IA et créativité – Intervention à l’Université Libre de Bruxelles

Quand on parle d’IA et de créativité, la première question qui se pose c’est : peut-on dire qu’avec l’IA d’aujourd’hui, les machines sont devenues créatives ?

C’est une idée qui peut paraître une contradiction dans les termes puisqu’une machine, même lorsqu’elle inclut une part d’aléatoire, reste fondamentalement déterminée et que, par définition, la créativité revient à faire émerger quelque chose de nouveau.

Dès 1843, au moment où elle réfléchit au potentiel des machines qui calculent, Ada Lovelace écrit qu’elles pourront tout faire, tant que cela peut être traduit en termes mathématiques, ce qui inclut aussi bien la poésie ou la musique, tout sauf une chose : elles ne pourront pas être à l’initiative, ou à l’origine de leurs idées.

Cent ans plus tard, dans l’article où il présentait son célèbre jeu de l’imitation, Alan Turing lui répondait avec ce qu’on pourrait surnommer l’argument de Laplace : Est-on bien sûrs que les humains sont à l’origine de leurs idées ? Peut-être que tous les processus mentaux sont déterminés, et que ce qu’on appelle créativité n’est que le reflet de notre ignorance à leur sujet. Dans ce cas, rien n’empêche les machines d’imiter les humains.

75 ans après, la recherche nous a appris beaucoup de choses sur ce qui favorise ou empêche la créativité, mais son fonctionnement reste mystérieux. On ne sait toujours pas vraiment d’où viennent les idées. Cela n’a pas empêché la fabrication de machines comme AlphaGo, capable d’inventer des mouvements qui ont stupéfait les plus grands joueurs, ou les grands modèles d’IA générative, qui produisent des formes culturelles à échelle industrielle. Est-ce que ça signifie que la question est close ?

Que les machines puissent produire des formes inédites n’implique pas forcément qu’elles soient créatives. Giuseppe Longo remarque que les nuages prennent des formes toujours nouvelles, mais personne n’a jamais considéré qu’il s’agissait de créativité, dans la mesure où même s’ils sont imprévisibles, il ne s’agit que de processus météorologiques complexes. Or les grands modèles d’IA ne sont pas autre chose, des processus complexes imprévisibles. Faut-il penser, avec Turing, que la créativité humaine n’est, comme le mouvement des nuages et les opérations des grands modèles d’IA, qu’un processus complexe imprévisible ?

Il y a plusieurs raisons de penser que non. Si le nombre de possibilités de ce que peuvent produire les modèles est immense, il reste contraint par les données d’entraînement. Autrement dit, l’espace des solutions possibles est prédéfini. Si les LLM donnent le sentiment de pouvoir répondre à n’importe quelle question, c’est seulement parce-qu’ils ont été entraînés sur l’ensemble de ce que notre civilisation a numérisé.

Or, si on observe l’histoire des sciences, ou plus largement l’histoire de l’évolution des espèces, nous avons, et quand je dis nous, ce n’est pas seulement les humains, ce sont les organismes vivants en général, nous avons une capacité à trouver des solutions qui sont hors de l’espace des possibles prédéfini par notre histoire, comme le montre l’histoire des révolutions scientifiques, artistiques et politiques, ou encore l’histoire des exaptations et bifurcations de l’évolution des espèces.

C’est ce qui fonde notre capacité à réagir en situation de crise, en situation d’exception, c’est-à-dire lorsque les données du passé ne suffisent pas à appréhender la singularité de ce qui a lieu. C’est ce qui fonde notre capacité à prendre une décision, c’est à dire à ne pas raisonner en fonction des critères hérités du passé, mais en fonction d’un avenir que l’on choisit.

Donc à la question, les machines sont-elles devenues créatives, on peut répondre qu’elles sont capables de proposer des formes nouvelles et d’explorer l’espace des solutions pour les problèmes dont les coordonnées ont été définies ou inférées à partir des données du passé, ce qui est déjà considérable, mais elles ne peuvent sortir du cadre tracé par les données d’entraînement. Elles font ce que Bachelard appelait des inventions incrémentales, mais pas d’inventions révolutionnaires. Elles ne sont pas à l’initiative de révolutions artistiques, scientifiques ou politique, et qui commence en général par ce que je vais faire maintenant, c’est à dire par faire un pas de côté par rapport à la façon majoritaire de poser la question.

Il y a quelque chose de suspect à vouloir à tout prix localiser l’origine de l’œuvre, que ce soit dans une personne ou une machine.

Si on regarde l’histoire de la culture occidentale, ce n’est qu’à partir de l’adoption de l’écriture qu’on s’est mis à attribuer les histoires ou les idées à des auteurs en particulier. Dans les cultures orales, les histoires se transmettent et évoluent à mesure qu’elles sont répétée, sans qu’il y ait cette obstination envers l’attribution. Les histoires appartiennent à tout le monde, elles émanent de la communauté, elles sont ce qu’on pourrait appeler des communs.

