Sur une reproduction photographique d’une estampe
Il y a quelques mois, alors que je cherchais sur le web une illustration pour un futur billet (à savoir, une gravure populaire du XVIIIe représentant Saint Joseph), je suis tombée sur une photographie, qui m’a beaucoup intriguée et que j’ai gardée longtemps parmi mes onglets ouverts… jusqu’à ce que je me décide de rédiger ce billet, pour me sortir de la tête toutes les observations et interrogations que cette page web charriait, en lien avec une problématique qui m’anime actuellement : Qu’est-ce que la reproduction numérique d’une œuvre et sa présentation au sein d’une interface, font à la façon dont nous percevons l’artefact patrimonial ?

Pour essayer de faire avancer ma réflexion (j’en suis encore à défricher la bibliographie et essayer de cerner des questionnements pertinents), je me suis astreinte à un double exercice : épuiser l’objet numérique que j’avais sous les yeux, et documenter mes gestes et réflexes de recherche lorsque je navigue sur le web.
Ce que je livre ici est une note de travail transitoire, dans laquelle j’essaie de garder trace du cheminement de ma pensée face à une reproduction d’œuvre consultée dans un environnement numérique. En reprenant ce texte pour le publier sur mon carnet, je perçois bien qu’il y aurait matière à pousser plus loin la réflexion, en liant ces observations de terrain à la littérature sur les théories de la reproduction.
Quand l’œil s’accroche à la vignette
Tout débute avec une recherche iconographique assez ordinaire. J’avais besoin, pour illustrer un billet de blog à venir (et qui n’est d’ailleurs toujours pas publié) d’une estampe figurant un saint Joseph. Mon besoin était précis : gravure sur bois, de la seconde moitié du XVIIIe siècle, dont la facture relève de ce que l’on appelle « estampe populaire ».
J’avais épuisé, sans succès, tous les gisements d’estampes en ligne auxquels j’avais pensé : Gallica, Rijksmuseum, Musée de l’Image d’Épinal, MUCEM… Cette tâche de recherche iconographique, que j’avais appréhendée comme simple et rapide, pouvant s’intercaler dans un temps mort de ma journée, s’avérait plus ardue et chronophage que prévue. De guerre lasse, j’ai fini par lancer une bouteille à la mer sur Bluesky, à laquelle Raphaële Mouren a répondu en me suggérant d’essayer Artresearch.net, un site qui m’était inconnu (en vérité, que je ne croyais ne pas connaître).

Mon premier a-priori a été négatif : l’esthétique du site m’a fait penser – à tort – qu’il s’agissait d’une base commerciale, de type stock d’images à vendre. J’ai néanmoins lancé ma requête et, surprise ! Beaucoup de résultats, qui, au premier coup d’oeil, semblaient « coller » avec ce que je cherchais : des estampes. Il fallait maintenant dépouiller les premières propositions, avant d’éventuellement affiner la recherche à l’aide des facettes présentées dans le volet gauche. J’ai donc un peu scrollé, survolant les cinquante, peut-être les cent premiers résultats, ouvrant – via le clic droit nouvel onglet – des images qui me semblaient prometteuses.

Et mon œil s’est accroché à une vignette intrigante. Intrigante, parce que l’œuvre reproduite avait l’air gigantesque. Je l’ai deviné à des indices aux bords de la photographie : un amas d’objets parasites constituant l’environnement de prise de vue, qui, involontairement (?), livraient une indication d’échelle.

J’ai cru, dans un premier moment, et sans prêter attention au titre en allemand, qu’il pouvait s’agir d’une bannière peinte de chanteur ambulant, auxquels je m’intéresse dans le cadre de l’enquête sur les spectacles marginaux. Il existe un important corpus de représentations de ces chanteurs ambulants et de leurs bannières, et j’avais été très impressionnée d’en voir « en vrai » dans les réserves du musée de la culture européenne à Berlin. J’ai donc cliqué sur la notice, non pas parce qu’elle correspondait à ce que je cherchais (une image populaire représentant saint Joseph) mais parce qu’elle pouvait intéresser d’autres chantiers en cours.

