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Annoter le livre de quelqu’un d’autre

Récemment, j’ai acheté sur le marché de l’occasion un livre dont j’ai découvert, en le recevant, qu’il était dédicacé par l’auteur à un chercheur. Ce genre de choses m’arrive de temps en temps, car j’achète essentiellement d’occasion, pour des raisons économiques avant tout, mais aussi parce que j’aime les surprises que recèlent parfois les livres de seconde main.

Cette dédicace se distingue cependant de celles que je croise habituellement, car j’en ai facilement identifié le destinataire, quoiqu’il ne soit désigné que de son seul prénom. Un prénom assez rare, ce qui constituait un premier indice, confirmé à la lecture du livre, l’auteur s’inscrivant en dialogue avec les travaux du dédicataire.

Une fois la surprise de la découverte passée, toujours un peu amusante (beaucoup de travailleurs du savoir ont ce genre d’anecdotes à raconter), j’ai été prise d’une gêne, celle de posséder un livre qui ne m’était pas destiné, un ouvrage offert par un auteur à l’un de ses pairs estimés – c’est autrement plus chargé qu’une dédicace anonyme qui marque le coup d’un anniversaire.

Ce livre, en parfait état, sans trace de lecture – j’aurais préféré ! - était là, dans mes mains. Je l’avais acheté pour en faire une lecture studieuse, c’est-à-dire engagée avec le texte et l’objet. Dit plus crûment : j’écris dans mes livres. Je les annote, j’en corne les pages, les barde de signets. La plupart du temps, proprement, au crayon. Mais parfois, aussi, au bic, tellement plus efficace. Écrire dans les livres : avant je n’osais pas trop – ça salit le livre, ça lui fait perdre son éventuelle valeur à la revente. Et puis finalement, l’usage est entré dans mes pratiques (sur les livres qui m’appartiennent !) : après tout, ce sont mes outils de travail, autant que je les façonne à mes besoins, pour y retrouver ce que j’y cherche1. Et puis il est si rare que je revende des livres maintenant : je me tiens à une politique d’acquisition personnelle assez définie, afin de développer une bibliothèque qui reflète, réponde et nourrisse mes objets de recherche2.

Au fil des années de travail académique, je me suis rendue compte combien j’aimais retrouver mes propres traces de lectrice. J’ai caressé l’idée, il y a longtemps, de racheter à neuf ce livre que j’avais tant aimé en master, et que j’avais endommagé. Mais finalement, cette cicatrice laissée par les coulures d’un brugnon mûr donnent une patine à la bordure des pages et me rappellent, une décennie plus tard, la chaleur de cet été-là, et le plaisir d’un compagnonnage intellectuel avec mon maître de stage3.
Il y a aussi le souvenir de l’emballage et du déballage4 de ma bibliothèque pour un déménagement, au lendemain de ma soutenance de thèse : tous ces signets colorés dépassant de mes livres, c’était la matérialisation concrète de toutes ces heures passées à lire, moi qui avais, comme tant d’autres doctorants, le sentiment persistant que je n’avais pas assez lu, pas tout lu. Enfin, ce plaisir de me replonger dans un ouvrage dont la première lecture m’avait passionnée (ou pas !) et y retrouver par marques, signes, soulignages interposés ce que j’en avais saisi et retenu la première fois, et constater combien cette seconde lecture était très différente de la précédente, et me faisait comprendre d’autres choses encore.

Alors oui, j’écris, j’annote… Je ne stabilote pas (encore), cependant, mais c’est uniquement parce que le fluo est trop criard à mes yeux – il me faudrait des coloris plus mats. Après tout, ce sont mes livres, ma bibliothèque, mes besoins de lectrice. D’ailleurs, depuis quelque temps, je me suis aussi habituée à aussi consigner le contexte et la date de mes lectures, sur les plats intérieurs des reliures ou bien sur la page de garde.

