Verne
Jules Verne
• 1828, Nantes. famille bourgeoise et conformiste
• Père juriste, mère issue d’une famille d’armateurs et de navigateurs.
• deuxième enfant d’une fratrie de cinq.
• école stricte catholique. Bon élève. Le cadre lui déplaît.
• Il se réfugie dans la lecture de récits d’aventure, d’atlas, écrit des
poèmes et des petits textes de fiction.
• Il passe de longs moments à contempler la Loire et le départ des
bateaux. Dans ses Mémoires, il écrira que son enfance a été bercée
par le « mouvement maritime d’une grande ville de commerce ».
formation
• Il veut devenir écrivain et marin (comme son grand frère)
• Mais son père l’inscrit en droit. Il réussit ses études.
• Mais il s’intéresse à la littérature et rencontre Victor Hugo et Alexandre
Dumas.
• Hommage à Hugo dans notre roman
Cette terrible scène du 20 avril, aucun de nous ne pourra jamais l’oublier. Je
l’ai écrite sous l’impression d’une émotion violente. Depuis, j’en ai revu le
récit. Je l’ai lu à Conseil et au Canadien. Ils l’ont trouvé exact comme fait,
mais insuffisant comme effet. Pour peindre de pareils tableaux, il faudrait
la plume du plus illustre de nos poètes, l’auteur des Travailleurs de la mer »
(seconde partie, chapitre XIX)
métier
• Il ne sera jamais juriste
• Il écrit 30 pièces de théâtre et en vit (1848-1860)
• En 1851, il rencontre Jacques Arago, l’auteur de Voyage autour du
monde, qui continue à voyager malgré sa cécité. Verne écrit désormais
des récits de voyages : il commence par se documenter sur les grands
explorateurs afin de donner à ses textes un aspect vraisemblable et
crédible.
• Dans Vingt mille lieues sous les mers :
Au récit que je fais de cette excursion sous les eaux, je sens bien que je
ne pourrai être vraisemblable ! Je suis l’historien des choses d’apparence
impossibles qui sont pourtant réelles, incontestables. Je n’ai point rêvé.
J’ai vu et senti ! (seconde partie, chapitre IX, p. 412)
Les récits « scientifiques »
• En 1859, un ami, Alfred Hignard, lui propose de faire avec son frère un voyage en
Ecosse. Jules Verne saisit l’occasion, prend des notes durant son voyage, qui lui
serviront de base de travail pour ses romans. Deux ans plus tard, Jules Verne
embarque pour la Norvège et manque la naissance de son fils Michel. « j’étais fait
pour être marin » écrit-il dans ses Mémoires.
• En 1861, l’éditeur PIERRE-JULES HETZEL refuse un premier manuscrit Voyage en
Angleterre et en Ecosse
• V propose Un voyage en l’air (fortement impressionné par les premières
photographies aériennes prises par Nadar en ballon au-dessus de Paris) : Hetzel
entrevoit un nouveau genre littéraire à inventer : le roman de vulgarisation
scientifique, qui aura pour vocation d’instruire le lectorat sur les inventions
techniques et technologiques de son époque. Jules Verne retravaille son manuscrit
initial : premier grand roman, Cinq semaines en ballon, paru en 1863. Le succès est
immense et immédiat : Jules Verne se fait un nom en France mais aussi à l’étranger.
Collaboration avec Hetzel
• Jules Verne signe un contrat d’exclusivité avec Hetzel, qui lui garantit un
confort financier mais aussi une cadence d’écriture plus que soutenue :
• Hetzel exige d’abord 2 puis 3 romans par an de son auteur.
• Les œuvres de Jules Verne sont publiées dans Le Magasin d’éducation
et de récréation, revue destinée à la jeunesse. La collaboration Verne-
Hetzel aboutira à la publication sur près de 40 ans des Voyages
extraordinaires, composés de 62 romans - dont Les Aventures du
capitaine Hatteras, Voyage au centre de la terre et Vingt mille lieues
sous les mers en 1868 - et de 18 nouvelles. Les éditions sont reliées et
illustrées.
reconnaissance littéraire
• documentation soigneuse et précise pour chaque roman.
