Dramaturge
Un ou une dramaturge est une personne travaillant dans le milieu du théâtre, où elle peut être :
- auteur de pièces de théâtre, le terme « dramaturge » étant alors dans ce sens synonyme d’écrivain de théâtre ou d’auteur dramatique.
- conseiller du metteur en scène, orientant le travail en fonction du sens du texte que l'on décide de suivre. Dans le cas d'une mise en scène sans texte, le dramaturge apporte son regard pour garantir l'ordre sensible du spectacle.
| Secteur |
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| CITP | |
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| ROME (France) |
E1102 |
Histoire et fonctions
[modifier | modifier le code]Origine : le dramaturge/auteur dramatique
[modifier | modifier le code]En français, le mot dramaturge désigne originellement l'auteur dramatique, qui écrit sa pièce la plupart du temps avant qu’une production soit élaborée, souvent de manière indépendante des répétitions et parfois même sans aucune relation avec les artistes[1],[2],[3],[4].
Selon Émile Littré, le terme est d'abord appliqué à Louis-Sébastien Mercier, et se pare d'une connotation péjorative. Cette nuance disparaît par la suite, et l'on emploie habituellement le mot pour désigner un écrivain de théâtre[2]. Il peut servir à distinguer chez un auteur sa production théâtrale du reste de ses écrits. Ainsi, explique Bernard Dort, « on parle du dramaturge Hugo, par différence avec le romancier ou le poète Hugo »[2].
Le Dramaturg allemand
[modifier | modifier le code]En allemand, le Dramatiker est l'auteur dramatique, et le Dramaturg est le dramaturge de production, celui qui n'est pas l'auteur de l'œuvre mais qui en connaît les ressorts littéraires et dramatiques profonds[3]. Ce dernier peut intervenir dans deux contextes : soit il a un rôle dans le fonctionnement d'une institution théâtrale, soit il intervient au moment de la création d'un spectacle[5].
Cette distinction se fait à partir de la Dramaturgie de Hambourg (en) de Gotthold Ephraim Lessing (1769), que l'on considère historiquement comme la première articulation d'une pensé de la dramaturgie[5],[2],[4]. Dans cet essai, Lessing, alors directeur de théâtre, mène une réflexion sur l'activité théâtrale dans une large optique, couvrant à la fois l’esthétique des textes, leur représentation et la construction du répertoire d’une institution; mais aussi le rôle esthétique et idéologique du théâtre dans la cité[5]. Cette émergence du dramaturge aux XVIIIe siècle et xixe siècle correspond à une volonté du théâtre de s'imposer une ligne directrice et de dépasser le stade du simple divertissement, selon Joachim Tenschert (de), longtemps dramaturge au Berliner Ensemble[2].
À l'origine, le Dramaturg est une sorte de conseiller du directeur de théâtre. S'occupant de la lecture des pièces destinées à être jouées, il peut en assurer la traduction ou l'adaptation; et s'occupe de la réception des spectacles, rédigeant les programmes et entretenant des relations avec la presse, et parfois avec le public. Sa tâche se situe au croisement de l'écriture, de la création et de la critique[2]. Le poste s'institutionnalise au XIXe siècle, et la plupart des théâtres comptent parmi leurs effectifs un ou plusieurs postes de dramaturges. Dans le même temps, en France, ces fonctions sont en général assurées par le secrétariat général du théâtre. Les profils de ces dramaturges diffèrent : certains sont auteurs, comme Ludwig Tieck; d'autres metteurs en scène, comme Otto Brahm (de), fondateur de la Freie Bühne (de); d'autres encore viennent de la presse, tel Herbert Ihering, grand critique de théâtre[2].
Selon Tesnchert, l'émergence du dramaturge dans la création de spectacle se fait au XIXe siècle, « lorsque de « jeunes écrivains libéraux […] exigent un droit de regard sur le travail du régisseur [metteur en scène] », afin que le caractère révolutionnaire de leurs pièces soit préservé et qu’elles ne soient pas « idéalisées » par les directeurs de salles »[5]. Certains de ces auteurs ne veulent pas faire ce travail eux-même, et déléguent le travail à un dramaturge, qui défend leur cause auprès du directeur ou du metteur en scène[5].