Quoiqu’il en soit, au seuil de ce livre-là, dédié à un chercheur par un autre chercheur, j’étais donc gênée. Gênée de m’approprier au crayon les marges immaculées destinées à un autre. J’ai été prise de ce doute qui me saisit parfois face aux livres de bibliothèques, qui, achetés sur le marché de la seconde main, ne sont pas munis de leur tampons réglementaires : « pilon », « sorti des collections » ou « annulé ». Son ancien propriétaire s’en est-il volontairement défait ? S’agit-il d’un livre volé, d’un ouvrage prêté et jamais rendu ? A-t-il été troqué chez Gibert, ou bien déposé dans une boîte à livres à l’occasion d’un déménagement ou du rangement d’un bureau universitaire ? Faudrait-il se signaler ? « Bonjour, j’ai trouvé un exemplaire qui vous était dédicacé, voulez-vous le récupérer ? ». En écrivant cela, je me dis que peut-être, l’auteur a inscrit cette dédicace mais n’a jamais eu l’occasion d’offrir le livre à son destinataire (j’ai moi-même une belle collection de cartes et de lettres rédigées mais jamais expédiées).

Tout cela m’a traversé l’esprit – et même de m’acheter un autre exemplaire dans lequel je pourrais écrire sans retenue ! – et puis finalement, je me suis lancée dans la lecture (passionnante) et j’ai annoté, page après page, ce que je voulais en retenir, sans jamais que tout à fait ne me quitte cette gêne, cette idée que ce livre – pourtant acheté légalement – n’était pas vraiment le mien.

J’ai donc noté, au-dessus de la dédicace, au crayon, le contexte par lequel il était arrivé entre mes mains, et que les notes de lecture étaient les miennes, et non celles de celui à qui l’exemplaire avait été destiné. En le faisant, j’avais encore cette impression d’illégitimité – peut-être un collectionneur d’exemplaires dédicacés s’horrifierait-il de me savoir avoir « gâché », « abîmé » un ouvrage singulier, en couvrant les marges immaculées de mes réactions de lectrice ordinaire. Et en même temps, ayant moi-même travaillé, à plusieurs reprises, sur les annotations de lectures, je sais combien celles des lecteurs et lectrices ordinaires sont toutes aussi précieuses que les autres, car elles témoignent des usages communs du livre5. Je pourrais penser à toutes ces marques et traces que j’ai traquées sur les vues d’optique, mais c’est d’abord à ce recueil de contredanses gravées que la BM de Versailles conserve que j’ai pensé. Il a successivement appartenu à M. P. D. Bois, désigné comme amateur, puis à une boulangère de la rue Royale, Marguerite Barilliet6. Sur cet exemplaire, l’un des propriétaires a noté une liste d’effets textiles (achetés ? vendus ? laissés à une blanchisseuse ?). Pauline Chevalier et moi-même y avions vu un puissant témoin pour illustrer l’élargissement des publics de la danse et du bal, si bien que Pauline l’avait retenu pour le présenter à l’exposition Chorégraphie à Besançon7.

En prenant le soin de documenter mon exemplaire, pour légitimer qu’il soit en ma possession, et pour ne créer aucun malentendu sur l’auctorialité des annotations – déformation certaine de mes recherches antérieures, un autre souvenir a ressurgi dans ma mémoire, et qui servira de point final à ce billet. Celui de la voix de Mathilde Siméant, bibliothécaire et amie chère, qui, se penchant sur un livre annoté que je lui tendais, me répondait : « oh, non, ça ce n’est pas l’écriture de Jehannin8. Celle de [nom d’un autre bibliophile local du XVIIIe que je n’ai pas retenu], plutôt : ça ressemble plus à sa graphie ». Il y a ce savoir fascinant qu’ont certains bibliothécaires et conservateurs à reconnaître en un coup d’œil la main d’un possesseur ancien mort depuis des siècles, ou de l’un de leurs prédécesseurs parti à la retraite bien avant leur propre arrivée dans le service. Une compétence sensible du regard.


