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Séminaire Paris au Moyen Âge [5] du 17 avril 2026 : “Gestion et approvisionnement seigneurial”

Harmony Dewez, « Le vin de ‘Saint Thomas’ à Triel-sur-Seine et Chanteloup-les-Vignes : une rente francilienne pour les moines de Canterbury (1179-1324) »

Harmony Dewez nous présente aujourd’hui un dossier qui concerne la cathédrale de Canterbury (une cathédrale monastique), plus particulièrement le prieuré cathédral de Christ Church. Canterbury est un siège cathédral puissant. Assassiné en 1170, Thomas Beckett a été canonisé en 1173. Son culte est un véritable succès, symptomatique des rapports entre l’Église et le pouvoir royal. Lorsque Louis VII est venu à Canterbury en 1179, c’était pour faire un pèlerinage sur le tombeau de Thomas Beckett. Il offre aux moines et à saint Thomas une rente annuelle de vin (100 muids de vin à la mesure de Paris) à prélever par les moines dans la châtellenie de Poissy à Triel-sur-Seine (et à Chanteloup).

La documentation du prieuré est bien conservée (Archives privées de la cathédrale). On y observe des pratiques documentaires pionnières dès la fin du XIIe siècle. Un priorat important à ce propos a été celui d’Henry d’Eastry (1285-1331), qui a rédigé et fait rédiger de nombreux documents concernant la rente française :

  • Des procurations pour les agents laïcs (bien conservées) ;
  • Quatre cueilloirs ;
  • Un dossier et des mémorandums ;
  • Des lettres diplomatiques et des lettres du prieur adressées à ses agents et vice versa ;
  • Un compte de voyage de l’agent qui rapporte le vin en Angleterre ;
  • Des comptes concernant la rente (3 rédigés à Canterbury par les clercs du trésorier en 1307-1308, 1311-1312 et 1324-1325 ; un compte intermédiaire à l’automne 1316 à Paris ; un compte intermédiaire rédigé en 1324-1325 par les clercs du prieuré).

La rente donnée par Louis VII en vin pour saint Thomas correspond à 100 muids à la mesure de Paris, mais localement, c’est plus complexe. Comme la rente concerne la région de Triel-sur-Seine, elle se compte en fait en mesure de Poissy (100 muids de Paris = 47,5 muids de Poissy). Cela correspond à 13 000 litres (17 333 bouteilles, soit 47,5 bouteilles par jour). Cette rente sert au départ à approvisionner les moines (une bouteille par moine et par jour).

Est-ce que ce vin était apporté à Canterbury ? Selon quelles modalités ?

Il y a d’abord les procurations. On a les noms des procurateurs sous Henry d’Eastry. Au départ, ces procurations duraient trois mois. Il s’agissait de surveiller les vendanges et la qualité du vin. Par la suite, leur durée s’est allongée. On a par exemple des procurations annuelles. Le premier procurateur est Robert l’Anglais de Pontoise. Ses successeurs sont des Parisiens, qui vivaient à Paris, mais pas à Triel. Ils fréquentent la cour. Dès les années 1280, les procurateurs peuvent vendre le vin au besoin. Certains de ces agents sont des marchands.

Même si la valeur de la rente n’est pas négligeable, elle est un prétexte pour avoir un pied à terre en Île-de-France, à proximité de Paris avec le développement de l’Université. C’est une donation du roi de France, c’est-à-dire un atout diplomatique en France et en Angleterre. Les moines de Canterbury qui contrôlent une partie du port de Sandwich, s’approvisionnent sur le continent. Ils ont la volonté d’entretenir cette rente. Dans le même temps, la diffusion du culte de saint Thomas est encouragée activement par les moines. Les agents des moines font des allers-retours le long de la Seine chaque année. On sait qu’ils transportent le « vin de saint Thomas ». On connaît le bateau. Cela provoque des donations et favorise la diffusion du culte de saint Thomas. Par exemple une donation par Adam et Manassès de l’Isle-Adam Deo et beato martiri Thome d’une rente de 10 sous Parisis à donner chaque année à la Saint-Michel nuncio monachorum ecclesie Christi Cantuar. qui veniet pro vino eorumdem monachorum apud Pessiacum. Outre les donations de rente, il y a également de nombreuses exemptions de péages à Mantes, à Maisons etc. par Louis VII et ses successeurs ou par des particuliers. Cela concerne le contenu de la barque de saint Thomas, dans laquelle de nombreuses marchandises sont convoyées.  