L’image « en grand »
La lecture du titre de la notice m’a immédiatement détrompée de ma première intuition : « Des Ertz-Hohen Thom Stiffts Mayntz Wappen-Calender: Domkapitelskalender ». Il s’agit d’un calendrier monumental, destiné à un chapitre de cathédrale, portant les armoiries de l’archevêché de Mayence. Je reconnais là un type d’estampes de l’époque moderne : les almanachs gravés, comprenant un calendrier typographié enchâssé dans une image beaucoup plus ample. À vrai dire, je suis plutôt familière des almanachs français du règne de Louis XIV, qui ont fait l’objet d’importantes recherches de la part de Maxime Préaud1 (… et que j’adore travailler avec mes étudiants de la spécialité estampe de l’École du Louvre).

Les almanachs français se composent généralement de deux feuilles de grand format raboutées (collées) ensemble et l’image qui les illustre consiste en un commentaire de l’actualité de l’année écoulée.
L’almanach allemand ici reproduit est bien plus grand : en zoomant, on distingue clairement le raboutage. L’estampe se compose de trois feuilles de papier, et la surface occupée par le calendrier en lui-même est vraiment réduite. J’ai immédiatement associé cet almanach allemand à de grands placards gravés (des almanachs ou des placards de thèse) que j’ai vu exposés à la bibliothèque patrimoniale d’Augsbourg il y a quelques années. Je suppose une production propre aux centres éditoriaux germaniques, dont je maîtrise moins l’histoire.

Quant aux éléments « parasites » qui avaient attiré mon regard, l’environnement immédiat de l’estampe, je peux maintenant mieux les détailler, sur le cliché agrandi : à gauche, trois caisses de bois posées les unes sur les autres. À droite, une petite bibliothèque basse, avec deux étagères, dont seule la supérieure supporte quelques livres dont on devine le dos. Le mur est protégé dans sa partie basse par un lambris de bois décoré d’une fausse marbrure. Il y a au-dessus quelque chose qui rappelle une frise. Et juste derrière l’estampe déployée, un radiateur en fonte (son bouchon rond brille au-dessus des caisses) dont la tablette supporte une quatrième caisse.
Combien peut mesurer cet almanach ? Un mètre vingt, un mètre cinquante, peut-être ?
Quand une photographie cache une autre photographie
Mon intérêt pour cette photographie – et l’œuvre qu’elle reproduit – aurait pu s’arrêter là : il ne s’agissait pas de ce que je croyais (une bannière), mais d’autre chose (un almanach gravé), certes intéressant, mais sans utilité immédiate pour moi. Ce qui a contribué à maintenir mon intérêt pour la notice que j’avais ouverte, c’était la présence d’un autre cliché, que j’ai regardé également par pure curiosité.

Cette seconde image reproduit un montage comprenant, sur un papier blanc, la photographie de l’almanach, à laquelle est associée, en dessous, une étiquette dactylographiée comprenant des données sur l’œuvre (artiste, titre, date, medium…).

Si la nature de la première image m’était apparue clairement (la reproduction numérique d’une photographie argentique d’une œuvre, probablement conservée dans une réserve), ce second visuel est plus complexe à saisir : j’ai l’impression qu’il s’agit d’un montage documentaire (une fiche, comme celle qu’on trouve dans les documentations de musées ou dans les photothèques ?) qui a été microfilmé (le C5 visible en haut à gauche est un indice ; tout comme les bordures irrégulières autour du support blanc) puis scanné pour être mis en ligne. En y regardant de plus près, je m’aperçois que le cliché photographique employé pour ce montage est le même que le premier que j’ai observé, mais qu’il a été découpé de façon à recadrer sur l’estampe même, éliminant les éléments parasites de l’environnement de prise de vue.
Quel complexe parcours pour ce fichier : c’est la reproduction numérique d’une reproduction microfilmée d’une photographie reproduisant elle-même une estampe ! Ce n’est pas cette multiplicité des couches qui retient encore mon attention, mais l’étrange sensation qui me saisit lorsque je passe successivement les deux images dans la visionneuse : mon impression de l’œuvre originale n’est pas du tout la même.

