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Promenade dans les images, désherbage des onglets

Au cours de mes recherches, de mes dépouillements de bibliothèques numériques et de bases de données de musées, je glane tout un tas d’images qui retiennent un instant mon attention, parce qu’elles me surprennent, m’amusent, font écho à une lecture, à un sujet qui m’occupe, ou tout simplement parce que leur beauté me touche. Généralement, je les laisse ouvertes dans mes onglets de navigateur, et, au fil de la semaine, les onglets s’accumulent, le navigateur ralentit… et je dois refermer à contre-cœur ces petits trésors vus ici et là avant que le crash de logiciel ne me rattrape.

Je n’ai pas encore trouvé de manière satisfaisante de les collecter, de les conserver pour les revoir, et, au besoin, les remobiliser : il faudrait que je trouve un outil, une routine qui me permette de mettre de côté efficacement à la fois l’image, son environnement, ses métadonnées et l’URL, rapidement et sans effort. Et surtout, qui me permette de reparcourir visuellement le fruit de ces glanages.

Rapidement et sans effort : c’est là un point important. Je pourrais perdre des heures à télécharger les images, rentrer les métadonnées proprement, classer mes images. Je le fais pour ce qui est au cœur de mes recherches, mais le temps me manque pour ces fastidieuses opérations dès lors que je touche aux marges, à ce que le ressac du web laisse glisser à mes pieds.

Visuellement : pour tout ce que je glane sur le web de l’ordre du textuel (articles scientifiques, principalement), je m’en sors à peu près avec Zotero : un simple clic dans mon navigateur permet d’aspirer les métadonnées, parfois le PDF. Je ne trie même pas dans des dossiers ces choses-là : je laisse au moteur de recherche le soin de me remonter ce dont j’ai besoin le jour où j’en ai besoin. Mais voilà, pour les images, point d’outil aussi efficace que Zotero dans la collecte et la restitution. Ce dont j’aurais besoin c’est quelque chose qui m’affiche des vignettes, en un coup d’œil.

Vous me voyez peut-être venir, ce dont j’aurais besoin, finalement, c’est une sorte de Pinterest, quelque chose qui permette d’épingler et de visualiser les images, puis de revenir à leur contexte (en ligne ou dans une archive du web). Oui, mais voilà, comme tous les autres outils gratuits mais c’est toi le produit, Pinterest n’est depuis longtemps plus au service des « vrais internautes » (d’ailleurs, l’a-t-il un jour été ? J’ai abandonné depuis longtemps son utilisation…)

Il existe peut-être des alternatives Open Source, pérennes et maîtrisables (et comme ce n’est pas Google qui va me les indiquer en premier résultat de recherche, je suis preneuse de recommandations si vous connaissez de telles solutions.

En attendant, je bricole : parfois je colle des captures d’écran dans mes notes Zettlr (peu satisfaisant), d’autres fois, je les ajoute à mes favoris (tant pis pour le visuel). Sur le Rijksmuseum, j’alimente des albums sur mon compte usager, sans trop d’assurance de leur pérennité.

Mais le plus souvent, je relâche mes trouvailles à la mer du web, en espérant qu’une recherche, que le hasard me fasse un jour y revenir.

Ce dimanche soir, à l’heure de faire le ménage de mes onglets ouverts, je n’ai pas le cœur à perdre certaines de ces petites pépites, et je m’essaie à les partager ici, même si ça n’est peut-être pas tout à fait le lieu ni le format. Suis-je prise d’une nostalgie de Tumblr, que je n’ai finalement jamais vraiment investi ?

Hoüel, planche à l’aquatinte pour Les voyages pittoresques des isles de Sicile, de Malte et de Lipari, 1782 exemplaire conservé au Getty

Planche prise au hasard dans Les voyages pittoresques des isles de Sicile, de Malte et de Lipari, que je feuilletais pour préparer une réponse à un appel à articles. J’ai passé une partie de la journée à naviguer dans les ouvrages de voyages pittoresques du XVIIIe siècle, à scruter des gravures d’une grande homogénéité esthétique, gravées à l’eau-forte et au burin. Aussi, ai-je été surprise de découvrir ces belles planches à l’aquatinte, imprimées en bistre, qui tranchent tant avec le reste de la production. Elles sont l’œuvre du graveur Jean-Pierre-Laurent Hoüel, un rouennais (merci Wikipédia !). On peut feuilleter l’ensemble de l’ouvrage numérisé par le Getty sur Internet Archive.