• Verne devient membre de La Société des Auteurs et compositeurs
dramatiques en 1863 et en 1865 de La Société de géographie.
Vingt Mille Lieues sous les mers
• 6e roman de la collection des « Voyages extraordinaires »
• destiné au jeune public
• publié sous forme de feuilletons du 20 mars 1869 au 20 juin 1870
dans le Magasin d’éducation et de récréation édité par Pierre-Jules
Hetzel.
• Militant républicain, militant de l’Instruction publique, militant pour
les lois de Jules Ferry, Pierre-Jules Hertzel ouvre la voie du « roman
scientifique » à destination de la jeunesse.
• Le roman paraît enrichi de nombreuses illustrations dans une édition
cartonnée à partir de novembre 1871.
Le contexte historique Verne
• Révolution de 1830 : fin de la Restauration
• Revendications politiques libérales par l’insurrection : plus de liberté
pour la presse, plus de représentativité électorale, plus d’éducation
pour le peuple, plus de tolérance religieuse.
• 1830-1848 : Monarchie de Juillet, drapeau tricolore (avant drapeau
blanc), avènement de la bourgeoisie et du capitalisme. Aspiration
démocratique déçue. Précarité ouvrière (1831, puis en 1834, les
Canuts - les ouvriers de la soie lyonnais – luttent jusqu’à la mort pour
défendre les droits des travailleurs)
La IIe République 1848-1852
• 1848, nouvelle révolution suite à une crise économique.
• Louis-Philippe est renversé : journées insurrectionnelles, barricades
dans Paris, manifestations multiples.
• -> Le Printemps des peuples ou Printemps des révolutions. De la
France à toute l’Europe.
• En France, on revendique le suffrage universel masculin, la liberté de
la presse, le droit de grève, l’abolition de l’esclavage.
• V. Hugo est député et veut faire voter des lois contre la misère
Le 2nd Empire
• Louis-Napoléon Bonaparte, neveu de Napoléon Ier, est élu président
de la République le 11 décembre 1848.
• Louis-Napoléon Bonaparte fédère autour de lui un camp bonapartiste
et se voyant refuser – conformément à la Constitution de la Deuxième
République – le droit de se présenter aux élections pour un deuxième
mandat présidentiel, organise un coup d’Etat, le 2 décembre 1851.
• Un an plus tard, le Second Empire est proclamé : le suffrage universel
est bafoué, Louis-Napoléon Bonaparte devient empereur comme son
oncle.
Le contexte économique
• Le Second Empire sera marqué par de grands projets hygiénistes
(rénovation et assainissement de Paris par le Baron Haussmann)
• le développement de l’industrie
• la création de grandes banques
• l’essor des villes et du commerce
• mais aussi par une précarité toujours très grande de la classe ouvrière
• une restriction de la liberté de la presse.
• La révolution industrielle bat son plein ; le capitalisme s’impose comme
modèle socio-économique européen.
• Les droits sociaux en revanche progressent peu.
La IIIe République 1870
• Troubles révolutionnaires de la Commune en 1871
• La République s’impose : elle consolide les libertés publiques (droit
d’association et de réunion), réduit l’influence de l’Eglise dans le domaine de
l’éducation en rendant l’instruction publique gratuite, laïque et obligatoire (lois
Jules Ferry de 1881-1882), améliore les conditions de travail des ouvriers (droit
de grève)
• L’affaire Dreyfus : Jules Verne, malgré des idées libérales en matière éducative,
sera un fervent anti-dreyfusard antisémite.
• La question coloniale et celle du statut des indigènes : Jules Verne s’affiche
antiraciste et anticolonialiste. A l’occasion de l’Exposition coloniale de 1900 à
Paris, il critique les Anglais, accusés de génocide physique et culturel dans
leurs colonies.
Échos du contexte dans notre
roman
• Nemo, au large des côtes, dans son Nautilus, est l’homme de ce Printemps
des peuples (1848). Il est homme des révoltes, défenseur des opprimés et
des exploités.
