Intervention à la table ronde “IA et pédagogie” organisée par le Collège des Enseignants en Radiologie de France, au CHU d’Angers le 21 mai 2026.
Si on imagine (ce qui est discutable, mais qu’on admettra ici pour la discussion) que les grands modèles d’IA puissent numériser et articuler l’ensemble de nos savoirs, est-ce qu’il va devenir inutile d’apprendre ? De la même manière que nous pouvons recourir à une calculatrice pour faire nos additions, on pourra solliciter nos IA dès qu’il s’agira de mobiliser une connaissance et d’articuler un raisonnement, qu’il soit logique, analogique, procédural… L’IA pourrait s’en charger et nous n’aurions plus besoin d’apprendre, de connaître, ou de réfléchir.
À première vue, la question peut sembler tirée par les cheveux. Il me semble qu’elle est pertinente (donc merci de l’avoir posée), dans la mesure où c’est une manière de répondre au discours ambiant au sujet du déclin cognitif que l’IA est censé entraîner : elle nous rendrait paresseux et idiots en faisant les efforts à notre place, en nous enlevant toutes les occasions de “muscler” notre esprit.
Pour ne laisser aucune place au suspense, je donne tout de suite ma réponse, et elle est négative. Je ne pense pas que l’IA va nous simplifier la vie, au contraire, elle va la compliquer. Il va falloir apprendre pour s’en tirer, et pour de nombreuses raisons, qui tiennent aux spécificités de l’IA dite « générative ».
Premièrement, il faut des connaissances pour l’utiliser, non seulement des connaissances relatives aux outils (savoir prompter, etc.), mais aussi des connaissances permettant de savoir quoi lui demander, autrement dit concernant le domaine en question. Depuis la sortie des outils de génération d’image à destination du grand public (Dall-E, MidJourney, Stable Diffusion…), on voit que ceux qui ont des notions de cadrage, d’éclairage ou de composition obtiennent des images plus précises ou intéressantes.
Deuxièmement, il faut des connaissances pour pouvoir vérifier les réponses. Il s’agit de machines entraînées à produire la suite de texte ou de pixels la plus probable, et non à aller chercher une réponse dans une base de connaissances. Même lorsque les LLM sont restreints à un ensemble de documents (en utilisant des « RAG »), il reste un nombre résiduel d’« hallucinations ». Certaines études montrent que lorsqu’on demande à un LLM de reprendre l’orthographe ou la syntaxe d’un texte, il a tendance à introduire d’autres changements qui peuvent en altérer le sens (voir Abdulhai et al. “How LLMs Distort Our Written Language”, arxiv:2603.18161).
Un aspect du problème tient à ce que les modèles d’IA dite générative ont du mal à restituer des formes à l’identique, si on lui demande de restituer une forme il ne la transmet pas il la régénère (voir les vidéos où on demande à un modèle de répéter cinquante fois la même image : elle se métamorphose dans des directions bizarres à chaque itération).
Une équipe de Microsoft a montré que lorsqu’on demande à des LLM de réaliser une suite de plusieurs opérations sur des documents, ils introduisent progressivement des micro-changements, qui, étant ténus, sont peu visibles, mais comme ils s’accumulent d’étape en étape, finissent par « corrompre » le sens des documents (Laban et al., “LLM Corrupt Your Documents When You Delegate,” arxiv:2604.15597).
Si vous n’êtes ni en mesure de poser la bonne question, ni en mesure d’évaluer le résultat, utiliser un LLM peut vite devenir un cauchemar : il ne fait pas ce que vous avez en tête, et vous n’êtes pas en capacité de comprendre ce qui cloche. C’est ce qu’illustrent les « memes » sur l’enfer du vibe coding pour les programmeurs sans expérience.
Le problème, c’est que les connaissances nécessaires ne s’acquièrent pas sur les bancs de l’école ou en regardant des tutoriels sur Youtube. Il faut de l’expérience, sans doute des années. Mais comment convaincre ceux qui commencent à coder aujourd’hui de se passer de l’IA pendant dix ans, le temps d’avoir l’expérience nécessaire ? Comment pourront-ils se faire embaucher si leur collègues peuvent se prévaloir d’être beaucoup plus productif ? Tout est en place pour qu’ils soient incités à utiliser l’IA dès le départ.
C’est comme si on mettait quelqu’un qui vient d’avoir le permis au volant d’une voiture semi-autonome, dont l’autonomie lui permet d’aller beaucoup plus vite mais à qui il arrive qu’elle fasse des petites erreurs. La plupart du temps ce n’est pas grave, mais parfois elles sont fatales. Il faudra qu’il reste attentif en permanence, alors que la plupart du temps il ne se passe rien de particulier – une tâche plus adaptée à un crocodile qu’à un humain. Quand bien même il arriverait à rester attentif, son manque d’expérience l’empêchera, premièrement, de déceler la plupart des erreurs, deuxièmement, de faire la différence entre celles qui sont anodines et celles qui sont fatales, et troisièmement, d’avoir développé assez de réflexes pour reprendre le volant en cours de route.
On peut en penser ce qu’on veut, la direction que prennent les entreprises et les administrations est de déployer des outils pour tout le monde, quel que soit le niveau d’expérience. Dans les startups, et notamment celles qui viennent de se créer, où les fondateurs et employés n’ont pas encore d’expérience, l’heure est au déploiement d’agents. Cela semble également être le cas en Chine, avec des usagers qui voient OpenClaw, après qu’on leur ait installé, supprimer ou modifier des fichiers sans qu’ils comprennent pourquoi, ni comment revenir en arrière. Les choses n’en resteront pas là, et j’imagine qu’il y aura des solutions pour former les usagers, à la fois aux outils, et au domaines auxquels ils les appliquent, mais je crois que cela montre suffisamment bien pourquoi l’IA ne va pas simplifier nos vies, elle va les compliquer.