C'est cependant Bertolt Brecht (qui fut lui-même dramaturge, notamment auprès de Max Reinhardt) qui confirme au dramaturge son rôle dans l'élaboration même du spectacle[2]. Sous son influence, la fonction du dramaturge s'affirme dans un grand nombre d'institutions théâtrales d'Europe centrale, et le dramaturge devient une « espèce de directeur de conscience du théâtre », selon Karel Kraus, dramaturge d'Otomar Krejča[2]. Avec lui, le dramaturge devient responsable du passage du texte à la scène, notamment sur le plan idéologique. Le dramaturge se charge de définir la fable, tandis que le metteur en scène prend en charge sa transcription scénique, en lien avec les comédiens. Dans ce travail, le dramaturge est chargé d'analyser le texte, de l'expliquer et de définir par rapport à lui l'idéologie du spectacle, c'est-à-dire de nommer ce que l'on veut montrer. Selon Brecht, le dramaturge finit par l'emporter par rapport au metteur en scène : dans L’Achat du cuivre, Brecht en fait le porte-parole de la pratique théâtrale, face au philosophe. Dans les faits, au Berliner Ensemble, le théâtre de Brecht, le travail dramaturgique occupe une place centrale, et est l'œuvre d'un collectif de dramaturges[2].
Durant les années soixante-dix, à Berlin-Ouest, la Schaubühne, tout en se détachant de la rigueur idéologique brechtienne, accorde une place prépondérante à la réflexion dramaturgique, notamment sous l'égide de Dieter Sturm (de), qui y officie aux côtés de Peter Stein[2],[5]. Il s'y implique à la fois dans la définition de l'identité de l'institution et dans la création des spectacles. Sous leur égide, la Schaubünhe devient réputée pour la place prépondérante qu'elle accorde à la dramaturgie, et exerce une influence considérable sur les dramaturges de cette génération. Autre dramaturge emblématique de cette génartion, Wolfgang Wiens (de), qui travaille en tandem avec le metteur en scène Jürgen Flimm (en), déclare à propos de Sturm, l'admirer pour « la méthode d’approche scientifique, la préparation jusque dans les moindres détails, la minutie de la vérification, l’analyse des textes dans leur contexte historique » dont il fait preuve. Avec le recul cependant, Peter Stein reviendra avec un peu de distance sur cette prépondérance du dramaturge dans le processus de création. Ainsi, en 1999, il souligne qu'une forme d'excès contre productive a pu être atteinte dans cette mise en avant[5].
D'une manière générale, dans l'Allemagne et l'Europe de l'Est des années 1970-1980, le binôme dramaturge-metteur en scène demeure un élément essentiel de la création théâtrale. Outre Wiens et Flimm, on peut citer le duo Claus Peymman - Hermann Beil (de). À la Schaubünhe travaille également Botho Strauss, qui deviendra ensuite un auteur dramatique majeur[2].
Plus tard, à partir de 1998, le metteur en scène Thomas Ostermeier et l'auteur dramatique et dramaturge Marius von Mayenburg entretiennent une collaboration régulière, notamment à la Schaubünhe, dont Ostermeier est le directeur de 1999 à 2004[5].
En France : glissement sémantique, de l'auteur dramatique au conseiller dramaturgique
[modifier | modifier le code]Durant la seconde partie du XXe siècle, le mot « dramaturge » prend un nouveau sens. À travers la traduction du Dramaturg allemand, il ne désigne plus uniquement l'auteur de pièces de théâtre, mais aussi le conseiller dramaturgique. En France, la fonction met plus de temps à se développer et son institutionnalisation est moins évidente[4],[2]. Les dramaturges sont surtout présents dans les théâtres français durant les années 1960 et 1970[4]. Le premier poste officiellement désigné comme tel est créé à la fin des années soixante par Gabriel Garran au théâtre de la Commune, et est occupé par Michel Bataillon. La pratique se situe dans la ligne de la pensée brechtienne, et le dramaturge fait office de commissaire idéologique. Plus tard, dans leur compagnie du théâtre de l'Espérance, Jean-Pierre Vincent et Jean Jourdheuil souhaitent faire de la dramaturgie « une instance de réflexion de l'ensemble de la compagnie ». Lorsqu'il dirige le Théâtre national de Strasbourg, Jean-Pierre Vincent souhaite donner encore plus de pouvoir aux dramaturges, et s'entoure de collaborateurs permanents ou occasionnels aux profils variés : auteurs (Michel Deutsch et Bernard Chartreux), philosophes (Bernard Pautrat), peintre-scénographe (Gilles Aillaud) ou comédiens[2].
