Les collections de marionnettes tchèques au musée de la Moravie : exposer un patrimoine immatériel
Stage effectué au musée de la Moravie (Brno, République tchèque), du 17 février au 28 mars 2025.
En 2016, « Le théâtre de marionnettes en Slovaquie et en Tchéquie » est inscrit sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’Unesco. Cette action de sauvegarde d’un savoir-faire artisanal et artistique, également pratique sociale et traditionnelle, a contribué à donner une nouvelle visibilité aux pratiques amateures et professionnelles de marionnettes en Europe centrale.
En République tchèque, les collections publiques les plus importantes de marionnettes sont détenues par quatre musées nationaux[1], mais les réseaux associatifs, professionnels et de collectionneurs constituent des ressources fondamentales pour la documentation et l’enrichissement de ces collections. Si ces différents acteurs travaillent à la valorisation d’un patrimoine national qui recouvre des objets datés parfois du XVIIIe siècle, la perception de la marionnette est plurielle. Pratique inscrite dans les arts du théâtre, elle est associée à des représentations de classiques littéraires comme à des pièces originales. Les marionnettes sont enfin considérées par les collectionneurs et dans la sphère du marché de l’art comme des artefacts dont le prestige est associé à de grandes dynasties de sculpteurs. Patrimoine matériel autant qu’immatériel, discipline théâtrale ou pratique folklorique à part entière, l’art de la marionnette est difficilement réductible à une approche unique et ces réalités sont initiatrices de choix muséographiques et de valorisation divergents au cœur des institutions muséales en charge de leur exposition.
Afin d’explorer cette thématique, le présent article propose d’analyser succinctement la valorisation des collections de marionnettes du musée de la Moravie de Brno, qui m’a accueillie lors de mon stage à l’étranger en République tchèque. Il rend compte des derniers projets liés aux collections de marionnettes du musée, en analysant son parcours récemment rénové et en le mettant en perspective avec les choix muséographiques du musée de la Marionnette de Chrudim.
Le département d’Histoire du théâtre du musée de la Moravie
Fondé en 1817 par décret, le musée de la Moravie est une institution nationale dont le périmètre des collections est particulièrement vaste, traitant aussi bien d’histoire, d’archéologie, d’histoire naturelle, d’art appliqué que de beaux‑arts[2]. En son sein, le département d’Histoire du théâtre est intégré à la direction d’Histoire des arts, aux côtés des départements d’Histoire de la musique, d’Histoire de la littérature et d’Histoire de la culture antitotalitaire. Il est créé en 1957 avec pour principal objectif d’assurer pour l’Association du Théâtre national tchèque de Brno la gestion de ses fonds et collections, composés de plus de 20 000 pièces de théâtre[3]. Les collections comptent aujourd’hui plus de 89 000 objets datés du XVIIIe siècle au XXIe siècle, dont du matériel scénographique et des publications et manuscrits de dramaturges, artistes et scénographes emblématiques du théâtre tchèque, à l’instar de Vladimir Hrska (1890‑1954) et Josef Čapek (1887‑1945), des fonds iconographiques et photographiques documentant l’activité des compagnies de théâtre locales, une importante collection de marionnettes et des archives sonores et audiovisuelles[4].
Le musée de la Moravie : projet d’acquisition et liens aux collectionneurs
C’est à la fin des années 1960 que le département d’Histoire du théâtre inclut un axe de recherche et de documentation consacré à la marionnette traditionnelle[5]. Ce fonds de plusieurs milliers d’objets comprend des collections d’équipements de théâtre attachés à de grandes familles de marionnettistes, tels que Dolezalu ou Triska, tout comme des marionnettes créées par des dynasties de sculpteurs célèbres comme la famille Flachs[6]. Au théâtre de marionnettes dit « professionnel » s’ajoute une pratique « amateure », souvent développée en contexte associatif ou dans la sphère familiale, caractérisée par l’usage de décors, de théâtres imprimés et de marionnettes industriels[7].

figure 1. Décor de théâtre « de table » pour marionnettes de 25 et 35 cm, Karel Štapfer, 1925, lithographie, musée de la Moravie. © Moravské zemské muzeum.
