
Robinson Crusoé
Le vaisseau de Robinson périt; il est jeté seul dans une île déserte. Il faut qu’il refasse et reconquière une à une les inventions et les acquisitions de l’industrie humaine; une à une il les reconquiert et les refait.
Rien n’effraye son effort: il travaille tous les jours et tout le jour, à la fois charpentier, rameur, portefaix, chasseur, laboureur, potier, tailleur, laitier, vannier, émouleur, boulanger; invincible aux difficultés, aux mécomptes, au temps, à la peine.
N’ayant qu’une hache et un rabot, il lui faut quarante-deux jours pour faire une planche. Il emploie deux mois à fabriquer ses deux premières jarres; il met cinq mois à construire son premier canot; ensuite, par un travail prodigieux, il aplanit le terrain depuis son chantier jusqu’à la mer; puis, ne pouvant amener son canot jusqu’à la mer, il tente d’amener la mer jusqu’à son canot. Il y met deux ans.
« J’avais appris, dit-il, à ne désespérer d’aucune chose. »
Hippolyte Taine
Les mots
• Robinson Crusoé: principal personnage d’un roman de l’Anglais Daniel Defoe, (XVIIIe s.). Robinson, jeté dans une île déserte, réussit, par son ingéniosité et son courage tenace, à se suffire et à se créer une aisance relative.
• Reconquérir les acquisitions de l’industrie: réaliser par son seul effort ce que l’industrie a acquis avec tant de peine était une vraie victoire, une reconquête.
• Mécomptes: déceptions, espérances trompées.
• Jarres: vases en poterie, pour conserver l’eau.
• Canot: petite embarcation.
• Hippolyte Taine (1828-1893): philosophe, historien et critique français.
Les idées
1. Comment Robinson avait-il été jeté dans cette île?
2. À quels dangers se trouvait-il exposé?
3. Quelle énergique résolution prit-il?
4. Avait-il réellement à inventer ce qu’il fabriquait?
5. Quel genre d’acquisitions de l’industrie avait-il à reconquérir?
6. Qu’est-ce qui aurait pu effrayer son effort?
7. Quelles qualités suppose l’exercice de tant de métiers?
8. Que fait un homme de cœur en présence des difficultés?
9. Comment comprenez-vous qu’il fallût à Robinson quarante-deux jours pour faire une planche, et deux mois pour fabriquer deux jarres?
10. Quel sentiment le courage tenace de Robinson peut-il inspirer?
11. Quelle disposition d’esprit le rendait capable de produire de tels efforts avec une telle constance ?
Le plan
L’auteur se propose de nous faire admirer, dans l’exemple de Robinson, comment un courage confiant est capable des plus grands efforts. Il procède, à cet effet, dans l’ordre le plus naturel.
1. Il nous montre son héros en présence de l’œuvre à accomplir, seul et presque dénué de tout moyen. Il se suffira, mais au prix de quelle dépense d’énergie!
2. Il le montre à l’œuvre, travaillant et s’ingéniant de toutes façons, s’adaptant à tous les métiers, n’envisageant les difficultés que pour les aborder résolument et les vaincre.
3. L’effort n’est parfait que s’il est constant. La ténacité de Robinson est mise en relief par quelques exemples caractéristiques.
4. Reste à montrer le secret de cette volonté sans défaillance. Le héros lui-même le révèle: la confiance.
Remarquons la vigueur du style: rien que des faits et des idées; pas d’ornements. À peine trois ou quatre épithètes nécessaires, dans tout le texte. Notons aussi la sobriété du trait final. Ces derniers mots sont frappés comme une médaille. Un commentaire aurait délayé l’idée: cette formule courte la fixe dans l’esprit.
Rédaction
Si j’étais Robinson…. La vie de Robinson dans son île vous intéresse-t-elle? Vous plairiez-vous à des occupations semblables? En supposant que vous puissiez vivre en de telles conditions, ne manquerait-il pas beaucoup de choses à votre bonheur? Lesquelles?
Source
