La Radio Alhara et le Wonder Cabinet à Bethléem, une nouvelle enseigne de rayonnement de la musique palestinienne par l’archive
Dans le cadre de l’école d’été Corpus, Archives, Création (Aix-en-Provence 1er-3 juillet 2025, & Lisbonne, 15-17 septembre 2025), les participant·es publient une série de billets de blogs en lien avec les enseignements.
Entre espace concret et archives en ligne
La Radio Alhara a vu le jour à Bethléem au printemps 2020, en pleine pandémie de Covid-19. À l’origine de cette initiative se trouve un collectif composé d’amis et de collaborateurs issus du monde de l’architecture, de la musique, du design et des arts visuels, répartis entre Bethlehem, Ramallah et Amman. L’idée naît d’un besoin partagé de créer un espace d’expression sonore capable de « transcender les confinements physiques et politiques qui marquent le quotidien dans cette région du monde » (Toutes les citations sont extraites d’un entretien ethnographique avec Youssef et Elias Anastas, le 21 mars 2025 à Bethléem) Comme l’explique Youssef Anastas, l’un des fondateurs, « on voulait une radio pour s’échapper, pour expérimenter, mais aussi pour se sentir ensemble dans un moment de rupture ».
Lancée depuis Bethléem, la radio entretient un rapport étroit avec le contexte palestinien. L’ancrage local se manifeste d’abord dans les contenus : certains épisodes prennent la forme de « cartes postales sonores de Ramallah, de Jérusalem, ou encore de villages en Cisjordanie », des archives en devenir qui souhaitent exprimer des réalités transcendantes. D’autres émissions revisitent des archives sonores, des chants traditionnels ou encore des fragments de discours politiques palestiniens. Le format flexible de la radio permet à ses contributeurs de proposer des créations très diverses, souvent en lien avec les rythmes du quotidien ou les sons de l’environnement immédiat. Youssef précise ainsi : « Il y avait les oiseaux, les chiens qui aboient, la rue… C’était brut, mais on voulait garder ça ».
L’attention portée aux sons ordinaires et aux ambiances enregistrées en direct, participe à l’ancrage territorial de la radio. En effet, adopter la démarche d’archiver les fréquences quotidiennes permet au mieux de traverser les réalités locales. Ce travail peut ainsi toucher un auditoire international désireux d’expérimenter, d’être marqué par une réalité coloniale. Or la radio ne vise pas une esthétique de haute fidélité mais cherche au contraire à capter une forme de présence. Youssef et son frère Elias soulignent : « Radio Alhara, c’est une plateforme où l’on peut simplement écouter la ville vivre, entendre un mix entrecoupé par un appel à la prière ou un bruit de klaxon ». Cette dimension locale n’est pas folklorisée, mais intégrée à une démarche artistique et politique plus large. En diffusant des sons de Palestine, sans médiation ni exotisation, la radio propose une autre écoute du territoire.
Aussi, l’ancrage local de Radio Alhara se traduit dans son mode d’organisation. Le collectif fonctionne sans hiérarchie fixe, dans une logique d’ouverture et de proximité : « Tout le monde peut envoyer un mix ou une émission. Il n’y a pas de sélection formelle. On veut que les gens se sentent libres », expliquent Youssef et Elias. La scène musicale palestinienne y trouve un espace alternatif de diffusion, en dehors des contraintes économiques et institutionnelles. Plusieurs DJs ou collectifs locaux y ont diffusé leurs créations, contournant ainsi les obstacles liés à la mobilité ou au manque d’infrastructures culturelles.
« Il y a le fait aussi que la radio c’est un espace, c’est pas qu’une radio finalement, c’est plus un espace… C’est aussi un espace qui interroge aussi ce qu’on peut faire dans un centre culturel. » (Youssef A.)
