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Billet sans titre.

L’année universitaire s’achève. Les dernières semaines ont été si denses que je n’ai consacré que peu de temps à écrire et à lire, en dehors des échéances incompressibles (textes à rendre, communications dans des colloques, etc.). J’attendais avec impatience ce week-end prolongé du 14 juillet pour me plonger dans des lectures et dans de l’écriture de fond, débarrassés d’impératifs urgents, et surtout pour alimenter mon carnet Hypotheses, délaissé malgré moi (les articles de juin avaient été rédigés en mai).

Comme à chaque fois que je laisse quelque chose en jachère un peu trop longtemps, la remise en route prend quelques heures, parfois quelques jours. Par quoi commencer ? Reprendre un brouillon inachevé et le terminer ? Démarrer un nouveau billet ? Je tourne en rond, j’hésite, je repousse. La chaleur accablante, qui réduit à peau de chagrin les heures où je parviens à m’occuper de façon satisfaisante, n’arrange rien à l’affaire.

Détail d’un tableau de Kandinsky, vu au LAM, en mai.

Inévitablement, comme à chaque fois que je reviens au blogging après quelques semaines de silence, je ressens le besoin de faire un bilan, un état des lieux, pour définir par où commencer et réaffirmer ce que je fais et où je veux aller. C’est un serpent de mer que je retrouve chez d’autres carnetières et blogueuses : l’intention (et la légitimité ?) que l’on met à écrire dans un espace à soi sur internet est continuellement redébattue (avec soi-même et, parfois, avec les autres). Cela me donne parfois la frustrante impression que nous consacrons plus de temps à définir ce que nous voulons faire lorsque nous bloguons qu’à réaliser ce que nous voulons partager en bloguant. Quoique. En filigrane des textes que j’ai pu lire ici et là ces derniers mois transparaît un désir collectif : celui de cultiver un web authentique, créatif, sincère, à rebours du modèle dominant, lequel est contrôlé par des acteurs marchands et uniquement orienté vers la génération de profits économiques, au détriment de l’humain.

De ces lectures, et de mes propres réflexions notées au fil des semaines, il sera bientôt le moment de faire le bilan : cela fait maintenant neuf mois que j’ai repris mon activité carnetière ; et à peu près autant que j’ai remis en place un outil de veille efficace via un lecteur de flux RSS.

Pour l’heure, je me suis donné un objectif : écrire un billet d’une traite, à la fraîcheur du matin, et de ne m’arrêter que lorsque l’air serait trop lourd pour rester dehors. À côté de moi, le thermomètre poursuit sa course inéluctable vers l’instant où il faudra se barricader dans le noir jusqu’au soir. Le temps est presque déjà écoulé, et je n’ai pas entamé ce que je voulais écrire, trop accaparée à formuler le propos liminaire, c’est-à-dire les paragraphes qui précèdent.

Puisque le temps (météorologique) presse, je cède à lister en vrac ce que j’avais en tête, à savoir évoquer ce qui, depuis six mois, me nourrit le plus sur le web. À commencer par le semainier d’Anne Savelli, publié chaque dimanche. Le nom de la rubrique est assez explicite : chaque billet forme une sorte de journal de la semaine écoulée. Je devine l’exercice d’écriture avec contraintes imposées (déjà : la périodicité) ; j’ai cherché sur son site si celles-ci étaient explicitées, sans le trouver de façon évidente (ni dans l’à-propos du site, ni dans le premier billet indexé dans semainier, qui évoque une “annonce du 1er janvier” que je n’ai pas retrouvée, peut-être publiée ailleurs).

J’aime beaucoup le semainier d’Anne Savelli parce qu’il me plonge dans le quotidien de quelqu’un d’autre, de façon à la fois intime (l’écriture est authentique et sincère) et distante (ce sont des fragments ; nous ne nous connaissons pas “en vrai”). Je la lis souvent dans le RER, généralement le lundi ou le mardi, en allant ou en revenant du travail ; il y a dans ce rituel une forme de “vie d’autrui par procuration” qui me plaît. J’aime la régularité du rendez-vous, je l’attends. Lorsque je rate plusieurs numéros, pour une raison ou une autre, le moment du rattrapage est d’autant plus savoureux, comme plusieurs mignardises que l’on dégusterait à la suite.

