Un nouvel outil au service de la documentation des métadonnées et paradonnées des instrumentations scientifiques
Les instrumentations en sciences du patrimoine génèrent un flux de données numériques. Comment renseigner leur provenance et assurer leur traçabilité ?
La quantité et la complexité des données produites dans le domaine patrimonial ne cessent d’augmenter. À l’inverse, notre capacité à documenter et ainsi renforcer la traçabilité des ressources numériques se heurte à la cadence imposée pour l’ouverture des données et de la science en général (approche dite FAIR pour Facile à trouver, Accessible, Interopérable et Réutilisable). La gestion, la conservation et l’exposition des métadonnées et paradonnées, propres à toute activité de documentation d’un objet patrimonial, reste aujourd’hui un processus fastidieux. Lors de la dernière enquête menée dans le cadre de l’Equipex Espadon, seulement 50% des créateurs de données en science du patrimoine se disaient sensibles à la question des métadonnées. La notion de « vrac numérique » [1] doit nous interpeller et nous faire réagir pour tendre vers une production de ressources pérennes et ordonnancées, faisant de la provenance de celles-ci un cadre inaliénable. Faute d’une telle attention, les sciences du numérique prennent le risque d’accentuer l’entropie que la documentation d’objets patrimoniaux peut avoir tendance à porter intrinsèquement. Chaque activité de documentation ou création d’une ressource numérique s’adapte en effet au caractère unique de l’objet patrimonial et de son contexte.
Le projet ANAMNESIS, consacré aux données instrumentales, est une tentative de réponse à ces enjeux. Pour ce faire, nous avons choisi d’explorer un modèle conceptuel comme porte d’entrée : le W7 [2] déjà usité dans d’autres domaines scientifiques, tels l’astrophysique ou la biologie. Le W7 est une approche ontologique du QQOQCCP (Quoi, Qui, Où, Quand, Comment, Combien, Pourquoi) mettant en relation des concepts fondamentaux liés au temps, à l’espace, aux objets. Les objectifs sont triples : offrir un cadre conceptuel potentiellement inter-domaine ; soulever la question d’une application sociotechnique propre aux sciences du patrimoine ; in fine, mettre à disposition un outil orienté utilisateur à même de renseigner une large panoplie d’instrumentations scientifiques et de flux documentaires dédiés aux objets patrimoniaux.
Le modèle W7
L’application ANAMNESIS a pour but d’offrir une solution intuitive, accessible en ligne et donnant aux utilisateurs un cadre flexible afin de documenter des instrumentations et des flux de données, sans nécessairement être initiés aux standards de métadonnées. Pour ce faire, l’application et son formulaire s’articulent autour de sept questions (W7) permettant de décrire et de structurer une ressource ou une activité numérique :
What – Quel est l’objet d’étude de cette activité ?
Why – Pourquoi cette activité a-t-elle pris place ?
Who – Qui a participé à cette activité ?
Where – Où s’est déroulée cette activité ?
When – Quand s’est tenue cette activité ?
How – Comment s’est passé cette activité ?
Which – Avec quel(s) outil(s) cette activité a-t-elle été menée ?
Certaines de ces questions sont reliées à des identifiants dits pérennes, décrits et stockés dans une base de données interne à la plateforme. ANAMNESIS ne gère pas à proprement parler de données : ce n’est pas un entrepôt numérique. L’application centralise et organise des descriptions des données (donc leur provenance) au regard de l’instrumentation à l’origine de ces dernières.
Les entités matérielles (ou objets d’étude) et les entités numériques (ou jeux de données) sont convoquées dans le What. Les personnes (agents, opérateurs, experts, etc.) sont convoquées dans le Who. Les lieux sont convoqués à la fois dans le What (pour décrire la provenance d’un objet patrimonial) et dans le Where (pour décrire l’emplacement de l’instrumentation). Les projets de recherche (ou autres éléments de contextualisation) sont convoqués dans le Why.

Illustration de l’étape de synthèse d’un formulaire MEMoS, contenant un résumé des informations renseignées au fil des différentes questions (What, Why, Who, Where, When, How et Which), et illustrant certaines ressources pérennes documentées dans la base de données comme les entités (matérielles et numériques), le projet de recherche, les personnes, et un lieu. Crédit : Quentin Vogel
Le formulaire MEMoS
Pour répondre à ces questions, l’utilisateur est invité à renseigner, sans prérequis, le plus d’informations possible dans un formulaire appelé « MEMoS ». Si le cadre du formulaire (le modèle W7) peut sembler indéfini (au regard d’une discipline ou d’une instrumentation précise), c’est au contraire une capacité d’adaptation reconnue par les premiers utilisateurs de la plateforme. Là où, par exemple, l’usage d’un standard (par exemple DublinCore) impose de nombreux détournements et contournements pour documenter avec acuité les ressources créées par une instrumentation, le niveau d’abstraction du W7 permet non seulement de le faire, mais aussi de l’uniformiser avec d’autres techniques de mesure ou d’analyse.
La philosophie sous-jacente est la suivante : une activité documentaire équivaut au renseignement d’un formulaire MEMoS, de la collecte des données source en entrée, à leur traitement (filtrage, optimisation, enrichissement) jusqu’à leur analyse et interprétation en sortie. Libre à chaque expert/utilisateur d’atteindre le niveau de précision nécessaire pour assurer la traçabilité optimale de ses ressources, sans se voir imposer de règle ni être contraint.