Ainsi, plusieurs questions se posent : quelles dimensions opèrent l’archive en termes d’espace quand celui-ci est fractionné ? Quelles réalités, aussi différentes et communes soient-elles, les archives permettent-elles de diffuser ? Enfin, dans un contexte de nettoyage ethnique et culturel au sein des territoires Palestiniens, comment l’accumulation des archives sonores peut-elle prendre forme aujourd’hui, grâce notamment au numérique ?
Dans la continuité de ce travail sonore, le collectif a lancé le Wonder Cabinet, un projet parallèle qui explore de nouvelles formes d’archivage et de transmission. Inspiré des cabinets de curiosités, ce projet vise à rassembler des fragments visuels, sonores et textuels liés à la région. « C’est un endroit où l’on garde des choses, pas de manière académique ou muséale, mais parce qu’elles nous touchent, parce qu’elles font partie de notre paysage ». Le Wonder Cabinet contient ainsi des enregistrements de terrain, des objets trouvés, des photos de lieux, des notes de voix. Il s’agit d’« une manière de raconter notre réalité à travers des détails ».
Le lien avec la scène musicale se poursuit dans cette logique d’archive vivante. Certains éléments du Wonder Cabinet documentent des pratiques musicales locales, des répétitions, des instruments, des voix. Selon les deux frères, le projet met en valeur des traces sensibles qui ne sont certes pas exhaustives, mais qui retranscrivent des expériences situées dans un contexte polymorphe. Cette pratique témoigne du rôle de l’archive dans l’attachement au territoire, à ses sons et à ses gestes. Une dimension d’autant plus marquante en Cisjordanie occupée, témoin d’une destruction totale des archives à Gaza.
De l’archive à la scène
Dans ce contexte, l’initiative de la Radio Alhara illustre comment une scène musicale locale peut émerger en Palestine, malgré un contexte politique fortement contraint :
« Il y a cette fragmentation qui marche… enfin qui marche malheureusement. Mais je pense qu’il y a aussi une espèce de regain identitaire, qui a été surtout dans les villes comme Haïfa, dans le Nord. Donc il y a un regain identitaire surtout dans ce milieu-là, où on commence à parler uniquement arabe, toute la production s’est faite en arabe, il y a des choses comme ça qui reviennent, qui sont faites, des connexions déjà existantes qui continuent à s’enrichir.” (Youssef A.)
À l’instar des processus décrits par Gérôme Guibert à propos du rock alternatif en France, le développement de cette scène s’appuie sur un ensemble d’acteurs souvent connectés par affinité élective et enracinés dans un territoire.
« Quand on regarde par exemple la manière dont s’est structuré le mouvement « rock alternatif » en France au cours des années 1980, on s’aperçoit que dans des villes aussi diverses que Rouen, Angers, Clermont-Ferrand ou Strasbourg, une dynamique a pu prendre, selon une chronologie qui peut varier mais qui intègre un certain nombre d’acteurs communs. Ainsi, dans la genèse de nombreuses scènes locales que nous avons recensées, on trouve souvent un disquaire indépendant passionné par un style musical, ou, pour le moins, lisant l’histoire et l’actualité de la musique au travers d’un prisme singulier et incarné. » (Guibert 2007 : 306)
Bien que Radio Alhara ne repose pas sur la figure classique du disquaire ou de l’organisateur de concert comme décrit par Guibert, elle partage avec ces scènes européennes un fonctionnement horizontal, où « des passionnés […] créent des labels phonographiques, élaborent des fanzines ou mettent au point des émissions de radios » (Guibert 2007 : 307). Le collectif à l’origine de la radio agit ainsi comme un catalyseur, de formation de micro-communautés artistiques autour des archives sonores, à travers la Palestine et au-delà.
