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Un monde dans un caillou. Sur une expérience visuelle instrumentée.

Une de mes amies, A. est passionnée de « cailloux », comme elle dit. Jusqu’à présent, je n’avais jeté qu’un coup d’œil vague et distrait aux fragments minéralogiques qu’elle expose dans deux vitrines de son meuble TV. On parle parfois de sa dernière acquisition, d’un salon d’où elle revient ou de sa dernière expérience de spéléologie. L’autre jour, alors que l’on prenait le café sur son balcon, elle m’a questionné sur ce que c’était, concrètement, mon métier. C’était la première fois que l’on abordait véritablement ce sujet en profondeur. A. sait que je suis spécialiste d’estampes, car – les hasards de la vie sont amusants – sa soeur est restauratrice d’arts graphiques, en Italie. Je lui ai parlé de mes recherches en cours, sur la culture visuelle du XVIIIe siècle, sur les gestes d’images des historiens de l’art aujourd’hui.

Je ne sais plus exactement quelles voies notre conversation a prises, mais elle a dérivé pour se fixer sur le regard instrumenté : regarder une œuvre d’art avec une loupe, regarder sa reproduction à travers l’écran d’un ordinateur. Mon amie a sorti d’un tiroir un minuscule compte-fil en laiton (je n’en avais jamais vu un si petit !), cadeau de sa sœur qui n’en avait plus l’usage ; puis une loupe de gemmologue qu’elle venait de s’offrir. Elle a extrait trois cailloux de sa vitrine et m’a proposé de les examiner.

C’était la première fois que je manipulais une loupe de gemmologue, et l’expérience m’a surprise, allant à rebours de mes habitudes de vision instrumentée. Lorsque je regarde une estampe à la loupe, ma main approche l’instrument de l’image, et mon corps suit le mouvement jusqu’à trouver la juste distance entre la lentille et mon œil. De même, lorsque je regarde à travers une loupe binoculaire ou un microscope, je me penche, je courbe la tête pour aller vers l’instrument et à travers lui, vers ce que je veux voir. Avec une loupe de gemmologue, c’était tout le contraire : d’abord équiper son œil, en plaçant la lentille tout contre soi. Puis, se saisir délicatement de la pierre et la ramener vers soi, l’approcher de l’instrument. Étrange sensation que de réaliser ce geste, presque à l’aveugle : ma perception de l’espace et des distances est complètement abolie par la lentille collée à mon œil, qui ne voit plus qu’un flou informe. J’approche la pierre sans aucune idée de quand surviendra la collision : ma main est-elle proche ? encore loin ? Aucune idée ! Mon œil scrute un indice face à la masse qui s’approche. Il faut se concentrer sur la mise au point pour voir se révéler avec netteté le relief de cristaux. Un jeu de précision, l’intervalle de netteté entre deux flous étant extrêmement bref1. J’ai pu éprouver combien observer exigeait certes une agilité de l’œil, mais aussi et surtout une dextérité de la main.

La première pierre que j’ai examinée m’a laissée relativement indifférente : c’était un quartz, avec ses cristaux géométriques. J’avais déjà vu cela, en plus grand, en photographie ou dans un musée.

La seconde pierre qu’elle m’a tendue, en revanche, a déclenché un sentiment tout différent en moi, de l’ordre de la révélation. C’était un échantillon d’azurite et de malachite (je crois). À échelle réelle, une jolie pierre, tantôt verte, tantôt bleue, avec des reflets brillants. Grossi 10 fois par la loupe, sa surface révélait de minuscules détails, des reliefs m’évoquant des efflorescences ou des travaux de broderie précieuse. L’optique, avec sa faible profondeur de champ, ne me permettant de voir qu’une toute petite portion de la surface à la fois, je promenais mon œil dans ce paysage, faisant précautionneusement mouvoir la pierre entre mes doigts, perdant parfois la netteté, la retrouvant quelques instants plus tard par tâtonnement. J’étais fascinée par l’expérience visuelle que j’étais en train de faire. Dans ce tout petit caillou de quelques grammes se nichait un paysage en miniature, un monde à explorer.