• Au chapitre III de la deuxième partie, un misérable pêcheur indien manque
d’être dévoré par un requin alors qu’il tente de récolter des perles d’huîtres
pour survivre : « Cet Indien, monsieur le professeur, c’est un habitant du
pays des opprimés, et je suis encore, et, jusqu’à mon dernier souffle, je serai
de ce pays-là ! » (deuxième partie, chapitre III, p. 332). Une fois sauvé,
Nemo lui remet un sac plein de perles qui va assurer sa fortune. Aronnax se
demande qui est alors le capitaine Nemo : « Etait-il le champion des peuples
opprimés, le libérateur des races esclaves ? » (deuxième partie, chapitre
VIII, p. 396) .
Nemo vs Aronnax
Nemo à Aronnax : leçon de relativisme culturel :
« Des sauvages ! […] Et vous vous étonnez qu’ayant mis le pied sur une
des terres de ce globe, vous y trouviez des sauvages ? Des sauvages, où
n’y en a-t-il pas ? Et d’ailleurs, sont-ils pires que les autres, ceux que
vous appelez des sauvages ? »
(première partie, chapitre XXII, p. 254)
• Des « sauvages » ou des « naturels », les héros de Vingt Mille Lieues sous les
mers en croisent en Océanie.
« C’étaient bien de véritables Papouas, à taille athlétique, hommes de belle race,
au front large et élevé, au nez gros mais pas épaté, aux dents blanches »
(première partie, chapitre XXII).
• Conseil, le domestique du professeur Aronnax : « Et ces sauvages ? me
demanda Conseil. N’en déplaise à monsieur, ils ne me semblent pas très
méchants ! / - Ce sont pourtant des anthropophages, mon garçon. -On peut être
anthropophage et brave homme, répondit Conseil, comme on peut être
gourmand et honnête. L’un n’exclut pas l’autre » (première partie, chapitre XXII).
• Le gouvernement de l’île de Timor est présenté sans jugement : « Cette île [de
Timor] est gouvernée par des radjahs. Ces princes se disent fils de crocodiles,
c’est-à-dire issus de la plus haute origine à laquelle un être humain puisse
prétendre. Aussi, ces ancêtres écailleux foisonnent dans les rivières de l’île, et
sont l’objet d’une vénération particulière » (première partie, chapitre XXIII).
discours anticolonialiste Nemo
• Homme soucieux de liberté pour les peuples asservis.
• Les Indiens sont un peuple à libérer du joug anglais
• Il aide les révoltés patriotes de Crète contre les Turcs.
Une scène étrange intrigue le narrateur (II,6) : un plongeur – que le capitaine Nemo
connaît et appelle Nicolas – vient frapper à un hublot du Nautilus. Nemo sort des
lingots d’or d’un coffre-fort sans donner d’explication. Le Nautilus est alors dans les
eaux de l’archipel grec : c’est la révolte des Crétois contre la domination turque que
le capitaine Nemo soutient.
• Aronnax à propos de Nemo : « avant tout, il [Nemo] était resté un homme ! Son
cœur palpitait encore aux souffrances de l’humanité, et son immense charité
s’adressait aux races asservies comme aux individus ! » (II, chap 8).
ESSOR ET CULTE DE LA SCIENCE
• Jules Verne écrit à l’ère du positivisme triomphant d’Auguste Comte
(1798-1857).
• Positivisme : AU XIXe, le savoir ne peut plus se fonder sur des
spéculations métaphysiques et que seuls les faits d'expérience et
leurs relations peuvent être objets d'une connaissance certaine.
• Pour Comte, la question du « pourquoi » - question métaphysique -
doit être remplacée par la question du « comment » - question
physique qui permet d’établir les lois de la nature pour mieux la
dominer et l’exploiter.
La Révolution industrielle
• Progrès techniques et scientifiques qui modernisent le monde.
• L’électricité révolutionne les sciences et accélère les progrès : elle ne
se voit pas mais agit très bien. Cette énergie invisible, à laquelle on
prête les traits d’une fée, apparaît comme la solution à tout : elle
présente une durée de vie infinie, offre aux machines déjà existantes
un accroissement de puissance qui paraît illimité.