Cet ancrage dans un tissu local spécifique est central dans le rôle des archives. Comme le souligne Guibert, la construction d’alternatives aux industries musicales dominantes repose moins sur les seuls outils technologiques que sur la densité relationnelle d’un territoire. C’est bien ce que révèle l’expérience de Radio Alhara : si Internet permet la circulation transnationale des archives sonores, c’est avant tout à partir de lieux précis – Bethléem, Ramallah, Jérusalem – que les émissions sont pensées, produites et diffusées. La scène qu’elle active est fondamentalement située. En ce sens, « la construction d’alternatives à une économie de la musique centralisée […] doit beaucoup à l’ancrage territorial des scènes locales. » (Guibert 2007 : 306–307)
Le fonctionnement même de la radio s’appuie sur des espaces informels de sociabilité, tels que les appartements, les studios partagés ou encore les lieux de vie transformés en centres de production sonore. Ces lieux jouent un rôle analogue à ceux évoqués par Straw dans sa description des scènes métropolitaines :
« Typiquement, le caractère des publics particuliers est déterminé par l’interconnexion des diverses institutions et lieux de diffusion des musiques : la cour d’école, le club de danse urbaine, la radio. Ces lieux, eux-mêmes façonnés par leur insertion dans la métropole contemporaine et alignés sur les populations selon leurs classes et leurs goûts, offrent les conditions de possibilité d’alliances entre styles musicaux et de liens affectifs entre des lieux géographiques dispersés. » (Straw 1991 : 384)
Dans le cas de Radio Alhara, ce sont les dynamiques d’écoute partagée autour des archives, la circulation des mixes entre amis, les discussions en ligne et les enregistrements réalisés chez soi qui permettent l’émergence d’une scène à la fois diffuse et cohérente. Ce sont là les conditions de possibilité d’alliances entre styles musicaux et de liens affectifs entre lieux géographiques parfois éloignés, dans un contexte où la fragmentation spatiale est façonnée par l’occupation et la colonisation.
« L’idée était de diversifier tout ce contenu dans le but de créer un contenu pour regrouper des appréhensions de milieu, qui ne sont pas forcément ceux pour lesquels la personne qui s’est connectée initialement à la radio. C’est-à-dire que tu te connectes pour écouter ce show de musique qui est fait par ton ami, et en fait juste après, il y a un show de musique expérimentale que tu connaissais peut-être pas avant, et tu te mets à écouter ça, créer un contenu que tu as raté dans ce but. » (Youssef A.)
Enfin, le Wonder Cabinet approfondit cette logique d’ancrage en proposant une forme d’archivage sensible de la scène palestinienne. Il fonctionne comme un prolongement de ces sociabilités musicales locales, en conservant les traces d’une pratique située, fragmentaire et fragile.
« Une des raisons pour ça, c’est qu’il y a beaucoup d’études qui sont faites sur la Palestine, de livres qui sont écrits sur la Palestine, beaucoup de gens parlent de la Palestine. Ce qui est très très bien. Mais il y a très peu de choses qui sont produites de la Palestine. On regarde beaucoup la Palestine sans produire… Et donc l’idée est de créer un lieu où on produit des choses, et des choses plutôt expérimentales, on va dire, des choses plutôt… qu’on ne peut pas produire forcément ailleurs en Palestine, et qui sont des choses qu’on peut produire, qui ont une pertinence plus globale, qui parlent un langage plus global, quoi. De créer cet espace qui est très ancré à Bethléem, puisque c’est un lieu physique, mais aussi qui permet de parler un langage plus global. » (Youssef A.)
Il s’agit ainsi d’un espace d’écoute élargi, où des voix, des ambiances ou des objets sont rassemblés en fonction de leur charge affective et de leur puissance d’évocation. Cette pratique rejoint les constats de Guibert, pour qui les scènes locales se construisent à travers des initiatives de terrain, portées par des individus ou des collectifs qui « lisent l’histoire et l’actualité de la musique au travers d’un prisme singulier et incarné » (Guibert 2007 : 307).
« Et donc il y a des productions, pas seulement au sens propre d’une espèce de production de choses matérielles, mais aussi de productions sonore, des productions artistiques, des productions liées à la terre, à la pratique de la terre, en relation avec la nourriture, en relation avec les manières de créer de la matière. » (Youssef A.)