L’histoire des grandes firmes et des dynasties de sculpteurs structure largement l’histoire de la marionnette tchèque car les sources historiques et iconographiques des performances des marionnettistes sont extrêmement rares pour le XIXe siècle et pour le début du XXe siècle. La place des collectionneurs apparaît donc cruciale pour la recherche dans ce domaine car ces derniers constituent des fonds représentatifs de la production traditionnelle tchèque, par l’acquisition de corpus d’objets associés à des sculpteurs ou à des dynasties de marionnettistes illustres, ou parfois d’archives associées à ces fonds. Ils peuvent également être à l’origine d’une part importante des collections de marionnettes des musées nationaux, comme à Chrudim où les collections de Jan Malík et de Jindřich Veselý ont constitué les premiers fonds du musée de la Marionnette[8]. Ils sont enfin des acteurs importants des actuelles politiques d’acquisition des musées nationaux, comme en atteste le projet d’acquisition d’une partie de la collection de Milan Knížak mené depuis 2023 par le musée de la Moravie. Celui‑ci consiste à acquérir 1 388 marionnettes de l’exceptionnel corpus réuni par l’artiste et ancien directeur de la Galerie nationale de Prague, qui comporte des productions des plus grands artisans des XVIIIe, XIXe et XXe siècle[9], à l’instar de la famille de sculpteurs Sucharda.

figure 2. Deux marionnettes à tige (un diable et un homme), famille Sucharda, XIXe ou XXe siècle, bois, métal polychromie, textile, collection de Milan Knížak. © Jaroslav Blecha.
Pour ce projet ambitieux, prévu pour durer quatre ans, le musée bénéficie d’une subvention exceptionnelle du ministère de la Culture de 17 512 000 couronnes tchèques[10] : un investissement conséquent qui démontre l’importance accordée à ce patrimoine dans la politique d’acquisition des musées nationaux. Une partie des collections a déjà été exposée par Milan Knížak dans les châteaux de Lednice et de Stražnice. Celle‑ci sera maintenue durant quelques années après l’acquisition par le musée de la Moravie, avant que soit envisagée une autre valorisation.
La scénographie du parcours permanent du musée de la Moravie
Faisant suite à un travail de valorisation de la culture du théâtre de marionnettes et à l’inscription de cette pratique par l’Unesco au titre du patrimoine immatériel, un projet de création d’un parcours permanent pour le musée de la Moravie a été financé en 2019 par le Fonds européen de développement régional (FEDER) de l’Union européenne[11]. Inauguré en 2022 et créant pour la première fois un espace permanent au sein du musée pour l’exposition de ses collections, le parcours intitulé « Les arts de la marionnette » occupe les deux premiers niveaux du palais de Šlechtičen à Brno, traitant d’une part l’histoire du théâtre amateur et familial, d’autre part celle des théâtres itinérants et professionnels.
Il est intéressant d’observer que la première partie de l’exposition adopte une muséographie plutôt traditionnelle, présentant un grand nombre d’artefacts sous vitrine afin de favoriser l’observation et une approche comparative. Une pièce est réservée pour la manipulation de marionnettes par les enfants et un dispositif numérique met à disposition les numérisations d’archives (pièces du répertoire amateur). Une vidéo en fin de parcours restitue la captation d’un spectacle de marionnettes.

figure 3. Vue de la première partie de l’exposition « Les arts de la marionnette » : « Le théâtre amateur familial », musée de la Moravie. © Moravské zemské muzeum.
La seconde partie du parcours, à l’étage, est plus immersive et joue avec les codes scénographiques réservés aux performances des marionnettistes. Le visiteur est mis dans la posture d’un spectateur grâce à une reproduction de roulotte de marionnettiste qui entend, dès les premières salles, présenter les conditions d’un spectacle itinérant. Afin d’évoquer la performance du spectacle de marionnettes, la plupart d’entre elles sont mises en scène dans les espaces d’exposition, reproduisant des scènes du répertoire classique (Faust, Dom Juan), et la mise à distance n’est plus assurée par une vitrine mais par un mince filet noir, qui donne l’impression que les collections sont à portée de main. D’autres dispositifs vidéo scandent le parcours, dévoilant les gestes du marionnettiste. L’atmosphère générale des espaces muséographiques évoque le théâtre, avec une luminosité basse et de forts contrastes de lumière. La fin du parcours s’ouvre sur une salle pédagogique qui accueille des ateliers pour enfants ou pour un public familial, proposant de manipuler des marionnettes à tiges ou à fils, et proposant des évènements ponctuels destinés à incarner le caractère vivant de l’art de la marionnette.

figure 4. Vue de la deuxième partie de l’exposition « Les arts de la marionnette » : « Le théâtre professionnel ». Scène de Faust, musée de la Moravie. © Moravské zemské muzeum.