Maintenir cette rente dans un pays étranger devient tendu à la fin du Moyen Âge. C’est pourquoi la procuration est étendue à une année et que le procurateur choisi est de plus en plus souvent un marchand parisien. Chargé de percevoir la rente en vin dans les Yvelines, il doit envoyer tous ces produits vers le prieuré. Il exerce également une activité de lobbying auprès du roi et de la cour royale pour pouvoir la percevoir. Les difficultés dans la perception deviennent plus fréquentes à partir des années 1290. Une partie de la rente a été vendue à Marguerite de Provence (en 1291) et elle ne paie pas. Ces difficultés s’aggravent avec la confiscation des avoirs étrangers dans le royaume par Philippe le Bel en 1294. Elle est restituée en 1300 après une visite d’Henry d’Eastry. Il rédige et fait rédiger la documentation déjà mentionnée pour s’assurer du prélèvement. Les difficultés sont également liées aux mauvaises récoltes des années 1314-1315. Les récoltes sont catastrophiques ; le vin est mauvais. Le roi saisit de nouveau tout pendant la guerre de Flandres (1316). L’agent sur place a dû vendre le vin rapidement et pas cher pour éviter la saisie par le roi. Le 1er juin 1322, le prieur écrit au roi de France pour récupérer à la fois la rente et les arrérages, mais rien ne lui parvient. Pendant la guerre de Cent Ans, la rente est convertie en vin de Bordeaux, plus facile à prélever.

On utilise le nom de saint Thomas en permanence dans une forme de storytelling pour faire pression sur les interlocuteurs. Robert de Longjumeau, agent du prieuré pendant une dizaine d’années, jusqu’à sa mort en 1324, dans une lettre adressée au prieur en 1316, signale qu’il n’arrive pas à obtenir les arrérages. Il précise toutefois qu’il a fait appel au nom du saint auprès de Charles de Valois, Louis de France et le comte de Saint-Pol pour être payé. D’après le registre de ses lettres, Henry d’Eastry a également écrit au roi et à la reine de France et au roi et à la reine d’Angleterre pour obtenir le paiement des arrérages.

Sur place à Triel, se trouve un dossier compilé vers 1300 au moment de la récupération de la rente après la confiscation de Philippe IV le Bel. Les moines ont une maison à Triel (maison du prieur). Ils ont deux agents : un agent qui vit à Paris, mais qui doit séjourner sur place pour surveiller les vendanges, et un sergent qui vit à Triel (dans les années 1280 respectivement Robert l’Anglois, bourgeois de Pontoise, et Hamon Dod). Cette maison servait probablement d’étape pour les Anglais en route pour Paris. À la fin du XIIIe siècle, le procurateur (Robert de Pontoise) mène une politique de harcèlement auprès du roi et de ses agents. Le roi reprend alors la maison et la laisse en location au prieuré. Les moines l’entretiennent. En 1305-1306, l’agent du prieuré a fait faire deux portraits peints de saint Thomas martyr et de Louis IX pour les mettre devant la maison. Ces images sont protégées de la pluie. Derrière cette rente, il y a la volonté de souligner le lien entre royauté capétienne et Thomas Becket et de rappeler ce qui justifie leur présence sur place. Les mesures sont complexes. La rente est spécifiée en mesure de Paris, mais prélevée en mesure de Poissy. Pour comprendre comment cela fonctionnait, le prieur a rédigé une lettre en novembre/décembre 1316 et a obtenu une réponse de Robert de Longjumeau en décembre 1316. Tout cela est en monnaie tournois, parisis ou sterling. Certaines dépenses sont faites pour entretenir de bonnes relations avec les autorités locales (cf. invitation du maire de Poissy).