Ma curiosité pour ce graveur ayant été attisée, j’ai rapidement feuilleté un autre de ses ouvrages au titre prometteur Histoire naturelle des deux éléphans, male et femelle, du Muséum de Paris, venus de Hollande en France en l’an VI (1803). Les vignettes, parcourues dans Gallica, me semblaient très anthropomorphiques…

Hoüel, planche pour Histoire naturelle des deux éléphans, 1803 exemplaire conservé à la BnF

Plus tôt dans la semaine, j’avais effectué une rapide recherche sur les écrans à main et éventails du XVIIIe et du début du XIXe siècle. Celui-ci m’a doublement accrochée : parce qu’il représente la foire de Beaucaire, qui est l’objet d’une vue d’optique de mon corpus de thèse ; et parce qu’il est signé Josse (amusez-vous à retrouver sa signature cachée dans l’image !) et dont je me demande s’il pourrait être lié au Josse évantailliste parisien qui propose dans la seconde moitié du XVIIIe des spectacles mécaniques inspirés de Servandoni.

Josse, feuille d’éventail sur la Foire de Beaucaire, eau-forte et burin, BnF, département des estampes,  FOL-VA-30 (2)

Pour les amateurs de détails « portant atteinte aux bonnes mœurs », ne manquez pas le petit personnage qui (ne se) cache (pas) derrière les baraques.

Robert Bénard, Evantailliste, monture des éventails, estampe en taille-douce, 3e quart du XVIIIe siècle, Musée Carnavalet, G. 36184

Puisque nous étions sur les éventails, une jolie planche qui explique la façon de les monter, conservée à Carnavalet. Elle provient probablement d’un ouvrage type Dictionnaire des arts et métiers (une autre ici, même thématique) J’ai vu plusieurs autres très jolies planches sur les gestes artisanaux et les métiers signés du même graveur, Robert Bénard, sur le site des collections de ParisMusées.

Au gré d’une recherche sur les cartiers rouennais pour préparer un cours, je suis tombée sur cette carte adresse d’un cartier dijonnais (on a pas toujours ce que l’on veut), passé en vente sur Traces écrites. Je suis d’autant plus contente de le relayer ici que les éphèmères sont aussi éphémères sur internet.

L. Monnier, carte adresse pour Georges Chevenet, cartier à Dijon, avant 1789, marché de l’art

Je crois bien que c’est par ma recherche sur les cartiers que je suis arrivée à Robert Bernard et aux planches de fabrication d’éventails. Ci-dessous, deux planches (une, deux) illustrant la fabrication des cartes à jouer à l’époque moderne (et je garde en tête aussi celle sur les artificiers). Au passage, je note que le site des collections de Paris Musée n’est pas pourvu de liens pérennes (ark), aussi j’espère que les liens seront maintenus longtemps.

Ça n’est pas une image, mais l’onglet suivant dans mon navigateur était le lien du Digitaler Portraitindex, un projet allemand autour des portraits gravés que je dois analyser dans le cadre de mon post-doc.

J’avais laissé ouvert ma sélection d’images pour mon précédent billet. Au milieu, cette planche de rébus de Lagniet (1640) gardée ouverte pour voir si j’étais capable de les déchiffrer. En fait, il y a non seulement la réponse mais aussi les explications. Cela rappellera (peut-être) de longs moment de solitude à ceux et celles qui ont joué à Blue Prince.

Huit rébus sur deux feuilles, taille-douce éditées par Lagniet, v. 1640. BnF, département des Estampes, collection Hennin (tome 33)

Jacques Lagniet est un graveur et éditeur fascinant du XVIIe, particulièrement versé dans les images satiriques et humoristiques, dont les images sont autant à regarder qu’à lire (son article Wikipédia). J’avais croisé, il y a maintenant très longtemps, quelqu’un qui faisait son mémoire (ou sa thèse ?) sur Jacques Lagniet : depuis, il me hante régulièrement, et je suis toujours contente de le voir ressurgir au gré d’une recherche iconographique.

L’onglet suivant était un lien vers l’annonce d’une prochaine exposition au MUCEM, Manger les images qui ouvrira le 28 octobre 2026. On reste dans le thème du billet.

Par l’intermédiaire du carnet En dansant, j’ai découvert le peintre Antoine Raspal, auteur d’un très beau Atelier de couture daté de la fin du XVIIIe siècle. Le Musée Réattu, à Arles, qui possède ce tableau, a organisé en 2017-2018 une exposition consacrée au peintre. On trouvera sur Wikipédia un très bref article à son sujet.

Restons sur la peinture. Une recherche sur les œuvres de Jean-Baptiste Lallemand, un dessinateur topographe qui m’intéresse depuis longtemps, m’a permis de découvrir via Pop, le moteur de recherche du ministère de la Culture, plusieurs peintures de cet auteur conservées dans les musées dijonnais. Je connaissais déjà L’atelier du peintre, que je montrais dans un cours « Être artiste à l’époque moderne », mais pas L’atelier du peintre (oui, un autre !), figurant un intérieur moins aisé (et un artiste plus jeune).