Dans la première photographie, l’almanach est présenté dans son environnement de conservation, et le bric et le broc qui forment l’arrière-plan font ressortir la matérialité et la monumentalité de l’estampe. En revanche, dans la seconde image, que j’ai envie de qualifier de « montage documentaire », le recadrage subi par la photographie gomme complètement la matérialité et l’échelle de ce qui est photographié : ce sont donc bien ces « éléments parasites » qui ont piqué ma curiosité et alerté mon regard sur le fait qu’il y avait peut-être quelque chose d’intéressant pour moi.
J’ai le sentiment que si c’était le second cliché qui avait servi de vignette dans le flux des résultats, je n’aurais jamais cliqué sur la notice pour y regarder de plus près : rien n’aurait accroché mon œil, et j’aurais éliminé instinctivement cette image de ma collecte, car rien ne l’aurait distingué dans le flux des photographies en noir et blanc qui s’affichaient sur mon écran.


Trajectoire d’images : décrypter les données textuelles
Tout au long de ce processus d’examen des deux clichés, mon œil n’a pas seulement balayé et comparé les images : il s’est aussi accroché à la lecture des informations textuelles présentes dans les images elles-mêmes et au sein de l’interface de consultation : les métadonnées. Le nommage même des fichiers m’a donné des indices : la présence des lettres « mi » dans le nom du second (mi12578c05) m’a confirmé l’intuition que j’avais affaire à un scann de MIcrofilm.
Il est temps d’accorder une attention un peu plus sérieuse à la notice dans son ensemble : que nous disent les métadonnées qui accompagnent ces deux photographies ? Elles sont sommaires. Outre le titre (qui est en fait assez descriptif de la destination de l’objet), nous est donné un nom de créateur (Guiseppe Appiani, traduit Joseph Ignaz Appiani), une date de production (1752), un lieu de dépôt (le séminaire des prêtes de Mayence), une technique (gravure sur cuivre) et une indexation sujet (Saint Martin), puis des informations assez détaillées sur la provenance de la photo – pour la première du moins (Bild Foto Marburg, photographe Joost). La licence d’usage est même précisée (PDM 1.0 soit la marque du domaine public dans le système Creative Commons)
Je comprends deux choses à la lecture systématique de cette notice. La première est que cette image est apparue dans mes résultats de recherche non pas parce qu’elle figure saint Joseph mais parce que l’auteur se prénomme Joseph (Appiani) et qu’il est question d’un saint (Martin). Je peux donc qualifier ce résultat de « bruit » car il ne correspond pas à ma requête, qu’il faudrait donc que je précise et que j’affine pour éliminer de tels résultats non pertinents (via l’utilisation de guillemets, ou en précisant que je cherche « saint Joseph » comme titre ou sujet)
La deuxième chose que je comprends est que la notice que je consulte n’est pas à proprement parler celle de l’œuvre (l’almanach gravé) mais de sa reproduction, présente dans le fonds d’archives photographiques de Marburg. C’est à ce moment que je m’interroge enfin sur la nature du site web que je suis en train de consulter, Artresearch. Il me semble relativement « neuf » au regard de son design. Je ne crois pas l’avoir déjà consulté. La page d’accueil, très sobre et belle, ne m’a pas donné beaucoup d’indices sur ce dont il était question, sinon d’un moteur de recherche d’images d’art. Il aurait fallu scroller d’un écran vers le bas pour que je prenne connaissance de la nature du projet et de son porteur, l’association PHAROS qui regroupe les fonds de 13 services d’archives photographiques d’histoire de l’art. Le site Artresearch est un moteur de recherche permettant d’interroger simultanément les fonds de ces 13 services, soit plus de deux millions de photographies reproduisant plus d’un million et demi d’œuvres d’art.


