La biche au bois

Les bois coupés, en automne

Les bois coupés, en automne

Je ne sais rien de plus touchant que la vue des bois coupés en automne. Les grands arbres abattus, à demi cachés par les herbes, jonchent le sol; leurs branches brisées et leurs feuilles froissées pendent vers la terre. La sève rouge saigne sur leurs blessures; ils gisent épars, et, parmi les buissons verts et humides, on aperçoit de loin en loin les troncs inertes et lourds, qui montrent la large plaie de la hache. Les bois deviennent alors silencieux et mornes; une pluie fine et froide ruisselle sur les feuilles qui vont se flétrir; enveloppés dans l’air brumeux comme dans un linceul, ils semblent pleurer ceux qui sont morts.

Hippolyte Taine

* Touchant: qui émeut la sensibilité
* La sève rouge: la sève, presque incolore, devient rougeâtre au contact de l’air.
* Épars: répandus çà et là.
* Inertes: sans mouvement.
* Mornes: empreints de tristesse et de mélancolie.

* Qu’est-ce qui rend touchant l’aspect des bois coupés?
* Que sont devenus les grands arbres?
* Quelles sont leurs blessures?
* Quelle impression donne alors la forêt?
* À quoi cette impression est-elle due?
* Expliquez la comparaison qui termine la lecture.

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Augustin Thierry – Le roi des Normands

Le roi des Normands

Les soldats de chaque flotte obéissaient à un chef unique. Il savait gouverner le vaisseau comme un bon cavalier manie son cheval. À l’ascendant du courage et de l’habileté, se joignait pour lui l’empire que donnait la superstition. Il connaissait les caractères mystérieux qui, gravés sur les épées, devaient procurer la victoire, et ceux qui, inscrits à la poupe et sur les rames, devaient empêcher le naufrage. Égaux sous un pareil chef, les pirates danois cheminaient gaiement sur la route des Cygnes, comme disent les vieilles poésies nationales. Tantôt ils côtoyaient la terre et guettaient leur ennemi dans les détroits, les baies et les petits mouillages, tantôt ils se lançaient à sa poursuite à travers l’Océan. Les violents orages des mers du Nord dispersaient et brisaient leurs frêles navires; tous ne rejoignaient pas le vaisseau au signal du ralliement; mais ceux qui survivaient à leurs compagnons naufragés n’en avaient ni moins de confiance ni plus de souci; ils se riaient des vents et des flots qui n’avaient pu leur nuire.

Augustin Thierry

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Amyot – Le Chien du Bateleur

Jacques Amyot (Melun, Gâtinais, pays de l’ile de France, 1513-1593). – Professeur à l’Université de Bourges, puis précepteur des fils d’Henri II, grand aumônier de France sous Charles IX. Les Vies des hommes illustres de la Grèce et de Rome qu’il a traduites de Plutarque se lisent pour les grâces du style; il a fait d’une traduction une œuvre originale.

Le Chien du Bateleur.

Je ne me puis tenir que je ne vous récite ce que j’ai vu moi-même apprendre à un chien. Ce chien servait à un bateleur qui jouait une fiction à plusieurs mimes et plusieurs personnages, et y représentait le chien plusieurs choses convenables à la matière sujette, mêmement l’épreuve qu’on faisait sur lui d’une drogue ou d’une médecine qui avait force de faire dormir, mais qu’on supposait avoir force de faire mourir; il prit le pain où la drogue était mêlée, et peu d’espace après l’avoir avalée il commença, ce semblait, à trembler et branler comme s’il eut été tout étourdi; finalement s’étendant et se raidissant comme s’il eut été mort, il se laissa tirer et traîner d’un lieu à autre, ainsi que le portait le sujet de la farce; puis quand il connut, à ce qui se faisait et disait, qu’il était temps, alors il commença premièrement à se remuer tout bellement, comme s’il se fût revenu d’un profond sommeil, et levant la tête regarda çà et là: dont chacun des assistants fut fort ébahi; et puis se levant du tout, s’en alla devers celui qu’il fallait qui le reçût, et le caressa: de sorte que tous les assistants, et l’empereur même (car Vespasien le père y était en personne dedans le théâtre de Marcellus), en demeurèrent tout réjouis.