C’est une rente qui doit en plus être prélevée sur de nombreuses petites parcelles. Que devient cette rente ? Elle peut être comprise grâce aux quatre cueilloirs de 1288, 1289, 1290 et 1300 (trois ont été étudiés). Cela concerne entre 122 et 136 parcelles pour 94 à 103 tenanciers (dont 20 % de femmes, filles ou épouses des tenanciers). À cette époque, Thomas le Bailli gère les clos royaux de Triel et Poissy. Les cueilloirs ont été rédigés sous forme de rouleaux. La rente est prélevée en nature. L’agent achète les tonneaux. Le clerc de la vendange rédige ces rouleaux en plusieurs exemplaires. Ils sont ensuite envoyés au prieur de Canterbury. Comme ce sont des cueilloirs, on a les quantités exactes prélevées par chacun. La plupart des tenanciers ne verse que quelques setiers de vin, mais certains sont de gros tenanciers. Ces quatre cueilloirs datent des années 1288-1290 puis 1300. La rente a été confisquée entre 1290 et 1300. Cela permet de comparer entre avant et après la confiscation. En 1288-1290, on collecte les cens des tenanciers et les deux clos royaux (Triel et Poissy) sont en métayage. Le clos de Triel donne du vin blanc. En 1291, ce vin des clos royaux est acheté par Marguerite de Provence. Il n’apparaît donc plus en 1300. Les moines n’ont plus le métayage des clos royaux, mais le roi doit verser la moitié de la rente. Le procurateur doit exiger auprès des agents royaux ce versement.

Figure 1 : Les cens à Triel en 1289 et 1290

AnnéeCens en vinClos royaux de Triel et PoissyReste à verser pour compléter
128918 muids25 muids4,5 muids
129018,5 muids23,75 muids5,25 muids

En 1305, Robert de Charing envoie au prieuré 18 muids 7,5 setiers du vin des cens (6 tonneaux) ; les moines achètent en plus 24 tonneaux (73 l. 1 s. 6 d. Parisis).

Les cueilloirs permettent de voir les types de vignes cultivées sur place : des vignes associées à des tenures domestiques (la moitié des cens) ou des vignes situées dans des lieux-dits (l’autre moitié).

Figure 2 : Le pourcentage des surfaces cultivées en vigne d’après G. Fourquin, Les campagnes de la région parisienne à la fin du Moyen Âge, Paris, 1964

Triel et Chanteloup se trouvent dans un méandre de la Seine. Les toponymes cités dans les cueilloirs ont fait l’objet d’une tentative de localisation, mais c’est difficile avec les transformations d’après-guerre.

Reste enfin le compte de voyage de Robert de Charing qui apporte le vin à Canterbury en 1305-1306 (titre : Compte de Robert de Charing, de ses recettes et dépenses vers Triel pour les vins, les meules et le plâtre qu’il a été y chercher). C’est un rouleau opistographe qui détaille toutes les étapes de son voyage ; il a été rédigé par le clerc des moines à Sandwich. Robert de Charing a perçu la rente (6,5 tonneaux), a acheté du vin en plus (24 tonneaux), dix meules de moulin et douze « tas » de plâtre, deux bols ou bassines d’étain pour le prieur. Les meules et le plâtre s’arrêtent à Sandwich. On n’a pas de coût de transport entre Triel et Rouen, mais on a le paiement des marins. L’agent apporte également au prieur beaucoup de soierie. Le prieur se servait de ce pied-à-terre francilien pour acheter des objets (de luxe) pour les revendre en Angleterre. C’est un réseau intense le long de la Seine mis en évidence par l’échange des lettres important.

La rente est convertie en vin de bordeaux en 1478 sous le prieur William Sellyng à cause des confiscations intervenues pendant la guerre de Cent Ans et des ruines provoquées par le passage des troupes (et le changement climatique).

Discussion

Marlène Helias-Baron (MHB) : C’est un bon exemple de gestion à distance par un établissement anglais de ses biens situés en France qui ressemble à ce que faisaient à la même époque l’abbaye de Cluny pour ses biens situés en Angleterre. Il semble que Christ Church en convertissant sa rente en vin de Bordeaux ait été plus fine que Cluny qui a tenté de conserver ses possessions à tout prix et à tout perdu sous Henri VIII.

Anne-Laure Alard-Bonhoure (ALAB) : Le compte de voyage ne contient que ce qui a été acheté par le prieuré ? Est-ce que c’est l’agent français qui rédige les rouleaux-cueilloirs ? Qui rédige ? C’est la question de la chaine d’écriture.