• Jules Verne la décrit comme « la chaleur, le mouvement, la vie en un
mot » (I, 12)
Innovations technologiques :
• En 1867, Exposition universelle de Paris : dernières machines à vapeur,
transports ferroviaires et maritimes (en 1821, le Savannah est le
premier bateau à vapeur à traverser Atlantique)
• A la fin du siècle, le moteur électrique, grâce à la machine de Gramme,
remplace le moteur à vapeur.
• Les travaux de Robert Fulton puis de l’ingénieur français Prosper-
Antoine Payerne permettent d’établir des premiers modèles de sous-
marins.
• Le premier sous-marin réellement opérationnel est le Gymnote de
1887, construit par les Français Henri Dupuy de Lôme et Gustave Zédé.
Long de 17m, il est propulsé par un moteur électrique de 50 chevaux,
atteint 8 noeuds en surface, 4 en plongée.
L’électricité
• L’usage de l’électricité se répand permettant à l’éclairage public et au
chauffage au gaz de s’installer dans les grandes villes.
• Le téléphone imaginé par l’Américain Bell en 1876 voit le jour, Edison
invente son ampoule électrique à filament.
• Sur le plan de la santé, Pasteur développe le vaccin contre la rage en
1885 ; Pierre et Marie Curie découvrent le radium.
• A Lyon, les frères Lumière organisent les premières projections
cinématographiques.
Mais Méfiance de V à l’égard du
progrès en //
• Conscient des incertitudes et des ambiguïtés du progrès.
• L’ivresse prométhéenne des savants est aussi un sujet de crainte : le savant peut
se rêver maître du monde mais peut aussi ne plus être maître de lui-même.
• Les hommes sauront-ils se montrer dignes de l’avenir inouï offert par la science ?
• S’il semble que la science puise résoudre les problèmes matériels et
technologiques, saura-t-elle résoudre les problèmes humains ?
• Le savant saura-t-il contrôler les conséquences sociales et les applications
pratiques de ses découvertes ?
• Le scientisme (la science expérimentale est la seule source fiable de savoir sur le
monde) entrevoit très tôt les dérives possibles et meurtrières du progrès.
Dans notre roman
• selon Aronnax, Nemo « ingénieur de premier ordre » (I,12)
• Nemo a un foi aveugle dans la science et la capacité de la science à
assurer le progrès de l’humanité. « Tout par la vapeur et par
l’électricité » ; « substituer à exploitation de l’homme par l’homme
l’exploitation du globe par l’humanité ».
• Deux titres de chapitres de la première partie de Vingt Mille Lieues
sous les mers « A toute vapeur » (chapitre VI) et « Tout par
l’électricité » (chapitre XII) font directement écho à ces préceptes.
Mission essentielle du scientifique
Dominer la nature en découvrant et domptant les zones inexplorées du
globe :
Nemo conquiert le pôle Sud (II,14)
exploiter de manière savante et réglée les ressources naturelles (les
« houillères sous-marines » de Nemo II,10)
L’admiration pour Lesseps professée par Aronnax (II,4) souligne encore
le culte voué à l’ingénieur ingénieux - comme ce Lessesps qui défend
l’utilité fondamentale du percement d’un canal pour relier directement
la mer Rouge à la Méditerranée sans contourner l’Afrique.
Le savant forge le monde à son image et selon ses besoins.
Merveilles technologiques
• Nemo « je me fie à mon Nautilus, puisque j’en suis à la fois le
capitaine, le constructeur et l’ingénieur ! » et son Nautilus avec « ses
plaques de tôle, imbriquées légèrement » ressemble « aux écailles qui
revêtent le corps des grands reptiles terrestres » (I, 13).
• Le savant comme Créateur connaît la tentation prométhéenne. Même
si Jules Verne met l’accent davantage sur le côté lumineux de Nemo et
de la science, il n’omet pas d’esquisser les faces plus sombres de
Nemo et donc le caractère potentiellement inquiétant du scientifique
- seul décideur de l’utilisation de ses inventions. Nemo est in fine
devenu ce terrifiant « archange de la haine » (II,21) qui pourrait
« cherch[er] des vengeances terribles » (I,14) pour étancher sa haine
de l’humanité.
Explorations maritimes
• La mer est un espace à parcourir et à conquérir.