Le formulaire MEMoS est pensé pour accompagner et faciliter la documentation, notamment en intégrant une part évolutive interne. En effet, l’implémentation du modèle W7 au sein d’ANAMNESIS se traduit par deux approches complémentaires. D’une part, les cinq premières sections du formulaire MEMoS (What, Why, Who, Where et When) offrent un socle commun. Cette généralisation renforce la mise en comparaison et en relation de ressources a priori hétérogènes. Elle favorise aussi l’interopérabilité des données, les approches cumulatives à large échelle et la mise en corrélation de données complexes. D’autre part, les sections How et Which sont quant à elles adaptatives et basées sur des schémas modulables. Les spécialistes et différents opérateurs des instrumentations peuvent concevoir et partager, directement dans la plateforme, des schémas spécifiques à leur instrument ou expertise par une description fine des protocoles. Par ailleurs, chaque terme utilisé dans le formulaire est soigneusement documenté, défini et illustré par des exemples, afin de garantir une compréhension uniforme et une utilisation cohérente par tous les utilisateurs. L’ajout d’une nouvelle technique ou instrumentation suit un processus rigoureux de documentation, assurant la traçabilité et la pérennité des informations saisies.
Le compromis entre structure fixe sur une partie et flexible sur une autre reflète une volonté de concilier rigueur et adaptabilité. L’ambition est de tendre vers des schémas génériques, tout en permettant des adaptations ponctuelles à des techniques ou projets spécifiques (par exemple une instrumentation FIXLAB ou MOLAB).
Un projet ouvert
Toujours dans une démarche de simplification et d’efficacité dans le renseignement des méta- et paradonnées, l’application ANAMNESIS intègre, à plusieurs échelles, la possibilité de convoquer des modèles de ressources pérennes préexistantes, des fiches MEMoS réutilisables, ou des modèles personnalisés. Grâce à cette approche, la complétion d’une fiche de description est réduite au minimum. Ce processus est enrichi par les fonctionnalités collaboratives permettant de travailler en équipe afin de constituer progressivement une base de connaissances collective (de l’outillage, au protocole, jusqu’aux relations implicites entre des ressources).
La question de l’équilibre entre l’ouverture et la confidentialité des données patrimoniales, parfois sensible, est également au cœur de la conception de la plateforme. ANAMNESIS propose plusieurs niveaux de visibilité pour des métadonnées : publiques, privées (et bientôt confidentielles). Les ressources publiques sont accessibles et réutilisables par tous les utilisateurs de l’instance, tandis que celles privées ne sont visibles que via un lien direct, préservé de toute exploitation par des tiers. Un mode confidentiel, encore en phase de test, permet de masquer totalement le contenu d’une information, tout en signalant son existence. Cette granularité dans l’accès à l’information vise à concilier toute la panoplie d’usages entre ouverture des données froides et protection des données sensibles.
Enfin, ANAMNESIS s’inscrit dans une logique d’intégration et d’interopérabilité avec d’autres bases de données. Les ressources pérennes, comme les agents ou les lieux, sont automatiquement liées à des identifiants externes (AureHAL pour les chercheurs ou GeoNames pour les localisations) évitant ainsi de contribuer à l’entropie en dédoublant des informations. Cette interconnexion permet d’inscrire les données d’ANAMNESIS au sein d’un écosystème numérique grandissant. L’objectif est de faire de cet outil ouvert un pivot dans la structuration et l’exploration des données en science du patrimoine.
Quentin Vogel et Anthony Pamart
[1] Chabin M.-A. (2020). La recherche en archivistique à l’épreuve de la société numérique. Archives, 49(1-2), 141–160.
[2] Liu J., Ram S. Improving the Domain Independence of Data Provenance Ontologies: A Demonstration Using Conceptual Graphs and the W7 Model. J. Database Manag. 2017, 28, 43–62.
Partenaires du projet
MAP UPR 2022 CNRS
CICRP (Jean-Marc Vallet et Odile Guillon)
LRMH (Olivier Malavergne)
CMN (Patrick Bergeot)
E-RIHS France (Livio de Luca)
Publications associées au projet
Pamart, A. et al. 2023. A Metadata Enriched System For the Documentation of Multi-Modal Digital Imaging Surveys. Studies in Digital Heritage 6(1), 1–24. https://doi.org/10.14434/sdh.v6i1.33767
Anthony Pamart, Livio De Luca, Philippe Véron. Spatialization, Fusion and Enrichment of Multimodal Imaging for Interdisciplinary Digital Heritage Studies. Digital Heritage International Congress 2025, Sep. 2025, Sienne, Italy. Digital Heritage International Congress 2025, 10.2312/dh.20253104. ⟨halshs-05262909⟩
Crédit Photo à la Une : Illustration du tableau de bord de l’application ANAMNESIS, présentant les différentes fonctions de création, import et gestion des fiches MEMoS, mais aussi des ressources pérennes (lieux, agents, datasets, objets et projets). Crédit : Quentin Vogel.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
fsp (28 novembre 2025). Un nouvel outil au service de la documentation des métadonnées et paradonnées des instrumentations scientifiques. Fondation des sciences du patrimoine. Consulté le 15 avril 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/158gx

