recherche pour le centre et pour le lieu d’enquête (ici un service hospitalier)
  • Puis le projet passe en comité scientifique : le projet a été lu par des chercheur-e-s
  • Enfin, on peut constituer un dossier pour le comité d’éthique: il faut faire un canevas d’entretien, d’observation, et un formulaire de consentement pour les patient-e-s et un autre pour les professionnel-le-s. C’est seulement si cette dernière étape aboutit qu’on peut entrer effectivement sur le terrain.

Selon Camille, toute cette procédure peut poser problème quand on fait de l’ethnographie : on doit informer toutes les personnes présentes qu’on est en train de les observer. Par ailleurs, ce n’est pas le/la chercheur-e qui vient demander le « consentement éclairé » mais une tierce personne (la « personne référente »), ce qui peut ici encore poser des problèmes de biais. Elle souligne qu’il y a derrière cette procédure et cette conception de l’éthique l’idée qu’il faut associer les enquêté-e-s à la production du savoir.

Par ailleurs, ce dispositif pose des problèmes quant aux personnes que l’on peut observer. En effet, on ne peut plus enquêter auprès des personnes les plus démunies : on est dans un rapport d’instrumentalisation où on se retrouve uniquement ou presque face à des professionnel-le-s. Enfin, comme on n’a pas le droit de ne pas dire que l’on observe, on ne peut pas enquêter sur tout ce qui sort du cadre légal, sur les marges de la société (à la « Chicago »). Il est par ailleurs rendu impossible d’enquêter sur les dominant-e-s sans les associer à la production de la connaissance, ce qui n’est pas sans poser des problèmes épistémologiques et politiques profonds (ex : travaux de Pinçon-Charlot sur la fraude fiscale).

Prochaines séances : voir le programme en ligne.


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
thome (21 octobre 2015). Éthique et secret : gérer les relations avec les enquêté-e-s et les institutions. Les carnets de l'Iris. Consulté le 26 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/qi5h