

Le romantisme vrai, celui que nous attendons encore, qui ne viendra peut-être jamais, mais qu’il faut maintenir comme un idéal glorieux, fécond, comme la forme supérieure de l’art dramatique, est le contraire du classicisme. Le classicisme est un système où tout se tient. Né au XVIIe siècle, sous le cartésianisme, il méprise l’histoire, le contingent, le particulier. L’art ne reproduit que le général … On ne se préoccupe que de l’analyse savante, progressive d’une passion. La langue est abstraite et oratoire. On ne se sert que de termes généraux, cœur, âme, douleur, appas, attraits. Les mots bas ou désignant des objets de la vie familière ne sont pas admis. La théorie est facile à apprendre, l’action facile à conduire, les tirades faciles à faire.
Le romantisme, lui, c’est le particulier substitué au général. Plus d’abstractions, mais des individus: Richard III, Hamlet, Cléopâtre, Juliette, Desdémone, Othello, Macbeth, etc. Ils ont, ces individus, un âge, une figure, un tempérament, un costume, des habitudes, un langage à eux. Il y a un paysage, des lieux différents. Tout cela influe sur nous. La nature extérieure est un acteur, et qui agit. Il y a des incidents nombreux, et de tout genre, sérieux, comiques, lugubres, gais, avec du mouvement et de la vie. Il y a des personnages de toutes conditions et de toute humeur: Iago et Cassio près d’Othello, Falstaff près d’Henri IV, les fossoyeurs près d’Hamlet, les sorcières près de Macbeth. Il y a les détails les plus familiers de la vie de chaque jour, la table du festin de Macbeth, la pluie sur la tête du roi Lear, des comédiens, un mouchoir, le crâne de Yorick, la toge percée et sanglante de César. Voilà le romantisme.
P. Albert, La Littérature française au XIXe siècle, t. II, p. 226 sq.
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