Il y a un an, je soutenais ma thèse…
Le 6 décembre 2024, je soutenais ma thèse à l’université Lumière Lyon 2. Un an s’est écoulé depuis. Si vite, et si lentement : cela me semble à la fois être hier, et il y a si longtemps.
Célébrer l’anniversaire de la soutenance m’apparaît comme une sorte de rituel – du moins à travers le prisme des réseaux sociaux et des carnets de recherche. Et je n’y échappe pas : commémorer, un an après, ce jour important de ma vie professionnelle et personnelle, m’apparaît aussi comme l’opportunité de faire le point sur « là où j’en suis », et de renouer un récit (le journal de doctorat), interrompu il est vrai bien avant la soutenance, dès 2022, alors que j’entrais dans le « dur » de la fin de thèse.
L’anniversaire de ma soutenance survient alors que j’ai justement repris, depuis peu, mon activité carnetière, une coïncidence pas si fortuite.


L’immédiate après-thèse
Faire la synthèse de cette année d’après-thèse n’est pas un exercice facile, tant ces douze mois ont été intenses. Si je ne m’en tiens qu’à la thèse et à ses suites, quelques souvenirs marquants remontent à la surface.
L’émotion de tenir mes volumes de thèse entre mes mains, fraîchement imprimés par le service reprographie de l’université. Se dire que ça y est, toutes ces années de recherche ont abouti à cette liasse de feuilles bien serrées dans leur reliure, support d’un récit façonné, écrit, ré-écrit, corrigé, amendé, réagencé, mille fois relu et désormais figé sur le papier. Même si j’avais vu, manipulé des dizaines de thèses avant, celle-ci, ce volume-là, c’était la mienne, la matérialisation en une « unité cohérente » du « fouilli » de notes, brouillons, photos, données accumulés durant cinq ans.


La soutenance évidemment, l’anxiété des jours précédents, la richesse des discussions, les pistes nouvelles ouvertes par la lecture des examinateurs, l’immense sentiment de gratitude envers ma directrice et mon jury.


L’étrange sensation des lendemains, celle d’être désœuvrée face à ces soirées et week-end désormais sans thèse à écrire. Désoeuvrement de courte durée, cependant, car qui dit soutenance de fin d’année, dit rempilage instantané sur « la suite » : dossier de qualification CNU (dont l’obtention donne le droit de concourir aux postes de Maître.sse.s de conférence), puis campagne de recrutement – MCF, post-doc -, dossiers pour les prix de thèse, les bourses, etc. Cette partie-là de « l’après » a été éprouvante, car j’ai eu un sentiment d’enchaînement immédiat, sans véritable répit : valoriser la thèse, se projeter dans la poursuite de carrière, imaginer de nouveaux projets… sans avoir totalement eu le temps d’assimiler la soutenance.
J’ai, de fait, durant cette période souvent eu le sentiment de manquer de recul, de distance critique sur mon travail, de temps et de « bande passante » pour bâtir des perspectives solides.
De bonnes nouvelles ont heureusement ponctué cette période intense et revigoré mon entrain. Parmi elles, l’obtention du Prix Henri Beraldi de la recherche sur l’estampe pour ma thèse1, décerné par le Comité national de l’estampe, Les Amateurs d’Estampes et la Chambre Syndicale de l’Estampe, du Dessin et du Tableau, que je remercie encore.

Rouvrir la thèse ? (affannoso)
Durant toute cette période qui a suivi la soutenance, il m’était difficile de rouvrir la thèse pour en partager les fruits.
Les premiers moments où il a fallu se replonger dans la thèse étaient toujours liés à de forts enjeux professionnels (rédiger un résumé pour une candidature, par exemple). Des retrouvailles sous contraintes, sans s’être vraiment quittées, la thèse et moi ; tout en devant, dans le même temps, commencer à imaginer d’autres terrains et objets de recherche.
Beaucoup de jeunes docteurs, sont, je crois, ainsi tiraillés entre deux injonctions contradictoires – valoriser le travail réalisé, « penser à la publication », d’une part, « se détacher de la thèse », d’autre part.
En fait, ce n’est que tout récemment que j’ai véritablement retrouvé du plaisir à côtoyer « mes » vues d’optique. En avril, une première occasion m’avait été donnée par les collègues de la BM de Poitiers, qui m’avaient invité à présenter mes travaux dans le cadre de leur cycle de conférences. Si la conférence en elle-même a été un bon moment, la préparation avait été laborieuse, car encore trop marquée par l’expérience des évaluations répétées (soutenance de thèse, dossiers de prix, dossiers de candidatures).