Le malentendu à ce sujet est nourri par le fait que nous pensons spontanément l’arrivée d’une nouvelle technologie en termes de délégation et de remplacement (par exemple, l’arrivée du deep learning dans les années 2010, censée faire disparaître les radiologues), alors que c’est rarement le cas (je constate que vous êtes toujours là). La situation est différente, et je voudrais en proposer trois explications.
La première est l’effet rebond, aussi appelé « paradoxe de Jevons », du nom de l’économiste qui a observé que la machine à vapeur, qui a rendu l’exploitation de charbon plus efficace (et aurait pu la diminuer si les usages étaient restés constants) en a fait exploser la consommation (puisque les usages se sont multipliés : usines, bateaux, trains, etc.). On l’a vu avec l’arrivée des e-mails (moins de temps passé par message donne lieu à une démultiplication des messages, et donc à plus de temps dédié à la correspondance en général), on le voit avec les LLM : au lieu de traiter un dossier ou un appel d’offre dans un temps donné, on peut en traiter x fois plus, sans limite de taille (résumés automatiques), dans toutes les langues (traduction automatique), etc. Il y aura peut-être moins d’emplois, puisque certaines entreprises voient dans l’IA une bonne opportunité pour licencier du monde, mais plus de travail, puisque les outils vont intensifier les volumes et les cadences.
La deuxième est l’effet reine rouge, du nom de cet épisode de Through the looking glass où la Reine, prenant Alice par la main, la fait courir de plus en plus vite, sans qu’elles ne se déplacent. Devant l’étonnement d’Alice, la Reine explique que « […], here, you see, it takes all the running you can do, to keep in the same place » (« ici, il faut courir de toutes ses forces pour rester à la même place »). De la même manière, si tout le monde autour de nous se met à travailler deux fois plus vite, il faudra accélérer à notre tour, ne serait-ce que pour garder la même place dans la hiérarchie sociale – comme si nous étions sur un escalator descendant, qui accélère : il faut monter les marches pour rester à la même hauteur.
On pourrait souhaiter (qui ne le souhaiterait pas?) que les supposés gains de productivité permis par l’IA permette à chacun de prendre le temps, de se recentrer sur l’essentiel (et, pour reprendre la rengaine, permettre aux médecins d’être plus à l’écoute de leurs patients), mais cela a tout l’air d’un vœu pieu.
La combinaison du paradoxe de Jevons (démultiplication de la demande) et de l’effet reine rouge (accélération généralisée) nous conduit plutôt à une intensification sans précédent du travail, dans la continuité du processus d’accélération sociale déjà décrit par des sociologues, essayistes, philosophes comme Hartmut Rosa, Jonathan Crary, Christophe Bouton (ou même Durkheim lorsqu’il faisait de la « densité matérielle et morale » des sociétés un moteur de la division du travail).
La troisième explication (au malentendu consistant à croire que l’IA va nous simplifier le travail) tient à ce que la plupart des raisonnements (notamment les études récurrentes et sur « le nombre d’emploi que l’IA va détruire ») s’appuient sur le présupposé que les activités humaines restent constante, alors que l’introduction de nouvelles technologies vient les transformer.
On peut l’illustrer par l’exemple de la liste que fait Edison, en 1878, imaginant à quoi servira le phonographe qu’il vient d’inventer : la dictée de lettres et de textes, l’écoute de livres, notamment pour les aveugles, l’enseignement de l’élocution.. C’est seulement en quatrième position qu’on trouve la reproduction de musique. Puis il mentionne l’enregistrement des phrases et souvenirs de famille, notamment les dernières paroles des mourants, les jeux musicaux, les manières d’améliorer le téléphone… En d’autres termes, il applique le phonographe aux activités de son époque et n’arrive pas à imaginer la place que va prendre la musique, puisque précisément elle prendra cette place grâce au phonographe qu’il vient d’inventer.
De la même manière, à mesure que les LLM progressent, on voit une quantité d’études sur ce qui pourra ou non leur être délégué, et sur ce ou ceux qu’ils vont « remplacer », mais le plus important viendra plus probablement des nouvelles pratiques qu’ils vont faire émerger. Ainsi, les traductrices et traducteurs ne se voient pas seulement licenciés, on les rappelle ensuite pour que, payés au lance-pierres, ils relisent la masse croissante de textes traduits à la va-vite. On leur demande de déceler les erreurs et modifications peu visibles, mais potentiellement essentielles, qui ne sont pas de leur fait mais celui de l’IA, et en même temps de passer à la vitesse supérieure pour justifier l’usage de celle-ci – comme des crocodiles sur un escalator.
Donc non, on ne pourra pas se passer de l’apprentissage et de la réflexion, et je voudrais conclure par cette remarque : je ne crois pas qu’on apprenne seulement parce qu’on en a besoin. On apprend parce-que on est curieux, parce qu’on en a envie, et le fait que les machines sachent faire une chose ne la discrédite pas. Cela ne fait pas disparaître l’envie d’apprendre, comme le montre le cas des échecs. Il n’y a plus aucun doute sur le fait que les machines peuvent jouer aux échecs mieux que n’importe quel humain, et cela n’a pas pour autant mis fin à l’apprentissage et aux tournois d’échecs – c’est même apparemment, d’après un livre récent (Interregnum, de Jordan Himelfarb), encore une histoire pleine de rebondissement.















