Par Juliana Michel, candidate à la maîtrise en histoire (UQAM)

La librairie Zone Libre a encore une fois été le repère de quelques historiens et amateurs d’histoire, réunis mercredi 4 avril pour assister à une intervention de Pascal Brioist, spécialiste de l’histoire des mathématiques, des sciences et des techniques et professeur à l’Université de Tours (France). Il était attendu pour présenter son ouvrage Léonard de Vinci, homme de guerre (Alma, 2013) et la rencontre, organisée par Benjamin Deruelle (UQAM, GRHS), a permis de démystifier le célèbre peintre et inventeur en démontrant que la majeure partie de sa vie a été consacrée à la guerre, un pan largement délaissé par les biographes traditionnels.
Celui que P. Brioist refuse de considérer comme un « génie » – terme coupant net toute possibilité d’interrogation objective et d’étude contextualisée – est en effet essentiellement occupé par des activités liées à la guerre entre ses vingt et cinquante ans environ, soit entre 1470 et 1500. C’est dès son adolescence passée à Florence que Léonard de Vinci côtoie charpentiers, menuisiers, artificiers, autant de corps de métiers reconnus pour leurs savoirs techniques nécessaires à la guerre. À leurs côtés, il entre au contact de machines de guerre, dont il fait des dessins, tout en se confrontant à la lecture de traités militaires et scientifiques.
En se déplaçant ensuite à Milan, il est recruté pour ses savoirs techniques en 1582, à l’âge de trente ans, par le duc de Milan. Il se met à fréquenter tous les corps de métiers œuvrant pour la guerre : armuriers, mineurs, fondeurs, maîtres d’armes, arbalétriers. Devenu l’ami de Pietro Monte, il interroge avec lui les bases de la balistique. Pour P. Brioist, la particularité de de Vinci, c’est d’avoir été formé auprès des artisans : son savoir est donc avant tout technique, et son intelligence est de traduire celui-ci en principes physiques.
Avec les guerres d’Italie, de Vinci se met alors au service de Venise, avant de rejoindre César Borgia en 1502 à Florence, faisant de lui son « ingénieur général ». Au cours de cette mission, de Vinci fait face à de sanglants massacres, qui semblent être, selon P. Brioist, à l’origine de ses premières critiques sur la guerre, illustrées notamment par sa peinture murale La bataille d’Anghiari, non conservée, qui dénonce directement la brutalité et l’horreur de la guerre. P. Brioist voit dans cet exercice artistique un véritable exutoire pour de Vinci, qui à partir de 1505 environ, ne participe plus directement aux guerres. Il meurt en France en 1519, au Clos Lucé, près du château d’Amboise, demeure de François Ier.
La discussion qui a suivi l’intervention de P. Brioist a permis d’interroger notamment le choix d’une carrière d’ingénieur militaire de Léonard de Vinci : qu’est-ce qui le motivait ? Avait-il une vision politique ? Pour P. Brioist, il faut bien sûr comprendre que son savoir et son expertise uniques constituait ses atouts majeurs. De Vinci s’est largement enrichi en se mettant au service des puissants, mais il est certain qu’il était aussi attiré par le caractère performatif de la technique. C’était de plus, pour cet enfant bâtard, l’accession à une véritable reconnaissance sociale. Cependant, il est difficile de savoir si de Vinci avait une vision politique. Et si, pour P. Brioist, il est évident que l’ingénieur a fréquenté très régulièrement Machiavel au cours de son service auprès de César Borgia, aucun des deux n’a laissé de trace de leurs rencontres.
Pour aller plus loin :
– Pascal Brioist, Léonard de Vinci, homme de guerre, Paris, Alma, 2013, 358 p. (en vente à la librairie Zone-Libre). [NB : une nouvelle édition sera disponible au cours des prochains mois].
– Patrick Boucheron, Léonard et Machiavel, Paris, Verdier, 2013, 224 p.