• Moyen de s’enrichir : le commerce maritime est en plein essor. Le
port de Nantes est ainsi très actif à la naissance de Jules Verne.
• En 1859, les travaux de percement du canal de Suez débutent sous
direction de l’ingénieur français Ferdinand de Lesseps.
• Dix ans plus tard, ce canal permet de relier la mer Méditerranée à la
mer Rouge sans contourner l’Afrique – raccourci pour rejoindre les
Indes et les marchés d’Extrême-Orient bien plus rapidement. Un
nouvel axe majeur pour le commerce international est ouvert.
Découvertes de nouveaux territoires
• Explorateurs vont se lancer à la conquête des océans, des régions
polaires ou des îles lointaines.
• combler les cartes, les explorateurs veulent marquer de leur
empreinte le planisphère.
• « En ce temps-là, il restait beaucoup d’espaces blancs sur la Terre »
comme a pu l’écrire Joseph Conrad dans Au cœur des ténèbres, 1899).
Curiosité scientifique, désir d’aller percer le mystère de régions
encore inconnues, curiosité ethnographique – cohabitent avec des
préoccupations plus économiques – recherche de matières premières,
exploitation de ressources – et idéologiques – impérialisme européen.
Jules Dumont d’Urville
• En 1826, le Français Jules Dumont d’Urville part explorer l’Océanie et l’océan Pacifique à
bord de L’Astrolabe. Sa mission : retrouver le lieu exact du naufrage de La Pérouse à
Vanikoro.
• Dumont d’Urville revient avec des cartographies de côtes et d’îles, de nouveaux objets
culturels et des échantillons botaniques, zoologiques et géologiques.
• En 1837, il s’engage dans une nouvelle expédition à travers l’océan Antarctique et
aborde sur une terre à proximité du pôle Sud. Il la nomme Terre Adélie, en l’honneur de
son épouse Adèle.
• Les Européens se lancent à l’assaut des régions boréales en Arctique : le Russe
Chichagov essaie d’emprunter le passage Nord-est, une expédition d’envergure est
menée autour du Groenland par l’Anglais Ross.
• Au début du XXe siècle, l’Américain Peary rejoint le pôle Nord et le Norvégien
Amundsen pose le pied le premier au pôle Sud en 1911.
Dans notre roman I,19
• Nemo et Aronnax explorateurs.
• Le Nautilus navigue vers les archipels du Pacifique (I,19 : Clermont-Tonnerre, Tahiti, Tonga-
Tabou, Viti…).
• Aronnax se remémore les exploits des grands explorateurs passés sur ces traces avant lui.
• Les personnages approchent de Vanikoro, îlots où les vaisseaux de La Pérouse se sont
échoués :
• « il[le Nautilus] passa entre l’archipel de Tonga-Tabou, où périrent les équipages de l’Argo,
du Port-au-Prince et du duke of Portland, et l’archipel des Navigateurs, où fut tué le
capitaine de Langle, l’ami de La Pérouse. Puis il eut connaissance de l’archipel Viti, où les
sauvages massacrèrent les matelots de l’Union et le capitaine Bureau, de Nantes,
commandant de l’aimable Joséphine ». Aronnax est ému à l’approche de « Vanikoro » :
« [c]e nom fut magique. C’était le nom des îlots sur lesquels vinrent se perdre les vaisseaux
de La Pérouse».
• Aronnax raconte à Nemo l’expédition de Dumont d’Urville, parti sur les traces de La
Pérouse. En Europe, nul ne sait où La Pérouse a exactement péri. Nemo, lui, l’a découvert
et en instruit Aronnax.
Nemo conquérant de nouvelles
terres
• Le Nautilus navigue dans les mers antarctiques (II,13) et se rapproche du pôle Sud.
• Aronnax s’émerveille de la splendeur des paysages :
• « A quel degré m’émerveillaient les beautés de ces régions nouvelles, je ne saurais
l’exprimer. Les glaces prenaient des attitudes superbes. Ici, leur ensemble formait
une ville orientale, avec mes minarets et ses mosquées innombrables. Là, une cité
écroulée et comme jetée à terre par une convulsion du sol ».