Tout à coup, ces minéraux que j’avais longtemps considérés comme des bibelots que l’on pose sur une étagère prenaient une autre signification. Ils portaient une promesse similaire à celle d’une bibliothèque : un possible moment suspendu, une évasion dans un autre univers, la délectation de la contemplation, le vertige de s’y perdre.

P. Ringuet, Roche, dessin pour l’ouvrage de la commission d’Egypte, aquarelle et gouache, vers 1802-1829, BnF, via Gallica

Pendant que je scrutais les replis de l’azurite et de la malachite, ma voisine me donnait quelques explications minéralogiques, guidant mon regard dans certaines zones, décrivant les formes, les reliefs, les textures. Ce paysage miniature, je le parcourais de mon œil, tandis qu’elle le parcourait de mémoire, familière qu’elle était de ses pierres à force de les examiner. J’ai alors désiré moi aussi en posséder, pour pouvoir, comme elle, m’y plonger, m’y réfugier. Je n’y avais jamais pensé, auparavant2.

Dans ce moment un peu suspendu, il m’a aussi semblé saisir3 un petit bout de ce que je poursuis depuis dix ans maintenant : les émotions ressenties dans la primeur d’une expérience singulière (et nouvelle) du regard instrumenté. Ce qui bouleverse un œil qui n’a jamais vu ainsi, la première fois que l’on se plonge dans l’optique d’un microscope, que l’on porte à ses yeux une paire de jumelles, ou que l’on enfile un casque de réalité virtuelle. Ce qui se joue dans la rencontre avec un invisible devenu visible, et comment le corps s’adapte, recompose des repères, bref, apprend à voir et ressentir dans ce nouveau contexte oculaire. Il y a, bien sûr, une littérature abondante sur ce sujet4, mais je chéris tout de même ces moments si particuliers où je m’observe moi-même vivre une telle première fois5. L’émotion ressentie engendre un sentiment de proximité (d’empathie ?) avec ceux et celles dont je traque les savoirs de l’œil, à deux ou trois siècles de distance. Je ne perds néanmoins pas de vue les limites de l’exercice, ni les risques d’anachronisme. C’est juste un activateur de questionnements et d’idées.

Henri Nicolas van Gorp, La femme à la lorgnette, 1795-1819 env., huile sur toile conservée au Musée des Beaux-Arts de Rouen. Photo par Philippe Alès, CC BY-SA Philippe Alès via Wikipédia

Dire que ce jour-là, chez mon amie A., j’étais initialement simplement venue partager un café et un bol de fraises, pour me consoler d’une audition malheureuse !


Notes

  1. Lorsque j’écrivais ce billet, j’ai voulu me renseigner sur les loupes de gemmologie : cet article de blog m’a appris beaucoup de choses, en particulier sur la profondeur de champ ! ↩︎
  2. Je me rappelle avoir ressenti quelque chose de similaire devant une gravure du XVIe siècle qu’une amie galeriste avait gardé quelques temps dans son stock, et que j’aurais voulu posséder pour pouvoir la revoir autant que je le souhaitais. ↩︎
  3. avec toutes les précautions de rigueur, car l’exercice se prête à bien des anachronismes. ↩︎
  4. Je pense ici à Jonathan Crary, Les techniques de l’observateur, aux travaux de Barbara Stafford (en particulier Devices of Wonder) et au livre de Monique Sicard, la fabrique du regard, des ouvrages que j’ai beaucoup fréquenté pendant ma thèse. Il y en aurait de nombreux autres à citer… cette thématique du regard, du voir est d’ailleurs très prégnantes dans mes lectures en cours (ou à commencer) ↩︎
  5. Depuis que j’ai écrit la première version de ce billet, je me suis plongée dans la lecture de Revoir. Aux amis des musées de François Julien, ce qui m’amène à nuancer mon attachement à la « première fois » dans l’expérience de vision. ↩︎
Johanna Daniel
Johanna Daniel
Doctorante au LARHRA (Lyon 2) et chargée d'études et de recherche à l'Institut national d'Histoire de l'Art (Paris), rattachée au… Lire la suite

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Johanna Daniel (7 juin 2026). Un monde dans un caillou. Sur une expérience visuelle instrumentée. À l'enseigne d'Isidore & Ganesh. Consulté le 26 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16cny


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