Harmony Dewez (HD) : À Canterbury, il y a les pièces justificatives envoyés par l’agent. Il envoie ses comptes parfois rédigés par un maître anglais de l’université. Le clerc de la vendange est payé pour rédiger. Il y a sûrement un censier, mais il ne semble pas conservé à Canterbury qui n’a peut-être que les cueilloirs. Sur place, ce sont des tenanciers royaux. On ne sait pas quelle est la matrice. Le bailli de Poissy est le référent sur place. On lui envoie des mandements pour récupérer la rente. Pour le compte de voyage, on n’a pas la rémunération. Il détaille tous les péages (fausses coutumes). En 1305, ils n’ont pas les moyens de se faire exempter. On enregistre les coûts de transports. Certaines dépenses de l’agent ne sont pas considérées comme des coûts de transport. Le clerc qui rédige le compte au port de Sandwich sépare les différents produits et répartit les coûts.

Louis Genton (LG1) : L’attachement si fort à cette rente de la part des moines semble lié à la mémoire de la communauté. Dans les années 1190, il y a eu un conflit entre les moines de Christ Church et l’évêque, parce que ce dernier voulait déplacer le corps de Thomas Beckett dans un autre lieu. L’affaire se gestionnarise ensuite. La figure de saint Thomas pour Christ Church est existentielle.

HD : La place du prieuré cathédral est complexe.

LG1 : Est-il possible de tracer la circulation des moines ?

HD : Au début, il y avait probablement l’envoi de personnes depuis Christ Church avant d’avoir quelqu’un sur place.

LG1 : Sur les cueilloirs, y a-t-il des formes de rationalisation des écritures ?

HD : C’est le même modèle qui repose sur la liste des tenanciers. En 1300, on n’écrit pas les toponymes exactement de la même façon, sinon c’est la même présentation.

Thomas Lacomme (TL) : Des itinéraires de perception sont-ils visibles dans les cueilloirs ? Les trois premiers ont été conservés à cause de la confiscation, mais elle date de 1294, on aurait pu conserver les listes de juste avant.

HD : Pour les toponymes, il y a des clusters. On ne voit pas d’itinéraires. Cela pose la question de la collecte du vin. Il y a eu plusieurs phases d’écriture. On a quatre listes, mais il ne semble pas qu’il y en ait eu d’autres. Peut-être y avait-il des documents ailleurs ? Les documents de 1292-1293 ont peut-être disparu. Les documents ont été collés sur des registres du XIXe siècle. Les dates ne sont pas établies. Les cotes archivistiques ne suivent pas la chronologie. Ces documents n’ont pas été étudiés.

Lionel Germain (LG2) : Dans ce contexte (fin XIIIe-XIVe siècle), arrive-t-on à mesurer l’évolution des valeurs et de la quantité réelles du vin ? Peut-on faire une réévaluation des mesures en 1316 ? Tout n’est plus versé en nature après 1291.

HD : À partir de 1291, la moitié de la rente est achetée par Marguerite de Provence. Dans les années qui suivent ce qui est perçu en nature ce sont les cens. Il n’y a pas de jeu sur les mesures. La façon la plus simple pour le roi est en fait de ne pas payer, d’où la course aux arrérages. On sent bien que le roi ne verse plus. Après 1324, il y a peu de documentation. Le roi ne veut pas payer ce qu’il doit.

Boris Bove (BB) : Concernant le covoiturage des marchandises (vin et soieries), est-ce qu’il y a d’autres produits ?

HD : Les soieries sont mentionnées dans les échanges entre le prieur et son agent. Le compte de voyage montre en plus des achats de plâtre et de meules.

BB : Ces meules qui passent par la Seine vont en Angleterre. Combien de meules ?

HD : Dans le compte de voyage, sont mentionnés 10 meules et 12 tas de plâtre. Elles sont pour les moulins de Canterbury. Il faut aussi que les navires soient lestés.