Notes

  1. Sur la question de l’annotation, je renvoie aux fabuleux travaux de Marc Jahjah qui y avait consacré sa thèse. Il tenait à l’époque un blog consacré à sa recherche. Il en a malheureusement perdu le nom de domaine, mais l’on peut encore explorer ses archives sur Internet Archives. En recherchant cette archive, je suis tombée sur ce billet du blog collectif “réflexivités” où Marc parle de sa propre pratique de l’annotation. ↩︎
  2. Et surtout qui ne déborde pas trop des étagères dans lesquelles j’essaie de la contenir. ↩︎
  3. J’ai déjà parlé de cet épisode dans un billet sur le même thème : Livres d’occasion, livres inscrits, livres truffés. ↩︎
  4. Je déballe ma bibliothèque est le titre d’un recueil d’essais de Walter Benjamin – qui est dans ma bibliothèque mais que je n’ai pas encore lu, me contentant, parfois, d’y piocher des fragments. ↩︎
  5. Sur les pratiques de lecture, les annotations, les fiches, etc. quelques lectures que j’ai aimé : Waquet Françoise, L’ordre matériel du savoir: comment les savants travaillent, XVIe-XXIe siècles, Paris, CNRS Edition, 2015 ; Blair Ann, Tant de choses à savoir :  comment maîtriser l’information à l’époque moderne, Krespine Bernard (trad.), Paris, Seuil, 2020, 491 p. ; Bert Jean-François et Lamy Jérôme (dir.), Les cartes à jouer du savoir :  détournements savants au XVIIIe siècle, Basel, Schwabe Verlag, 2023, 242 p.. ; ↩︎
  6. Bibliothèque municipale de Versailles, Holmes, D74. Une numérisation est consultable sur la base Contredanse. ↩︎
  7. Chorégraphies. Dessiner, danser. XVIIe-XXIe siècles. Musée des Beaux-Arts et d’Archéologie de Besançon, 19 avril-21 septembre 2025. Commissariat : Pauline Chevalier et Amandine Royer. L’ouvrage est évoqué dans le catalogue de l’exposition, p.90. ↩︎
  8. A propos de Jehannin et de mon exploration de sa collection d’images topographique, on pourra lire en Open Access l’article que je lui ai consacré dans les cahiers de l’Ecole du Louvre. ↩︎

Johanna Daniel
Johanna Daniel
Doctorante au LARHRA (Lyon 2) et chargée d'études et de recherche à l'Institut national d'Histoire de l'Art (Paris), rattachée au… Lire la suite

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Johanna Daniel (23 mai 2026). Annoter le livre de quelqu’un d’autre. À l'enseigne d'Isidore & Ganesh. Consulté le 25 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/169mn


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2 réponses

  1. La Lune Mauve dit :

    Merci pour ce nouveau partage, Joh ! Je raffole des billets dans lesquels tu présentes tes rituels de lecture et ta méthodo de recherche. Ici, ton « index sauvage » m’a particulièrement intéressée.

    Je comprends tout à fait ta réticence à annoter un livre dédicacé dans lequel il n’y a aucune note de lecture. D’un autre côté, on peut penser que si cet ouvrage se trouve en ta possession, c’est que son propriétaire n’en a probablement plus l’usage aujourd’hui, et que le livre était de toute façon prêt à vivre une nouvelle vie.

    Tu me vois fort intriguée par cette phrase : « j’ai moi-même une belle collection de cartes et de lettres rédigées mais jamais expédiées ». Mais, que ? Pourquoi ne pas les avoir envoyées ? Pourquoi ne pas les envoyer maintenant ? Pourquoi les conserver ? Tant de questions… Tes réponses feront peut-être l’objet d’un prochain billet ? 🙂

    • Merci Marie pour ton commentaire, c’est précieux que certaines maintiennent et ravivent cette pratique de la discussion au pied des billets !

      Concernant l’index sauvage, c’est intéressant que tu le remarques, car c’est une pratique qui me pose encore question et à laquelle je ne m’adonne qu’occasionnellement, lorsque je suis certaine que j’aurais besoin de retrouver certaines entrées thématiques dans l’ouvrage. Faire un index me paraît plus pratique que de barder le livre de signets colorés (j’ai essayé les post-it papier de format “marque-page” sur lesquels j’écris, ça s’abime trop facilement ; quant aux signets plastifiés, j’oublie systématiquement le code couleur adopté… si tant est que j’en ai eu un !). Néanmoins, ma pratique actuelle (écrire au crayon sur les plats intérieurs de reliure ou sur la page de garde) ne me satisfait pas, pour des raisons d’allers-retours trop fréquents entre deux espaces distincts du livre. Je tente donc deux nouvelles approches : inscription de mots clés dans la marge puis relevé d’index après coup (fastidieux) ; feuillet libre promené de page en page tout au long de la lecture, puis collé en page de garde du livre (plus prometteur, mais avec un risque de perte en cours de route non négligeable).

      Quant au courrier pas expédié, un petit défaut personnel mêlant perfectionnisme et procrastination !

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