Ce n’est finalement qu’en octobre/novembre de cette année que les choses se sont débloquées, à la faveur d’une série de prises de parole dépourvues d’enjeux déterminants : une conférence sur l’estampe donnée pour les amis de Flavigny dans le cadre des journées Focillon, une communication sur Wikipédia auprès d’étudiants de l’université de Tours. Dans les deux cas, le cadre plus souple de ces interventions m’a permis de mettre au centre de ma préparation le plaisir du partage, et de me concentrer sur la construction d’une narration d’abord destinée à mon auditoire. Il ne s’agissait ni de répondre aux attentes très codifiées d’un exercice académique, ni d’être évaluée professionnellement sur ma prestation, mais juste de partager un savoir avec un public, de façon aussi vivante et intéressante que possible. Et cela m’a portée, avec un grand enthousiasme.
A l’occasion de la préparation de ces interventions, je me suis rendue compte que depuis un an – soit la fin de la rédaction de ma thèse – je n’avais plus pris de plaisir à écrire, à narrer. La quasi-totalité des textes que j’avais dû rédiger étaient à forts enjeux, et toujours contraints par des attendus et des codes liés à leur nature même – discours de soutenance, dossier de candidature, lettre de motivation, discours d’audition, etc. Ces deux interventions, à Flavigny et à Tours, ont été salvatrices en ce qu’elles m’ont permis de renouer avec ce que j’ai toujours aimé faire : mettre en récit des connaissances dans un but de transmission.
Reprendre goût à l’écriture
Au même moment, profitant d’une courte période de chômage, j’ai repris l’habitude, interrompue depuis la fin de la thèse, de tenir un journal manuscrit. J’y consigne le quotidien, ce que je lis, ce que j’apprends, les questions qui me travaillent et que je travaille, et surtout mes émotions : la joie d’une trouvaille d’archive, l’enthousiasme née d’une discussion avec des collègues. J’y observe mes propres gestes de recherche, j’y cultive mes idées en maturation. J’y note aussi mes doutes, mes achoppements, ma difficulté à formuler telle ou telle chose qui me trotte dans la tête.
Se remettre à écrire un journal, s’était renouer avec un rituel qui m’avait manqué, sans que je ne me sois aperçu de son absence.
Par effet domino, j’ai eu envie de reprendre mon carnet de recherche, ce carnet de recherche. J’ai relu de vieux billets, datant des débuts de la thèse ; constaté que j’avais déserté ce territoire numérique depuis bien longtemps (2022) ; eu envie de me replonger dans les souvenirs manquants, cette ellipse de deux ans pendant laquelle j’ai « terminé » la thèse. J’ai ressorti mes carnets de thèse du carton de déménagement dans lequel ils croupissaient depuis six mois. Et je me suis relue, tâtonnant sur mon plan, hésitant sur le fil narratif du chapitre 5, consignant mes doutes sur ma capacité à « monter en généralités », relatant l’enthousiasme d’une découverte à la bibliothèque de Dijon, explicitant mes difficultés à maintenir mon activité carnetière…

Cela m’a beaucoup émue de me remémorer ainsi tout le chemin parcouru, et j’ai tiré de cette lecture de la joie, de l’envie. Je me suis dit que si, à l’époque, je n’avais pas transformé ces textes en billets pour le présent blog, je pouvais peut-être en tirer un matériau pour alimenter rétrospectivement mon carnet de recherche.
Rouvrir la thèse ! (allegretto)
La métamorphose s’est achevée (je crois, à moins que ce ne soit qu’une étape, ce qui est fort possible), tout récemment, à l’occasion d’une journée d’étude organisée par le CAK sur les représentations de la ville. J’étais invitée à venir présenter les résultats de ma thèse. J’appréhendais l’exercice, si bien que j’ai eu beaucoup de mal à m’atteler à la préparation de ma communication. Et finalement, le jour J, ce fut un immense plaisir que de parler de mes conclusions, de montrer des vues d’optique que j’appréciais tout particulièrement, ou qui faisaient écho aux préoccupations de travail des autres participants, mais aussi de partager les questions qui restaient en suspens…

Il faut dire que le contexte et le format étaient très confortables et favorables : nous étions en petit comité, avec des interventions d’une heure, soit 30 minutes de présentation et 30 minutes de discussion, généralement jusqu’à épuisement des questions. Certaines des questions qui m’ont été adressées m’ont amené à me replonger mentalement dans mon corpus, dans mes démonstrations, avec un plaisir et un appétit que je n’avais pas ressenti depuis la fin de la rédaction. J’en suis ressortie avec de l’enthousiasme et l’envie de « retrouver ma thèse », mais aussi d’approfondir des aspects que j’avais dû abréger. Et cela tombe bien, puisqu’il est temps de sérieusement préparer la diffusion de la thèse et sa transformation en livre.
et de nouvelles perspectives…
Il me reste un mot à dire de ma trajectoire professionnelle de jeune docteure. Sur le plan professionnel, j’ai eu la chance d’enchaîner directement avec un contrat d’ingénieure de recherche au sein du programme ANR FabLight (La fabrique de l’éclairage dans les arts visuels au temps des Lumières), une expérience formatrice qui m’a permis d’appréhender d’autres approches et d’autres objets, tout en trouvant une continuité avec certains aspects étudiés dans ma thèse (sur le rapport entre lumière et transparence notamment).