Ce qui a accroché mon œil, à vrai dire, c’est d’abord la présence d’estampes accrochées au mur, un détail iconographique que je traque depuis des années, passion partagée avec Alyx Taounza-Jeminet, qui avait consacré son mémoire de l’École du Louvre à ce sujet, sous le titre « L’image abymée : présences de l’estampe dans la peinture occidentale de sa naissance à la fin du XIXe siècle ». Autour de ce motif, on pourra aussi lire le catalogue de l’exposition Images sur les murs, tenue au Musée de l’Image à Épinal en 2019.

Jean-Baptiste Lallemand, Les préparatifs du repas, Dijon, Musée des Beaux-Arts

Il semblerait que l’on puisse traquer de nombreuses estampes sur les murs des intérieurs peint par Lallemand. Bien malheureusement, la piètre qualité des images disponibles sur Pop interdit de plonger dans les images à la recherche de ces images imprimées.

Depuis sa toute dernière refonte, Pop intègre IIIF, ce qui est un progrès notable. Je regrette néanmoins (mais peut-être est-ce une question d’ajustement) que le bouton télécharger soit très (trop) discret (il faut cliquer sur les trois points verticaux au-dessus de la vignette dans la visionneuse) mais aussi l’absence de nommage parlant des fichiers (les images s’enregistrent avec le titre “défaut” et non le nom de l’artiste ou, au moins, le numéro de la notice.

Suivant mon filon autour de Lallemand, j’ai regardé ce dont le Rijksmuseum disposait à son propos : un autre intérieur, une interprétation gravée du Paisible ménage, avec une estampe clouée sur la cheminée, et, au dessous, un visage tracé à même le mur.

Pierre Chenu d’après Jean-Baptiste Lallemand, Le paisible ménage, gravure en taille douce, vers 1748, Rijksmuseum, RP-P-2018-683

Il y avait aussi ce joli dessin que j’ai retenu parce qu’on y aperçoit un couple dansant au son du violon.

Jean-Baptiste Lallemand, Drinkende en dansende personen op de binnenplaats van een taveerne tussen ruïne, dessin, Rijksmuseum, RP-T-1986-41

Me voilà au bout de mes onglets en déshérence. Il restait encore celui là, la page de titre « bricolée » d’un recueil de costumes du XVIIe, que j’ai retenue parce que c’est un bel exemple de découpage d’encadrement gravé (ici, une estampe de Nicolas Gérard, qu’il faudrait chercher entière) pour en faire un frontispice d’un recueil factice. « Le recueil est le tome IV d’un ensemble de quatre recueils sur les modes au XVIIe siècle reliés par Le Vasseur à la fin du XVIIe siècle et provenant du P. Placide de Sainte-Hélène » nous apprend la notice de la BnF.

Page de titre d’un recueil factice de costumes, relié à la fin du XVIIe. BnF, Bibliothèque de l’Arsenal, EST-375

Voilà un choix idéal pour clore un billet dont le point de départ était « comment garder trace des images ? ».

L’exercice auquel je me suis pliée ce soir (archivage commenté et public d’images glanés) est évidemment trop chronophage pour se répéter régulièrement, mais il m’a permis de formaliser quelques petites choses en lien avec ce des sujets qui me préoccupe en ce moment, comment travaille-t-on les images dans un environnement numérique ? Tout retour (usages, outils, remarque) est bienvenu !

Johanna Daniel
Johanna Daniel
Doctorante au LARHRA (Lyon 2) et chargée d'études et de recherche à l'Institut national d'Histoire de l'Art (Paris), rattachée au… Lire la suite

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Johanna Daniel (18 janvier 2026). Promenade dans les images, désherbage des onglets. À l'enseigne d'Isidore & Ganesh. Consulté le 26 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15isn


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1 réponse

  1. Mealin dit :

    Gros écho ici !
    Cette problématique est un des grands facteurs du quasi abandon de mon site… Je ne faisais déjà pas les choses dans les règles de l’art et cela me prenait déjà 10 fois trop de temps par rapport à ce que je suis prêt à me permettre pour cette activité.

    La non pérennité des liens/marque-pages numériques et autres albums, m’a déjà cassé tant d’articles que j’avais opté pour le téléchargement et légendes à la main pour une fiabilité supérieur… sauf que j’ai appris depuis et pris conscience de l’inutilité crasse d’une grande partie de mes “alt” et rien que la perspective de les reprendre (ce qu’il faut que je fasse un jour !) me désespère d’avance alors en créer d’autres encore.

    Bref, la perfection n’est pas de ce monde, mais quand on fait une fixette sur tenter d’agir de manière juste et si possible efficace et bah même un loisir peu devenir sujet de blocages.

    PS : j’aime aussi beaucoup la légèreté que renvoie ce détail du couple dansant de Lallemand

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