Jacques Amyot

En analysant ce morceau, on voit qu’il est bien conduit, que toutes les circonstances sont indiquées clairement et avec ordre, que le style a une justesse parfaite. Pour nos habitudes, il y a de l’embarras dans les phrases qui ne sont pas coupées net là où il faudrait. C’est le caractère de la langue au XVIe siècle.

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Hippolyte Taine – Robinson Crusoé

Robinson Crusoé

Le vaisseau de Robinson périt; il est jeté seul dans une île déserte. Il faut qu’il refasse et reconquière une à une les inventions et les acquisitions de l’industrie humaine; une à une il les reconquiert et les refait.

Rien n’effraye son effort: il travaille tous les jours et tout le jour, à la fois charpentier, rameur, portefaix, chasseur, laboureur, potier, tailleur, laitier, vannier, émouleur, boulanger; invincible aux difficultés, aux mécomptes, au temps, à la peine.

N’ayant qu’une hache et un rabot, il lui faut quarante-deux jours pour faire une planche. Il emploie deux mois à fabriquer ses deux premières jarres; il met cinq mois à construire son premier canot; ensuite, par un travail prodigieux, il aplanit le terrain depuis son chantier jusqu’à la mer; puis, ne pouvant amener son canot jusqu’à la mer, il tente d’amener la mer jusqu’à son canot. Il y met deux ans.

« J’avais appris, dit-il, à ne désespérer d’aucune chose. »

Hippolyte Taine

Les mots

Robinson Crusoé: principal personnage d’un roman de l’Anglais Daniel Defoe, (XVIIIe s.). Robinson, jeté dans une île déserte, réussit, par son ingéniosité et son courage tenace, à se suffire et à se créer une aisance relative.
Reconquérir les acquisitions de l’industrie: réaliser par son seul effort ce que l’industrie a acquis avec tant de peine était une vraie victoire, une reconquête.
Mécomptes: déceptions, espérances trompées.
Jarres: vases en poterie, pour conserver l’eau.
Canot: petite embarcation.
Hippolyte Taine (1828-1893): philosophe, historien et critique français.

Les idées

1. Comment Robinson avait-il été jeté dans cette île?
2. À quels dangers se trouvait-il exposé?
3. Quelle énergique résolution prit-il?
4. Avait-il réellement à inventer ce qu’il fabriquait?
5. Quel genre d’acquisitions de l’industrie avait-il à reconquérir?
6. Qu’est-ce qui aurait pu effrayer son effort?
7. Quelles qualités suppose l’exercice de tant de métiers?
8. Que fait un homme de cœur en présence des difficultés?
9. Comment comprenez-vous qu’il fallût à Robinson quarante-deux jours pour faire une planche, et deux mois pour fabriquer deux jarres?
10. Quel sentiment le courage tenace de Robinson peut-il inspirer?
11. Quelle disposition d’esprit le rendait capable de produire de tels efforts avec une telle constance ?

Le plan

L’auteur se propose de nous faire admirer, dans l’exemple de Robinson, comment un courage confiant est capable des plus grands efforts. Il procède, à cet effet, dans l’ordre le plus naturel.

1. Il nous montre son héros en présence de l’œuvre à accomplir, seul et presque dénué de tout moyen. Il se suffira, mais au prix de quelle dépense d’énergie!

2. Il le montre à l’œuvre, travaillant et s’ingéniant de toutes façons, s’adaptant à tous les métiers, n’envisageant les difficultés que pour les aborder résolument et les vaincre.

3. L’effort n’est parfait que s’il est constant. La ténacité de Robinson est mise en relief par quelques exemples caractéristiques.

4. Reste à montrer le secret de cette volonté sans défaillance. Le héros lui-même le révèle: la confiance.

Remarquons la vigueur du style: rien que des faits et des idées; pas d’ornements. À peine trois ou quatre épithètes nécessaires, dans tout le texte. Notons aussi la sobriété du trait final. Ces derniers mots sont frappés comme une médaille. Un commentaire aurait délayé l’idée: cette formule courte la fixe dans l’esprit.

Rédaction

Si j’étais Robinson…. La vie de Robinson dans son île vous intéresse-t-elle? Vous plairiez-vous à des occupations semblables? En supposant que vous puissiez vivre en de telles conditions, ne manquerait-il pas beaucoup de choses à votre bonheur? Lesquelles?

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