En septembre, j’ai obtenu un contrat post-doctoral, si bien que depuis le 1er novembre dernier, je suis de retour à l’Institut national d’Histoire de l’art, au sein du Service numérique de la recherche. Mon post-doctorat porte sur les questions d’édition numérique et d’annotation des images en histoire de l’art et archéologie. Le point de départ de nouveaux travaux, qui ne manqueront pas, directement ou indirectement, de nourrir ce carnet.
- L’appel pour le prix 2026 est actuellement en cours ! ↩︎
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Johanna Daniel (6 décembre 2025). Il y a un an, je soutenais ma thèse… À l'enseigne d'Isidore & Ganesh. Consulté le 25 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15aj8


Je suis également toujours aussi impressionné par ton parcours et les efforts déployés Johanna 😉
Bravo pour le prix, bien évidement également !
Content de voir (grâce à Marie, merci au passage) que tu as redonné vie à Orion… souvenirs souvenirs… que c’est loin tout ça. Tu étais une présence de mon univers culturel que j’ai perdu de vue avec regret tout en espérant que ça soit surtout pour de bonnes raisons. Bref, hâte de découvrir de nouvelles trouvailles de ta part et/ou simplement de suivre tes nouvelles aventures.
Coucou Mealin ! Ton message, ce matin, m’a fait bien plaisir. Double merci : à Marie d’avoir mentionné la remise en ligne d’Orion ; et à toi de m’avoir signalé (en filigrane) qu’elle avait publié un nouveau billet, j’en ai fait mon miel !
Oui, c’est loin ! Et pas tant que cela finalement 🙂 En tout cas, j’espère que ce retour au blogging fera renaître nos échanges !
Ta remarque sur “la présence en ligne et la perte de vue” (je résume rapidement, j’essaierai de t’écrire plus longuement), m’a fait “libérer” un autre billet resté dans les brouillons depuis 3 semaines, et qui fait précisément écho à cela : https://ig.hypotheses.org/4155
En le relisant juste avant de le publier, je me rends compte qu’il résonne aussi avec les différents billets que j’ai pu lire ce matin en naviguant depuis le bulletin de veille de LaLuneMauve…
Merci Joh pour ce billet, que j’ai dévoré ! Je t’admire d’avoir fait tant de recherches, écrit une thèse et même obtenu un prix. Félicitations pour ces accomplissements !
J’avais été triste que tu disparaisses de la toile en 2022, et j’ai regretté la disparition d’Orion en Aéroplane (je viens de voir que tu l’as remis en ligne depuis, ô joie !) – mais je comprends bien mieux aujourd’hui ce choix.
Le passage sur tes carnets m’a particulièrement intéressée. Je lisais ce matin un billet en anglais de JA Westenberg pour qui écrire chaque jour, c’est une manière de réfléchir.
Comme toi, je trouve que relire ses carnets agit comme une espèce de capsule temporelle, et je comprends très bien que relire ceux que tu as écrits pendant ces longues années de travail sur ta thèse t’ait émue à ce point.
Cela m’inspire beaucoup à poursuivre mes propres recherches, à mon niveau.
Merci beaucoup Marie pour ton commentaire, ça me fait doublement plaisir, d’abord parce qu’il vient de toi et ensuite parce qu’il me procure cette douce sensation (nostalgique) des discussions en commentaires de la grande époque des blogs.
Oui, j’ai partiellement disparu des espaces Web que j’occupais à partit de 2020, progressivement et pour plusieurs raisons (dont cette raison majeure : la thèse occupait tout mon temps).
Je me souviens qu’en 2016-2018, j’avais eu plusieurs fois la discussion avec des lecteurs d’Orion qui évoquait leur crainte qu’un jour j’arrête d’y bloguer : j’avais répondu que ce serait probablement qu’une autre chose aurait pris le relai, et serait à ce moment là plus importante pour moi. Ça m’a aidé à faire le deuil quand j’ai arrêté. Je n’avais pas pensé que ce serait une thèse (et un peu la contribution à wikipedia) “cet autre chose”.
C’est marrant aussi parce qu’il me démange de revenir à Orion, non plus pour partager des expo (je n’ai presque plus le temps d’en voir) ni pour parler de trouvailles gallicanesques (ce carnet prend le relai) mais pour partager ce qui fait désormais mon temps libre : la linogravure parfois, le crochet souvent, la cuisine beaucoup. Mais je n’ai pas encore sauté le pas, toujours faute de temps.
Merci beaucoup pour l’article sur l’écriture que tu recommandés : je l’ai trouvé très intéressant et je vais en garder quelques extraits. J’avais aussi beaucoup aimé deux autres billets de blogs anglophones que tu as partagé précédemment sur Bluesky, à propos de ce Web construit artisanalement.