Certains metteurs en scène refusent cette émergence du dramaturge et de la dramaturgie. Ainsi, Antoine Vitez critique « l’impropriété de l'utilisation du mot dramaturge pour cet usage » et préfère « partir de l’acteur et de son travail, de sa simple présence sur scène ». Bernard Dort émet l'hypothèse que ces metteurs en scène se conduisent alors comme « leurs propres dramaturges »[2].
Rôle
[modifier | modifier le code]Si certains dramaturges ont leur place dans les théâtres français, leur tache varie d'un cas à l'autre. Le dramaturge peut intervenir auprès du théâtre, de la troupe ou du metteur en scène. Il peut être chargé de la rédaction des programmes. Il peut aussi avoir un rôle dans la construction d'un spectacle, et suivre de près le travail des différents créateurs de la scène, en répétition, aux réunions de production, assistant tout le processus de création, voire même élaborant une critique interne à celui-ci. Son travail peut enfin se concentrer sur des questions relatives au texte (répertoire, adaptation, rédaction, traduction, documentation…), voire ne se concentrer que sur celui-ci, comme le fait Francois Regnault avec Patrice Chéreau[2],[3],[6]. Dans le cas d'une mise en scène sans texte, le dramaturge sert de regard extérieur afin de garantir l'ordre sensible de l'œuvre en cours de réalisation[3],[7].
La dramaturgie dans ce sens de conseil dramaturgique se pratique aussi au cinéma, et l'on peut donc parler de la dramaturgie d'un film, les règles d'écriture d'un scénario pouvant s'apparenter à celles du théâtre[8].
Notes et références
[modifier | modifier le code]- ↑ « Dramaturge : définition de dramaturge », sur cnrtl.fr (consulté le ).
- Bernard Dort, « DRAMATURGE », dans Michel Corvin, Dictionnaire encyclopédique du théâtre à travers le monde, Bordas, (ISBN 9782842608019), p. 446-447
- Joseph Danan, Qu'est-ce que la dramaturgie ?, Actes Sud, coll. « Apprendre », (ISBN 978-2-7427-9064-7)
- « Dramaturge », dans Patrice Pavis, Dictionnaire du théâtre, Armand Colin, , 640 p. (lire en ligne), p. 166-167
- « L’auteur, le texte et la dramaturgie », dans Jitka Pelechová, Le Théâtre de Thomas Ostermeier, L'Harmattan, coll. « Études théâtrales » (no 58), , 284 p. (lire en ligne), p. 131 à 166
- ↑ Jacques Scherer et Colette Scherer, La dramaturgie classique en France, A. Colin, (ISBN 978-2-200-29127-3)
- ↑ Hans-Thies Lehmann, Le Théâtre postdramatique, L'Arche, (ISBN 978-2-85181-511-8)
- ↑ Yves Lavandier, La dramaturgie: l'art du récit: cinéma, théâtre, opéra, radio, télévision, bande dessinée, Les impressions nouvelles, (ISBN 978-2-87449-658-5)
Voir aussi
[modifier | modifier le code]Bibliographie
[modifier | modifier le code]- Yves Lavandier, La Dramaturgie, l'art du récit, Les Impressions nouvelles, 2019. (ISBN 978-2-87449-658-5)
- Joseph Danan, Qu'est-ce que la dramaturgie?, Actes Sud, (ISBN 978-2-7427-9064-7)
- Catherine Naugrette, Dramaturgie au présent, Presses Sorbonne Nouvelle, coll. « Registres » (no 14), 2010. (ISBN 9782878544770)
Articles connexes
[modifier | modifier le code]- Dramaturgie (littérature)
- Dramaturgie (cinéma)
- Liste alphabétique de dramaturges
- Liste de dramaturges par année de naissance
- Dramaturges par genre théâtral
Liens externes
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- Notices dans des dictionnaires ou encyclopédies généralistes :