BB : Les meules voyagent toutes seules dans les cargaisons du XVe siècle. 20% de tenancières, 14% de taillables. Dans les rôles de taille de Paris, on trouve des femmes célibataires. Le taux moyen des femmes célibataires est constant. Concernant Robert de Longjumeau, il faut le rechercher dans les rôles de taille.

HD : Il a un hôtel à Paris.

Isabelle Bretthauer (IB) : Il faut également regarder les comptes de l’hôtel du roi.

BB : Robert de Longjumeau harcèle le trésor royal pour récupérer des rentes en numéraire. Comme d’autres bourgeois, il collecte des rentes. C’est une pratique ordinaire. Le saint brandi est une bonne protection ; un chantage. Saint-Denis et Cluny ont perdu leurs possessions en Angleterre. Les marchands sont compétents en termes de mesures, monnaies etc. Il y a toutefois des soupçons de malversations (confusion entre la caisse privée et la caisse publique).

HD : C’est la question de l’administration à distance. Le prieur doit garder le contrôle. Il y a une triangulaire avec les étudiants anglais à Paris. C’est un microcosme. Robert de Longjumeau avance l’argent et le récupère auprès du trésor public.

BB : Qu’il y ait un bateau de l’abbaye, cela ne va pas de soi. Quelle est son apparence ? Y a-t-il un signe qui le distingue ? Il y a au moins une rupture de charge.

IB : Il y a une dépense pour le capitaine du bateau.

BB : En général, celui qui fait circuler les marchandises n’est pas le propriétaire du bateau.

HD : La charte parle d’un bateau des moines.

BB : Il faut faire des calculs de volume. Quelle est la cargaison maximum ?

HD : La donation d’Adam et Manassès de l’Île-Adam évoque un bateau.

Benoit Descamps (BD) : C’est le vin de saint Thomas qui est signalé. Une exemption de péage exigée contre un couteau, ce n’est pas commun.

BB : C’est archaïque.

TL : Parmi les objets transactionnels, le couteau est courant au haut Moyen Âge.

IB : Par exemple le couteau avec un acte juridique écrit sur le manche.

Isabelle Bretthauer et Marlène Helias-Baron, « Documentation féodale et gestion domaniale dans la prévôté de Paris aux xive et xve siècles »

Partant des définitions des termes « hommage », « aveu », « dénombrement » (d’après le Vocabulaire international de la diplomatique, p. 116, n° 474-476), constat est fait de leur insuffisance. Il manque en effet celle d’un autre concept, le « fief ». Cette dernière est trouvée chez Marc Bloch (La société féodale, Paris, Albin Michel, 1982, p. 238-240). Chez Guy Fourquin, le fief renvoie à la seigneurie ; il concerne un château et des droits ; un vassal est un noble. En fait, d’après la documentation disponible, n’importe qui peut être vassal du roi et un fief concerne tout bien dépendant du domaine du roi (rentes comprises). Il ne faut pas non plus oublier les biens de mainmorte, c’est-à-dire les biens inaliénables des institutions religieuses et autres personnes morales.

Sont ensuite présentées les différentes typologies documentaires conservées aux archives nationales :

  • Hommages : P//1-P//17 pour les XIVe-XVIe siècles, dont P//1-P//4 pour la seule prévôté et vicomté de Paris ; P//5-P//6 pour le « bailliage » de Senlis (comprenant Pontoise) ; P//7-P//8, bailliages de Mantes et Meulan, Montfort-l’Amaury, Etampes et Dourdan, Melun, Nemours, Montargis (classement géographique).
  • Aveux et dénombrements : P//26/1-P//83, XIVe-XVIIe siècles (pas de classement chronologique ni géographique ; voir les inventaires anciens).
  • Transcrits : P//128-P//146, XIIIe-XVIIe siècle. Registres réunissant la copie d’aveux et dénombrements : P//128, prévôté et vicomté de Paris, 1373-1416 ; P//129, prévôté et vicomté de Paris, seulement les établissements religieux, 1326-1503 ; P//130-P//131, bailliage de Melun, XIVe et 1374-1483 ; P//140, état du domaine du roi dans le bailliage de Senlis (valeurs des différentes recettes et dépenses, janvier 1490) et présence d’aveux pour le bailliage de Melun ; P//141, bailliage de Melun, 1288-1387 ; P//146, bailliage de Senlis, dont Pontoise, 1367-1497.
  • Inventaires du XVe siècle : P//1129, inventaire des lettres d’hommage et d’aveux expédiés en la chambre des Comptes de Paris, 1493-1498.
  • Inventaires anciens : PP//85-PP//89, inventaires du XVIIIe siècle pour les cotes P//1-P//141.

