Cinquième partie: Procédés esthétiques utilisés par les deux troupes américaines et au cours du mouvement festivalier dans son ensemble
Le théâtre de Bread and Puppet repose sur la mise en tension d’éléments prélevés sur le réel mais, contrairement au projet naturaliste, il ne vise pas la reproduction exacte d’un morceau de réalité. Avec l’œuvre de Bread and Puppet on se situe aux antipodes d’un théâtre de personnages, conçus comme entités individuelles ou psychologiques. L’esthétique de ce théâtre mobilise d’autres techniques d’interprétation et de jeu que celle de l’incarnation, et recourt volontiers à la pantomime et aux tableaux de groupe joué sur le fond anti-décoratif et suggérant l’être social de ses protagonistes à l’aide de simples éléments signifiants, l’aridité de tels ornements restant le plus sûr rempart préservant le spectateur d’une fascination mimétique.
El Teatro Campesino et la troupe de Peter Schumann gomment le « quatrième mur » entre la salle et la scène et ainsi ils effacent la frontière entre ce qui est réel (le spectateur) et fictif (la représentation). L’autre conséquence d’un tel choix est le rapprochement des spectateurs et des acteurs qui se retrouvent dans le même espace. P. Schumann et L. Valdez s’opposent aux anciens dispositifs théâtraux longtemps naturalisés et qui participaient, selon eux, de l’oppression, de la reconduction du monde en l’état. Le théâtre (re)devient une pratique sociale – qu’il fut toujours mais camouflé – et non plus ce fabricateur d’un « beau » désormais suspecté de machinerie esthétique, considérée par la jeune génération comme gratuite, inutile. Il exprime par des moyens simples ce qui est essentiel, les problèmes moraux de l’époque, ce que le théâtre bourgeois ne parvient plus à exprimer. Bread and Puppet, avec des moyens rudimentaires, dans la rue, ne faisant jamais payer les spectateurs, égale et dépasse les grands théâtres subventionnés, institutionnalisés. C’est à travers de cette réussite du « théâtre pauvre » auprès du public contemporain qu’il appelle à l’ordre le théâtre traditionnel pratiquant les formes esthétiques dominantes. Bread and Puppet cherche la perfection de ce qui pourrait être un spectacle total par l’épuration, avec une attention accordée à la musique, au chant, à la lumière.