Et surtout, cela me parle, cela résonne en moi. Certains passages font écho à mes propres interrogations, mes propres joies et mes propres difficultés ; ici, Anne Savelli met en mot un ressenti que je partage1 ; là, elle offre un point de vue que je ne soupçonnais pas sur un sujet qui me préoccupe aussi2. Il m’arrive, lorsque j’en prends le temps, de recopier quelques extraits dans mon carnet, pour en garder trace et m’en nourrir durablement.

Photographie prise à Lyon, en juin.

J’ai choisi d’évoquer le semainier d’Anne Savelli, mais ce n’est pas le seul des “rendez-vous” périodiques que j’attends dans mon lecteur de flux RSS : je lis aussi le journal du regard de Pierre Ménard sur son site Liminaire (paradoxalement sans jamais regarder les vidéos, je me contente toujours de lire la description) et le Journal éclaté de Joachim Séné. Il y a aussi les Rogatons de Boulet et le billet quotidien de Monsieur Samovar sur prof en scène (désormais archivé et remplacé par un blog à la périodicité plus relâchée)

Plusieurs éléments que j’ai évoqué à propos du semainier d’Anne Savelli sont communs à toutes ces publications : la contrainte du format imposé, tout d’abord. La périodicité toujours, la brièveté souvent, la cohérence de la thématique ou du format. Les règles d’écriture fixées par chaque auteur sont plus ou moins explicitées : elles finissent cependant toujours par apparaître, en filigrane, au lecteur assidu.
Ces contraintes choisies me semblent être l’une des clés de la durabilité de l’activité de publication. Pour moi, lectrice, elles deviennent un facteur de fidélisation : je sais et j’attends ce rendez-vous hebdomadaire ou quotidien, que je suis avec assiduité.

Chacun de ces blogs m’offre une fenêtre ouverte sur d’autres vies, d’autres univers, d’autres expériences de création ou d’écriture. Chacune de ces propositions est singulière, incarnée, authentique, et c’est cela, aussi, que j’apprécie. Ce que leurs auteurs et autrices livrent sont des fragments, des éclats, agencés dans un site web qu’ils cultivent, et qui se recomposent, en kaléidoscope, dans mon lecteur de flux RSS.

Bord de mer, Arromanches (Calvados), juin 2026

Il y a là quelque chose de radicalement différent avec l’expérience offerte par les réseaux sociaux : via les flux RSS, j’ai l’assurance d’être informée de toute nouvelle publication, et j’ai l’entière liberté de lire ou non un contenu. Sur Instagram (ou Facebook, ou tout autre équivalent), “suivre” les uns et les autres ne m’assure pas de voir apparaître ce qu’ils ont produit : nous sommes soumis au bon vouloir de l’algorithme à nous montrer (et plus souvent ne pas nous montrer) leur “contenu”, lequel est noyé dans mille autres “posts” “suggérés” et jamais demandés3.

Cela m’amène à une digression : pendant mes dernières vacances, Instagram m’a montré une tranche de vie sous forme de BD, d’une facture assez simple. Je l’ai trouvée intéressante, et j’ai donc décidé de suivre l’autrice. Le lendemain et les jours suivants, Instagram s’est mis à me montrer quotidiennement des BD dans le même esprit, sur le fond comme la forme. Il m’a fallu quelques jours pour comprendre qu’à chaque fois, il s’agissait d’un auteur ou d’une autrice différents, et jamais celle que j’avais choisi de suivre. J’en ai été contrariée, et il m’est apparu assez nettement une différence fondamentale entre mon expérience de veille (contrôlée) via mon lecteur de flux RSS et mon expérience de consommation (subie) de contenus sur Instagram. Dans le premier cas, quand j’ajoute un blog parmi les flux suivis, j’ai l’assurance de pénétrer graduellement l’univers de son auteur ou autrice, et que petit à petit, ses nouvelles publications vont devenir un rendez-vous attendu, familier. Au contraire, sur Instagram, non seulement “suivre” n’est plus “s’abonner”, puisque la visibilité des contenus est aléatoire et soumise à un algorithme illisible, mais en plus je suis privée de cette possibilité de découvrir progressivement la singularité et la richesse de quelqu’un, puisque ce qu’il ou elle produit est toujours noyé dans des contenus similaires. La standardisation des formats, imposée par les plateformes, conjuguée aux logiques consuméristes et capitalistes de ces dernières, nuit à l’expression et à la reconnaissance de l’individualité de chacun.