Radio Alhara et le Wonder Cabinet participent alors pleinement à la structuration d’une scène musicale palestinienne contemporaine, ancrée dans les lieux, les sons et les relations sociales propres à ce territoire. Ils révèlent la capacité des acteurs culturels à inventer des formes collectives et localisées d’expression, malgré les contraintes politiques et spatiales qui pèsent sur eux.
Pour aller plus loin, c’est aussi dans ce contexte que l’on a pu parler du programme Sound of Places initié deux ans avant notre entretien, dans la vallée du Crémisan, proche de Bethléem, et qui prend la forme d’évènements liant musique, rap et sculptures sonores :
« L’idée, c’est de parler de ce lieu à travers le son. Et le son est un format qui est assez important, parce que lorsqu’on se trouve dans n’importe quel endroit ailleurs dans le monde, ou lorsqu’on reconnaît des sons de Crémisant sans en voir l’image, on arrive à, peut-être, imaginer que ces sons ressemblent à des sons d’autres lieux. Et du coup, de connecter des lieux à travers le son. » (Youssef A.)
Au moment de notre entretien, le Sound of Places (volume II) prenait place à Rome, où le Wonder Cabinet, avec l’aide d’organismes locaux italiens, a pu faire voyager les producteurs et rappeurs Julmud et Abul3ees pour performer.
« Ces Sounds of Places, c’est des rendez-vous qui parlent d’un espace donné à travers le son, à travers des sculptures sonores. L’idée, c’est de placer dans des endroits donnés des sculptures sonores pour parler des sons de ces lieux. Et à la fin de la journée, au moyen long terme, c’est de créer des registres de sons qui peut-être dialoguent ensemble, uniquement à travers le format du son et à travers le son de ces différents lieux. Et le son de ces différents lieux, c’est assez vaste comme truc. C’est-à-dire que ça va du plus basique en field recording ou des choses plutôt produites, le contenu sonore produit, mais qui est produit en relation avec le lieu ou avec le son du lieu ou avec les instruments qui produisent du son dans le lieu donné, etc. » (Youssef A.)
Ainsi, parti d’une volonté entre amis de produire du son, des images, des archives, la Radio Alhara et le Wonder Cabinet sont devenus des éléments centraux dans l’approche de l’historicité musicale contemporaine en Palestine. Avec cette ambition du global, de produire localement afin de toucher un auditoire international, les frères Anastas et leurs collaborateurs ont réussi à créer une nouvelle enseigne de rayonnement de la musique palestinienne qui aujourd’hui a pris place à Rome et, qui sait, prendra place dans d’autres villes européennes et mondiales. C’est donc avec cette vision de l’archive sonore que cette nouvelle institution prend place dans l’élaboration de la scène musicale palestinienne, une scène polymorphe de par sa diaspora, fragmentée par l’occupation et menacée par la colonisation. Une façon de revoir l’importance du rôle des archives dans l’étude de telles scènes au sein des cultures menacées par la guerre et le nettoyage ethnique. Une manière aussi de repenser la posture des acteurs locaux et celle de la recherche qui s’y intéresse et qui devra, notamment à l’ère du numérique, trouver de nouvelles formes d’archiver comme le fait ici ce nouveau palimpseste palestinien.
Bibliographie
- Guibert G. (2007). Les musiques amplifiées en France. Phénomènes de surface et dynamiques invisibles. In : Réseaux, vol. 25, n°141, 2007, p. 297-324 :
- Straw, W. (1991). Systems of articulation, logics of change: Communities and scenes in popular music. Cultural Studies, 5, 368–388 ;
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Thomas Michel (5 octobre 2025). La Radio Alhara et le Wonder Cabinet à Bethléem, une nouvelle enseigne de rayonnement de la musique palestinienne par l’archive. Pôle Image-Son. Consulté le 6 mai 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/14uv3