Pour trouver un aveu dans les fonds, on peut s’appuyer sur les inventaires d’archivistes : le répertoire numérique d’A. Bruel (en cours de refonte par C. Vellet pour 2026) ; le guide de recherche dans les fonds de la chambre des Comptes (M.-T. Lalaguë-Guilhemsans : https://www.siv.archives-nationales.culture.gouv.fr/siv/IR/FRAN_IR_061547) ; les inventaires analytiques sur fiches (en cours de traitement). On peut également recourir aux inventaires du XVIIIe siècle et aux cotes qu’ils contiennent (et qui renvoient aux aveux conservés).

La présente étude concerne la prévôté et vicomté de Paris (ainsi que le diocèse). Voir la carte conservée aux Archives Départementales des Hauts-de-Seine, 4Fi10 [en ligne : https://opendata.hauts-de-seine.fr/explore/dataset/fr-229200506-cartes-et-plans-anciens/images/?disjunctive.periode&disjunctive.indexation&sort=date&q=1710]

Comment la documentation féodale peut-elle nous informer des modalités d’approvisionnement des seigneuries franciliennes ? Il s’agit en fait de renouveler l’approche des ruralistes cf. G. Fourquin (Campagnes parisiennes …).

Un cas d’espèce (1) l’abbaye du Val-Notre-Dame : déclarer ses possessions pour mieux les gérer

Comme de nombreuses abbayes cisterciennes, l’abbaye du Val-Notre-Dame est une abbaye des frontières. Ella a été fondée en 1137 sur un ruisseau affluent de l’Oise, à Mériel (10 km de Pontoise), dans le diocèse de Paris, mais à la frontière de ceux de Rouen et de Beauvais.

Figure 3 : L’abbaye du Val-Notre-Dame : une abbaye des frontières

Elle est également à la limite de la prévôté et vicomté de Paris, du Vexin français, du Beauvaisis et du Valois. Cette situation frontalière est visible dans la documentation, notamment d’après les auteurs des actes copiés dans son cartulaire (A. N., LL 1541).

Enumérées dans deux déclarations de 1362 et 1464, ses possessions sont concentrées dans le nord du diocèse de Paris, dans l’est de celui de Rouen et le sud de celui de Beauvais. Ces deux documents sont deux aveux et dénombrements conservés seulement dans les archives de l’abbaye. Le premier est un original dans le fonds de l’abbaye ; le second est une copie d’après un rouleau conservé à la Chambre des comptes au XVIe siècle. Les transcrits d’aveux pour la prévôté et vicomté de Paris (P 128 et 129) ne mentionnent pas l’abbaye du Val. Ces deux déclarations transmettent un état de la seigneurie monastique à deux moments importants de la vie du monastère :  

  • 1er moment pendant la guerre de Cent Ans, après l’épidémie de 1348 et sa première récurrence, surtout après les ravages de la Jacquerie et d’une chevauchée anglaise ;
  • 2nd moment après la fin de la guerre au moment où s’amorce la reconstruction.

Ces deux moments montrent à la fois la déprise agricole et les tentatives de reconstruction de la seigneurie monastique à travers les écrits. Les biens énumérés sont signalés comme amortis.

Première déclaration des biens en 1362 (A. N., S//4169, n° 15)

La date ne correspond pas avec un changement d’abbatiat (cf. Gaignières, BnF, Latin 5462). La déclaration a été rédigée sous forme d’un rouleau de 9 peaux cousues ensemble de près de 4 m 60 de long (491 entrées). Elle est adressée à Gilles, seigneur de Nédonchel, devenu ensuite gouverneur du comté de Clermont-en-Beauvaisis. Elle n’a pas été scellée et est restée dans les archives de l’abbaye. Elle a servi à la gestion du patrimoine de l’abbaye d’après les mentions marginales, notamment pour un censier daté de 1406 (S//4172).