La chaleur est désormais devenue accablante, confirmant que le temps que je m’étais donné pour écrire ce billet est largement dépassé. Comment conclure ? Peut-être en laissant dépasser les fils pour pouvoir les tirer ultérieurement ? Autrement dit, énoncer ce qui m’a traversé la tête au cours de ma rédaction, et que j’aurais aimé prendre le temps d’écrire… À savoir :

  • Dire combien j’aimerais moi aussi réussir à formuler des contraintes d’écriture (et à m’y tenir durablement)
  • Développer sur ce qui “me parle” dans les blogs pré-cités, en particulier à propos du travail de l’écriture, qu’elle soit littéraire ou académique.
  • Faire une synthèse de tout ce que j’ai pu lire d’intéressant ces derniers mois sur le devenir du web, sa merdification mais aussi la façon dont de nombreuses personnes essaient de cultiver internet plus authentique (et plus sobre)
  • Évoquer la discussion passionnante que j’ai eue avec Emmanuelle Bermès sur les pratiques de blogging des années 2005-2015 et la place qu’y occupait l’énonciation de l’intention, des rubriques et formats.
  • Mettre par écrit mes tiraillements entre le désir de continuer à habiter la plateforme Hypothèses et la tentation d’aller voir ailleurs – entre autres pour expérimenter des formats plus légers, cf. point suivant
  • Lister les expériences d’écriture web alternative que j’ai croisées ces dernières semaines, souvent très inspirantes : du texte qui se dégrade avec le temps (effacement) au site sans page d’accueil, sans indexation et sans site-map.
  • Expliciter pourquoi je pense que cette dernière proposition, à contre-courant des “bonnes pratiques de SEO”, ouvre mille possibles fertiles et neutralise tout à la fois la course à l’attention, l’injonction à la productivité et le dictat de l’immédiateté.
  • À la suite de cette idée, disserter sur pourquoi nous devrions nous plonger dans les archives du web et entretenir leur visibilité.
  • Et finalement, conclure sur la nécessité de faire circuler ce qui nous semble intéressant, de lutter contre la dépossession de l’attention en revalorisant la recommandation humaine, singulière et sincère.
  • Ce qui me fait reboucler sur l’idée initiale qui m’a fait prendre le clavier ce matin : je voulais discuter de ma recherche d’un format pour “faire circuler” ce qui me nourrit, et de la difficulté que j’éprouve à élaborer des contraintes d’écriture, mais aussi à trouver un nom à l’exercice. De pourquoi je suis convaincue par l’idée proposée par Pauline Harmange, mais pas par le nom qu’elle lui donne de “compost”.


Notes

  1. J’ai été très marquée par un passage du semainier de juin : “Mais il faut se remettre au travail et pour commencer, sanctuariser les blocs d’écriture du matin. C’est long, c’est lent, c’est ingrat. Le plus décourageant, c’est que le texte, pour l’instant, me bouffe littéralement, comme c’était le cas pour Bruits. Il me pompe toute énergie, me vampirise, alors que la vie matérielle, l’après-midi (relancer des actions, reprendre des contacts, monter des projets) ne peut pas attendre la résolution de cette crise — Crise ? Quelle crise ? L’écriture, c’est toujours comme ça.”, Anne Savelli, semainier du 7 juin 2026 ↩︎
  2. Par exemple, je cite : “Pour être honnête, une des choses qui me caractérisent, je pense, c’est la certitude d’avoir raison de faire ce que je fais, que ce soit dans l’écriture, le podcast ou ce projet de carte sonore. Je ne suis pas atteinte du syndrome de l’imposteur qu’on nous sert à toutes les sauces. Je suis convaincue que ce que je propose a un intérêt même si, évidemment, je butte en permanence contre mes propres limites, voudrais souvent que le résultat soit meilleur, etc.” Anne Savelli dans le semainier du 5 juillet 2026 ↩︎
  3. En écho, je repense à ce rogaton publié cette semaine par Boulet, qui met en récit un sentiment partagé par beaucoup de ceux et celles qui partagent ce qu’ils créent en ligne ↩︎
Johanna Daniel
Johanna Daniel
Doctorante au LARHRA (Lyon 2) et chargée d'études et de recherche à l'Institut national d'Histoire de l'Art (Paris), rattachée au… Lire la suite

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Johanna Daniel (13 juillet 2026). Billet sans titre. À l'enseigne d'Isidore & Ganesh. Consulté le 26 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16kjk


2 réponses

  1. FB dit :

    excuse-moi si j’arrive après la bataille, je voudrais me reconstruire un agrégateur rss, pour même raisons que tu dis ici, tu peux me dire lequel tu emploies ? merci d’avance ! (souvenir de Joh Peccadille sur mon vieux Netvibes autrefois !)

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