Ce point est assez important, et il me faut insister : je ne suis pas en train d’interroger une base d’œuvres (au sens d’une collection d’œuvres de musée) mais une base de collections de photographies reproduisant des œuvres (des photothèques argentiques, donc, qui ont été numérisées). Je sens que c’est là une distinction fondamentale qu’il faudra que j’explore plus généralement, mais ce n’est pas l’objet direct de ce billet.
À la recherche de l’original
Revenons à l’image : une fois mieux cernée l’objet de la notice (la reproduction et pas l’oeuvre elle-même), me vient une seconde question : l’original de la gravure existe-t-il toujours ? La photo est en noir et blanc : cela me laisse supposer qu’il s’agit d’une prise de vue ancienne. Le site est peu bavard sur la conservation de l’artefact reproduit : une mention du “dernier lieu de conservation connu”, pas de numéro d’inventaire, pas de dimensions… Les infos de la notice me semblent pour l’essentiel reprises de l’étiquette dactylographiée du second cliché (le montage), lequel n’est d’ailleurs pas associé à une source précise.
Serait-il possible que l’œuvre originale, l’almanach gravé ait disparu dans les bombardements de la Seconde Guerre mondiale ?
C’est finalement la consultation de la notice complète sur le site de l’institution productrice Bildarchiv Foto Marburg2 qui m’apporte l’information importante : ce cliché a été réalisé en 1960, donc probablement que l’estampe est toujours conservée dans les collections du séminaire de Mayence.
La photographie a probablement été prise lors d’une campagne d’inventaire ou de récolement du mobilier de l’institution religieuse, dans l’espace même où l’œuvre était stockée. Peut-être même celle-ci a été déroulée pour l’occasion : on devine, en haut, une barre de bois munie d’anneaux (un seul est visible), permettant de la suspendre sans l’encadrer.
J’ai vainement cherché, sur internet, d’autres informations sur cet almanach, ou des numérisations de calendrier similaires sur des sites de collections allemands, sans succès. Artresearch fournit des informations sur trois almanachs similaires, eux-aussi photographiés, à la même période, au séminaire de Mayence. Pour en savoir plus, il faudrait se lancer dans une véritable recherche bibliographique3.

En guise de conclusion
Lorsque j’ai commencé à écrire ce billet, il y a deux mois (!), je pensais qu’il s’agirait d’une petite note en passant, sans introduction ni conclusion. Je suis revenue plusieurs fois sur ce texte, et sur les deux bases de données mentionnées, pour requestionner les mécanismes de mon regard.
Au fond, qu’est-ce qui m’a intéressé dans ce cas ? C’est que la photothèque Artsearch m’a donné accès à un visuel, à une reproduction qui ne s’inscrit pas dans les standards de numérisation auxquels nous sommes désormais habitués, par exemple sur les bases de données de musées, où les images sont « propres », recadrées, bien éclairées, sur fond neutre. Bien souvent, la matérialité des œuvres en deux dimensions s’efface au profit de la représentation qu’elle porte. Beaucoup d’institutions patrimoniales accordent en effet une grande importance aux « standards de qualité » des images qu’ils donnent à voir sur internet4, et mon œil s’est déshabitué à ces images « de travail », prises par exemple lors de récolement, pas toujours bien cadrées, ni éclairées, qui dévoilent un contexte de prise de vue parfois précaire5. En tant qu’historienne de l’art, pourtant, ces clichés me sont précieux : d’abord parce qu’ils permettent à l’œuvre d’exister sur internet, d’être « découvrable » malgré tout (c’est mieux qu’une notice sans visuel !) ; ensuite parce qu’ils sont porteurs d’éléments signifiants. Aussi, j’apprécie tout particulièrement les institutions qui font coexister dans leurs bases en ligne de collection différents clichés d’une même œuvre à plusieurs moments de son existence6, nous permettant ainsi de sélectionner dans chaque document les indices qui peuvent nous être utiles. Je ne doute pas que cela me donnera la matière à d’autres billets !
- Préaud Maxime, Les effets du soleil : almanachs du règne de Louis XIV, Paris, Musée du Louvre, 1995. ↩︎
- Cette page n’est aujourd’hui plus accessible, et ce depuis près d’un mois : possiblement, le site a été refondu, sans redirection des URL depuis ArtResarch ↩︎
- Ce que j’avais commencé à faire : j’ai notamment trouvé la piste ds Frankfurter Wappenkalender sur le site des Museum Digital Hessen, et de ces deux articles en allemand, disponible au format PDF ici et là ↩︎
- J’en avais notamment parlé dans cet article (disponible en OpenAccess) ↩︎
- Je pense ici par exemple aux photographies prises par les DRAC pour le mobilier des Monuments Historiques, que l’on trouve sur Pop.
Encore une fois, le site Artresearch est particulier : ce n’est pas une agrégation de collections de musées en ligne, mais une agrégation de photothèques d’histoire de l’art. ↩︎ - C’est notamment le cas du site des collections des musées de la ville de Paris ↩︎
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Johanna Daniel (14 mars 2026). Sur une reproduction photographique d’une estampe. À l'enseigne d'Isidore & Ganesh. Consulté le 26 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15vin