Deuxième déclaration des biens en 1464 (A. N., S//4203) 

La date pourrait correspondre avec un changement abbatial puisque Jean VII le Fel (1463-1471) devient abbé en 1463. Adressée à Gilles de Saint-Simon, chambellan du roi et bailli de Senlis, elle est conservée sous forme d’un codex de 128 pages (346 entrées). Il s’agit d’une copie du XVIe siècle (d’après l’écriture) d’un rouleau conservé à la Chambre des comptes.

Ces deux déclarations permettent de dresser deux états des lieux de la situation de l’abbaye à un siècle d’intervalle. Elles ont servi à la gestion du patrimoine d’après les mentions marginales. La déclaration de 1362 a été utilisée lors de la rédaction du censier de 1406.
En 1464, les informations de 1362 et 1409 sont reprises et complétées par des renvois aux chartes qui fondent les droits. Elles ont ensuite été réutilisées par les Feuillants au début du XVIIe siècle, après l’absorption de l’abbaye.

Un cas d’espèce (2) : le dénombrement de l’abbaye de Saint-Germain des Prés : une opération générale ?

Le dénombrement de 1385 est un document-monument. Il est connu depuis le début du XXe siècle (édition par l’abbé du Bourg, 1900), à partir d’un exemplaire (A. N., L//760, n° 24). Il en existe plusieurs versions :

  • L//760, n° 24, archives de l’abbaye de Saint-Germain des Prés (rouleau sur papier, nombreuses ratures : brouillon ? 1384-1385).
  • P//128, archives de la chambre des Comptes de Paris (registre des transcrits, ff. 1-5v, s.d., incomplet).
  • S//2888, n° 3-8, archives de l’abbaye de Saint-Germain des Prés (copies XVe et XVIe siècles).

Il contient un état complet des domaines propres de l’abbaye mais aussi des fiefs et arrières-fiefs (dont de vassaux laïcs). Il renseigne sur les modes d’approvisionnement interne. Il a été rédigé à la suite d’un mandement royal de mars 1384 (n.s.) adressé à Gilles de Nedonchel l’enjoignant à faire le dénombrement des fiefs relevant du roi (mandement conservé dans le dénombrement du temporel de l’abbaye de Saint-Rémi de Reims, établi en octobre 1384).

Les laïcs et le roi : l’approvisionnement des seigneuries et du domaine

Le registre de transcrits P//128 concerne la prévôté et vicomté de Paris ; P//129 « les gens d’eglise de la ville de Paris ». Pour la prévôté et vicomté de Paris, il y a plusieurs chapitres (1. gens d’église ; 2. la prévôté de Paris ; 3. châtellenies de Corbeil, Poissy, Montlhéry, Torcy, Tournan, Châteaufort). Après l’entrée « prévôté de Paris », se trouve une entrée concernant « Paris, Paris la ville ». Les n° en marge montrent que les originaux de ces dénombrements sont conservés dans les liasses P//26-83. Quels sont les fiefs attachés à cette circonscription ? C’est un réseau complexe qui se dessine : des rentes sur le trésor du roi, des rentes, des vignes, des terres, avec des mentions de cens à payer et/ou de corvées à accomplir. Certaines mentions ne sont pas complètes. Dans le registre des expéditions de la Chambre des comptes de 1493-1498 (P//1129), le classement est géographique avec des mentions marginales (hommage ou aveu) en fonction du type d’acte expédié par la Chambre.

Conclusion

Les aveux et dénombrements ont été identifiés comme sources de l’histoire économique des établissement religieux, mais peu utilisés pour connaître l’état du domaine royal. Ce sont des documents stéréotypés, passés par la réécriture des clercs de l’administration royale. Ce sont des documents féodaux qui échappent aux règles attendues des pratiques féodales et s’appuient sur la réalité des domaines seigneuriaux.

Prochaine séance : le 29 mai 2026

Paris au Moyen Âge_20260417

Marlène Helias-Baron
Marlène Helias-Baron

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Marlène Helias-Baron (28 mai 2026). Séminaire Paris au Moyen Âge [5] du 17 avril 2026 : “Gestion et approvisionnement seigneurial” Les carnets de l'IRHT. Consulté le 26 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16alz


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