Partis pris et regards croisés, comparaison avec les parcours du musée de la Marionnette de Chrudim
Le parcours du musée de la Moravie, fruit d’un important travail de recherche scientifique et qui adopte une scénographie originale et immersive, est cependant jugé « traditionnel » dans ses choix muséographiques, notamment parce qu’il met en scène ses collections de manière relativement statique[12]. Ce constat est à nuancer du fait de la présence de dispositifs audiovisuels et d’un espace dédié à la manipulation de marionnettes par le public mais il est symptomatique d’une volonté d’« animer » les collections. En effet, depuis quelques années des réflexions sont menées au sein de la communauté des professionnels des musées tchèques, qui ambitionne de renouveler l’exposition de marionnettes en se faisant davantage le relais de la charge émotionnelle et des dimensions performatives et immatérielles indissociables de cet art vivant[13].
Le musée de la Marionnette de Chrudim prévoit ainsi le renouvellement de son parcours permanent d’ici 2029 afin de donner une plus large place à la représentation des spectacles et performances. Dans ce cadre, il cherche à remettre en question la présentation traditionnelle des marionnettes, actuellement mise en œuvre dans une partie de son parcours et qui date de 2012. Cette disposition classique met en avant les caractéristiques stylistiques de chaque sculpteur ou fabricant, adoptant pour les collections de marionnettes traditionnelles tchèques une muséographie généralement associée au domaine des beaux‑arts[14]. Ce mode d’exposition s’avère typique d’une muséographie de collectionneur, qui tend à représenter la marionnette en tant qu’objet d’art plutôt qu’instrument de performance théâtrale. L’exposition d’une partie de la collection privée de Milan Knížak aux châteaux de Lednice et de Stražnice en est symptomatique : les marionnettes sont suspendues verticalement, dans des vitrines sans affecter de pose particulière. Parfois, certains éléments de contexte sont placés sous les marionnettes (mobiliers, outils…) mais sans lien direct avec les personnages présentés.

figure 5. Vue de l’exposition de la collection de Milan Knižak, château de Lednice, 2025. © Alicia Bomo.
Le parcours permanent du musée de Chrudim présente majoritairement ses collections sous cette forme statique, qui favorise une approche chronologique des marionnettes par style ou par corpus. Toutefois, lorsqu’il s’agit d’exposer les marionnettes inspirées par les mouvements artistiques d’avant-garde et développées dans le théâtre tchèque de l’entre-deux‑guerres – période de fort renouvellement de l’iconographie et des formes de la marionnette –, des postures plus dynamiques sont envisagées dans les vitrines, et les marionnettes s’animent comme pour évoquer le caractère fantastique ou fantaisiste des personnages. Une variété de postures se manifeste donc bel et bien, et celles‑ci sont parfois employées pour dynamiser la mise en scène tout en suggérant la « vie » interne de ces objets et leur potentielle incarnation. Ces choix muséographiques répondent ainsi à une fonction didactique mais sont également influencés par l’historiographie, les spécificités et l’usage initial de ces collections.

figure 6. Vitrine du parcours permanent du musée national de la Marionnette, à Chrudim en 2025. Suspendue en haut de la vitrine, une marionnette réalisée par Alois Šroif vers 1930 représentant Vodník, génie des eaux. © Alicia Bomo.
Enfin, un parti pris intéressant a été adopté à Chrudim dans une section de son parcours dédiée à une exposition temporaire portant sur les théâtres amateurs familiaux, intitulée « Loutky do každe rodiny » (« Des marionnettes pour chaque famille »), ouverte à partir de 2024 pour une durée d’un an. Bien que temporaire, cet espace d’exposition – du fait de sa superficie conséquente à l’échelle des espaces du musée et de sa durée d’ouverture relativement longue – constitue un élément pertinent de comparaison pour l’exposition de Brno, notamment pour sa première partie dédiée au théâtre familial et amateur. Les choix scénographiques y sont en effet différents. Le déroulement du parcours est conçu de manière thématique, non plus seulement historique, et des décors grandeur nature invitent le public à jouer. Des petits théâtres imprimés mis à disposition au long du parcours pour que chacun et chacune puisse les investir de récits et de personnages articulés. Si le musée de la Moravie dédie certains espaces de son parcours à une participation du public d’ordre ludique, ces dispositifs sont relativement restreints, au profit d’une approche didactique et scientifique de l’histoire de la marionnette (reconstitutions historiques, mise à disposition d’archives). Chrudim, avec une première modification de son parcours en 2020[15], a cherché quant à lui à renforcer l’aspect vivant, participatif de ses salles d’exposition par la multiplication de contenus vidéos et la création d’espaces interactifs, stratégie poussée à son paroxysme dans sa dernière exposition temporaire. Ainsi, les choix muséographiques des deux musées, au travers de ces exemples, rendent compte des aspects pluriels de l’art de la marionnette et de sa dualité matérielle et immatérielle qui peut être, à bien des égards, différemment traitée.