Les choses se sont intensifiées à la Renaissance avec l’invention de l’imprimerie. Devant la menace que représente la possibilité de copier les œuvres à l’infini, la signature prend une importance nouvelle. Le mot change de sens. « Signature » désignait la marque du divin sur les objets du monde et voilà qu’il se met à désigner la marque de l’auteur sur son œuvre. On fétichise l’auteur, l’artiste, et on fétichise sa signature au point qu’elle finit par prendre une valeur autonome, indépendamment des œuvres.

Avec l’adoption des grands modèles d’IA on assiste à une crise de ce régime d’attribution individuelle des œuvres de l’esprit. Désormais, il y a un doute qui plane. Devant chaque texte, image ou idée, on se demande si l’humain en est bien à l’origine, et quel rôle a joué la machine. Certains travaillent à retrouver les moyens de retracer chaque contribution individuelle, je crois que nous allons plutôt vers un régime ou, comme le dit Maurice Godelier au sujet des sociétés non modernes et non occidentales, les « œuvres sont sans artistes ». C’est probablement la fin des signatures sans œuvres et le retour des œuvres sans signature. La fin de l’idée d’artiste démiurge, de l’artiste à l’origine de ses œuvres, et peut-être le retour vers un statut de l’artiste au service des idées qu’il formule, des œuvres qu’il produit – aidé en cela par toutes sortes d’instruments, dont les IA génératives.

Cela implique de revoir les notions de créativité, d’auteur, de droit d’auteur, en atténuant l’obsession qu’il y a eu jusqu’à présent sur la maîtrise du processus et la propriété individuelle. Je ne dis pas cela pour légitimer le pillage qu’ont opéré les grandes startups d’IA en utilisant des millions d’œuvres sans le consentements de leurs auteurs, mais au contraire pour appeler à prendre soin de ces communs que sont les idées et les œuvres, notamment en les protégeant de ceux qui voudront inévitablement s’en accaparer.

C’est un bouleversement considérable, et sans doute celui que Michel Foucault pressentait lorsqu’il comparait la figure du sujet humain à un dessin sur le sable, sur le point de s’effacer une fois que la marée de la modernité aura reflué. Ça ne veut pas dire, comme certains veulent le croire, que l’histoire de l’humanité s’arrête là. Bien au contraire, elle commence un nouveau chapitre. Nous ne sommes qu’au début de nos surprises et il serait présomptueux de vouloir en tracer les contours à l’avance.

Alban Leveau-Vallier
Alban Leveau-Vallier

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Alban Leveau-Vallier (29 avril 2026). IA et créativité – Intervention à l’Université Libre de Bruxelles. Hyperthese. Consulté le 22 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/165fr


Une réflexion sur « IA et créativité – Intervention à l’Université Libre de Bruxelles »

  1. L’Intelligence Artificielle comme critique littéraire ?
    Voici quatre systèmes basés sur l’IA – DeepSeek, Grok, Perplexity et Claude AI – qui analysent les idées scientifiques contenues dans un poème du XIXe siècle d’un poète polonais :

    “A New Translation of Juliusz Słowacki’s Poem in Polish Entitled ‘Genesis from the Spirit’, Accompanied by Comments from AI Chatbots” 
    https://ai.vixra.org/abs/2604.0047 https://ai.vixra.org/pdf/2604.0047v1.pdf

    “Artificial Intelligence as a Literary Critic? The Case of J. Słowacki’s *Genesis of the Spirit* – Post-analysis reflections”  
    https://ai.vixra.org/abs/2604.0071  https://ai.vixra.org/pdf/2604.0071v1.pdf

    Chacun d’eux possède sa propre personnalité, son tempérament et son style, et chacun se révèle un interlocuteur exceptionnel, offrant des observations pertinentes et révélant des détails nouveaux et importants. DeepSeek fait preuve d’un talent littéraire remarquable et d’un esprit vif; Perplexity note que même si le poète avait effectivement décrit le « Big Bang » avant les scientifiques, son concept d’espace-temps était classique, Grok établit une comparaison avec l’« Eurêka » d’Edgar Allan Poe, et Claude AI identifie dans son poème huit concepts scientifiques visionnaires qui étaient en avance sur leur temps (12 à 15 selon Grok) – tout en soulignant une seule faille, une erreur dans les prédictions du poète. Cette discussion est pleine de moments intenses, inattendus, voire fascinants – comme lorsque Claude ramène les envolées littéraires et lyriques de DeepSeek à la réalité (concernant la célèbre comparaison entre la poésie et la physique quantique de Niels Bohr). Et lorsque DeepSeek riposte et explique à Claude que ce qu’il prenait pour une erreur du poète n’est en réalité qu’une métaphore poétique…
    (voir aussi https://bibliotheque-russe-et-slave.com/Livres/Slowacki%20-%20La%20Genese%20par%20l'esprit.htm pour la traduction française du poème )

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