L’infrastructure comme instrument de mise en œuvre des politiques publiques d’accès ouvert. Le cas d’OpenEdition
Résumé
Ancêtre d’OpenEdition, le site web Revues.org a été imaginé par Marin Dacos, alors étudiant en doctorat à l’Université d’Avignon, qui cherchait à améliorer la visibilité des revues d'histoire locale en ligne. Fonctionnant initialement sur un modèle d’organisation similaire à celui d’une « start-up » (Cavallo, 2009), Revues.org a progressivement diversifié ses sources de financement, obtenant le soutien de trois institutions supplémentaires (CNRS, Aix-Marseille Université et EHESS). Au cours des deux dernières décennies, l’unité a également connu un processus d'institutionnalisation lié aux politiques publiques de régulation de l’accès ouvert (Dacos et al., 2010 ; Gatti et al., 2025). L'organisation, rebaptisée OpenEdition en 2011 pour refléter l'élargissement de son champ d'action, a adopté le terme « infrastructure » en 2016 lors de son inscription à la troisième « Feuille de route nationale des Infrastructures de recherche ». Ce document stratégique émis par le Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche est un outil de pilotage du développement de grands équipements de recherche toutes disciplines confondues. Cette inscription avec d’autres infrastructures pour les SHS comme Huma-Num ou PROGEDO (Zurbach, 2024), mais surtout aux côtés des synchrotrons, des flottes océanographiques, des télescopes et d'autres grands instruments importants pour la recherche en sciences naturelles a eu une influence profonde sur la nature de l'organisation, la faisant définitivement passer d'une relative souplesse à une entité plus structurée. Atelier, start-up, infrastructure, écosystème, OpenEdition connaît au fil de son histoire plusieurs régimes d’organisation du travail, des relations professionnelles, des missions de l’unité, du rapport aux institutions de soutien – les « tutelles » – autant qu’à une figure tutélaire. Plutôt que des phases de son histoire, ces régimes peuvent être envisagés dans leur sédimentation : des aspects de l’organisation de type start-up survivent à l’institutionnalisation de l’unité en infrastructure, qui elle-même sert d’échafaudage à l’écosystème. Cette contribution s'interroge sur ce que signifie pour un collectif de travail de devenir une infrastructure : quelles formes de normativité l'infrastructuralisation du libre accès impose-t-elle à l'organisation du travail et à la définition même de ce qu'est la science ouverte ? Elle se concentrera sur deux périodes de l'histoire d'OpenEdition : la construction discursive et politique de la nécessité d'une infrastructure (2007-2009) et une lutte sociale lorsque l'infrastructure a été mise à l'épreuve (2019-2020), révélant à quel point elle a affecté l'unité. Cela permet de montrer la renégociation des significations des termes « infrastructure » et « science ouverte » et comment l'infrastructure, de stratégie de pérennisation d'un collectif en situation d'incertitude institutionnelle et financière, devient instrument politique de réforme des sciences humaines et sociales.