Conclusion
La question du parti pris dans la présentation muséographique de la marionnette est donc essentielle pour comprendre les stratégies de valorisation des différentes institutions nationales conservant ces collections. À travers les exemples des musées de Brno et de Chrudim, deux conceptions de l’histoire de la marionnette se distinguent. La première travaille à reconstituer un univers historique, ce qui n’empêche pas une recherche d’immersion. La seconde est davantage tournée vers l’expérience propre au visiteur, la mise en scène et le jeu.
Dans les deux cas, il est possible de conclure que les deux parcours tentent de s’affranchir du modèle traditionnel de présentation « par style » des marionnettes, hérité d’un procédé d’exposition taxonomique propre aux collectionneurs qui ont une place particulièrement importante dans l’histoire des collections de ces musées. Dépasser l’analyse matérielle de la marionnette pour penser son caractère immatériel et donner à voir la performance elle‑même, et plus généralement le phénomène théâtral, est l’un des objectifs développés dans ces refontes de parcours muséaux.
Alicia BOMO
élève conservatrice du patrimoine, spécialité patrimoine scientifique, technique et naturel, promotion Champollion (2024-2025).
[1] Le Musée national à Prague, le musée de la Moravie à Brno, le musée national de la Marionnette à Chrudim et le musée de la Marionnette à Pilsen.
[2] Site du musée de la Moravie : https://www.mzm.cz/en/o-nas/historie-muzea
[3] Jaroslav BLECHA, « Oddělení dějin divadla » [« Le département d’Histoire du théâtre »], in Růžena GREGOROVÁ, Jaroslav BLECHA et al., Moravské zemské muzeum. 1817-2017. S úctou k práci průkopníků, s díky jejich pokračovatelům [Musée de Moravie. 1817‑2017. En hommage à l’œuvre des pionniers, en remerciements à leurs successeurs], Brno, Moravské zemské muzeum, 2016, p. 271.
[4] Ibid.
[5] Jaroslav BLECHA, České Loutkárské umění. Tradiční loutkové divadlo [L’Art tchèque des marionnettes. Théâtre de marionnettes traditionnel], Brno, Moravské zemské muzeum, 2021, p. 240.
[6] Ibid, p. 273.
[7] Jaroslav BLECHA & Pavel JIRÁSEK, Česka loutka [Marionnette tchèque], Prague, Kant, 2009, p. 90.
[8] Richard MATULA & Johana HORÁLKOVÁ, Sbírka a historie Muzea loutkářských kultur v Chrudimi [Collection et histoire du musée de la marionnette de Chrudim], Chrudim, Muzeum loutkářských kultur Chrudim, 2022, p. 278.
[9] Pour davantage de précisions sur la collection de Milan Knižak, se référer à l’inventaire raisonné qui en a été produit en 2006 sous le titre « Encyklopedie » (non publié, à notre connaissance).
[10] Somme équivalant à environ 700 000 euros.
[11] Jaroslav BLECHA, 2021, p. 241.
[12] Simona CHALUPOVÁ, « We exhibit theatre. How about drawing inspiration from it? », in Kateřina Lešková Dolenská (dir.), Evropská loutkárská traduce. Je stále zivá? [La Tradition européenne du théâtre de marionnettes. Est‑elle encore vivante ?], Prague, Výzkumný ústav divadla alternativního, loutkového a specifického (Akademie múzických umění v Praze, Divadelní fakulta) [Institut de recherche sur le théâtre alternatif, de marionnettes et spécifique (Académie des arts du spectacle de Prague, faculté de Théâtre)], 2024, p. 112.
[13] Ibid.
[14] Entretiens effectués en mars 2025 avec Geanny Garcia Delagado, et Břetislav Oliva, chargés de collection au musée de la Marionnette de Chrudim.
[15] Simona CHALUPOVÁ, 2024, p. 116.
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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
INP (19 décembre 2025). Les collections de marionnettes tchèques au musée de la Moravie : exposer un patrimoine immatériel. Variations patrimoniales. Le carnet de l’INP. Consulté le 5 mai 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15edw
