En juin 2017, les éditions Bordas, poids lourd du secteur scolaire appartenant au groupe Éditis, publient sur différents réseaux sociaux l’affirmation suivante : « La lutte contre les stéréotypes de genre passe aussi par les choix de textes ». En d’autres termes, le contenu des extraits littéraires présents dans un manuel de français jouerait un rôle déterminant dans la construction de la personnalité des jeunes lecteurs. Sont ainsi préconisées les héroïnes fortes à dessein d’annihiler les préjugés sexistes sévissant dans les classes. En suivant cette logique, opter pour des héros en situation de réussite scolaire aurait un impact bénéfique sur les jeunes élèves. Pourtant, aucune de nos maisons d’édition ne revendique une action dans ce sens.
L’identification aux personnages apparaît être le « processus élémentaire de l’expérience de la lecture romanesque ». Ainsi, « si la majorité des morceaux choisis dans les manuels de lecture du Secondaire mettent en scène des personnages qui ont l’âge des lecteurs […], c’est pour que ceux-ci se reconnaissent dans ces héros » et entrent conséquemment plus aisément dans le récit.
L’édition scolaire est donc face à un double problème : celui d’attirer le jeune lecteur par des textes mettant en scène des personnages dans lesquels ils peuvent facilement se reconnaître et sélectionner des récits – si ce n’est édifiants – du moins porteurs de certaines valeurs.
Or, ces deux modèles semblent inconciliables dans le cadre du personnage intellectuel. En effet, pour l’auteur jeunesse Claude Ponti : « un héros doit toujours fuir la perfection, et montrer à l’enfant qu’il a le droit à l’erreur ». Erreur elle-même reconnue comme « une étape nécessaire de l’apprentissage ».
Le héros en situation de réussite scolaire correspond donc bien aux attentes pédagogiques en adéquation avec le modèle invoqué par Bordas : il incite l’apprenant à suivre sa voie de bon élève à l’image de l’héroïne forte qui met à mal les préjugés sexistes présents dans les classes. Cependant, proposer un texte avec ce type de héros comporte le risque de « perdre » un lecteur déjà fragile qui ne s’identifiera pas au personnage.
À l’inverse, choisir un extrait présentant un protagoniste en échec scolaire favorise le processus l’identification chez le lecteur fragile ou peu enclin aux études et l’aide donc en théorie à entrer dans le texte. Le défaut de cette méthode réside cette fois dans le modèle soumis au jeune lecteur qui constitue alors un « mauvais exemple » dont il faudra se départir.
Un entre-deux se retrouve alors : un héros d’abord hostile à la lecture (ou autre apprentissage), découvre dans un second temps les joies de cette activité. Le texte invite dès lors le lecteur à suivre l’évolution du personnage. C’est le cas des livres Le petit garçon qui n’aimait pas lire, Élinor n’aime pas l’école, Le Secret de grand-père, ou encore Michaël n’aime pas l’école, les deux derniers étant intégrés au rallye de lecture « La Classe 2004 ».
L’échec scolaire se fait une constante pour bon nombre de petits français. En 2016, plus d’un collégien sur dix échoue à obtenir son brevet. Proposer un corpus à haute teneur en personnages intellos pour ensuite en mesurer l’impact sur les jeunes lecteurs nous apparait ainsi pertinent. Mais est-ce à l’enseignant ou à l’éditeur d’être à l’initiative de ce choix pédagogique ?
Si l’enseignant jouit de son droit à la liberté pédagogique, l’éditeur scolaire est connu pour répondre à la demande de l’état en se pliant aux programmes. Pourtant, des divergences existent entre les différents livres produits. « Le système éducatif n’est pas isolé dans la nation », le professeur n’est donc pas le seul acteur de l’innovation pédagogique. Et si la prochaine avancée de ce genre émanait de l’éditeur ?
Reste enfin la question de savoir sous quel jour seront présentés lesdits intellos…
Sources :
– www.twitter.com/editionsbordas/status/880710028507967489
– Mouna Ben Ahmed Chemli, L’identification au personnage dans la didactique de la lecture littéraire : l’exemple de la trilogie de Y. Khadra. Littératures. Université Rennes 2, 2012. Français. NTT : 2013REN20020, p. 62.
– www.telerama.fr/livre/les-heros-aident-ils-a-grandir-quatre-auteurs-jeunesse-repondent,105229
– www.reseau-canope.fr/education-prioritaire/agir/items/ressources/lerreur-une-etape-necessaire-de-lapprentissage
– www.education.gouv.fr/cid59753/diplome-national-du-brevet-2016-pres-de-neuf-candidats-sur-dix-obtiennent-leur-diplome
– Code de l’éducation, article L912-1-1
– www.en-marche.fr/emmanuel-macron/le-programme/education
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Cloé (18 octobre 2017). Le livre scolaire – initiateur d’intellos en puissance ? Intell-études. Consulté le 26 juillet 2026 à l’adresse https://intelletudes.hypotheses.org/18