• Le capitaine Nemo est le premier à fouler la terre antarctique du pôle Sud. Le 21
mars 1868, le capitaine Nemo s’empare de cette terre hostile, et plante un drapeau
« portant un N d’or écartelé sur son étamine » (II,14).
• « jusqu’ici, aucun être humain n’y a laissé la trace de ses pas ». Il faudra attendre
1911 et le Norvégien Amundsen pour qu’un être de chair et d’os et non de papier
foule le pôle Sud.
De la fiction avant tout
• Grands élans lyriques romantiques.
• L’enthousiasme qui transporte le professeur Aronnax, ébahi face aux merveilles inouïes
de la nature, se marque par une ponctuation expressive et des hyperboles très
présentes qui soulignent toute l’exaltation de l’être : « Quelle situation ! m’écriai-je.
Parcourir dans ces régions profondes où l’homme n’est jamais parvenu ! Voyez
capitaine, voyez ces rocs magnifiques, ces grottes inhabitées, ces derniers réceptacles
du globe, où la vie n’est plus possible ! » (II,11).
• Le rythme de la phrase est ample, ternaire : « […] quels monstres que ces poulpes,
quelle vitalité le Créateur leur a départie, quelle vigueur dans leurs mouvements,
puisqu’ils possèdent trois cœurs ! » (II,18).
• Le « je » dévoile ses sentiments et met son cœur à nu : face au pathétique spectacle
des cimetières sous-marins, il ne peut taire sa souffrance : « Ah ! quelle sinistre histoire
serait à faire que celle de ces fonds méditerranéens, de ce vaste ossuaire, où tant de
richesses se sont perdues, où tant de victimes ont trouvé la mort ! » (II,7).
Célébration de la nature
• « la mer n’est que le véhicule d’une surnaturelle et prodigieuse existence ; elle
n’est que mouvement et amour ; c’est l’infini vivant, comme l’a dit un de vos
poètes » (I,10).
• Personnifiée, elle vit et souffre comme un être vivant : « Voyez cet océan,
monsieur le professeur, n’est-il pas doué d’une vie réelle ? N’a-t-il pas ses
colères et ses tendresses ? » (I,18).
• Seules des images peuvent tenter d’approcher sa majesté : « A quel degré
m’émerveillaient les beautés de ces régions nouvelles, je ne saurais l’exprimer.
Les glaces prenaient des attitudes superbes. Ici, leur ensemble formait une
ville orientale, avec mes minarets et ses mosquées innombrables. Là, une cité
écroulée et comme jetée à terre par une convulsion du sol » (II,13).
Des personnages romantiques
• Héros habité par une mission, tout entier dévoué à sa cause.
• Aronnax « ma véritable vocation, l’unique but de ma vie, était de
chasser ce monstre inquiétant et d’en purger le monde » (I,3)
• Farragut, prêt à donner sa vie pour vaincre le monstre marin : « il
[Farragut] en délivrerait les mers, il l’avait juré. C’était une sorte de
chevalier de Rhodes, un Dieudonné de Gozon, marchant à la rencontre
du serpent qui désolait son île » (I,4).
Nemo héros romantique révolté
• Incarne la haine du monde et défie une société qu’il honnit.
• « archange de la haine » (II,21)
• justicier vengeur « Je suis le droit, je suis la justice ! me dit-il. Je suis l’opprimé, et voilà
l’oppresseur ! C’est par lui que tout ce que j’ai aimé, chéri, vénéré, patrie, femme, enfants,
mon père, ma mère, j’ai vu tout périr ! tout ce que je hais est là ! » (II,21).
• Séparé de la société humaine « Ce n’était pas une misanthropie commune qui avait
enfermé dans les flancs du Nautilus le capitaine Nemo et ses compagnons, mais une haine
monstrueuse ou sublime que le temps ne pouvait affaiblir » (II,21).
• silence et solitude de la nature : « Il fut évident pour moi que cette Méditerranée, resserrée
au milieu de ces terres qu’il voulait fuir, déplaisait au capitaine Nemo. Ses flots et ses brises
lui rapportaient trop de souvenirs, sinon trop de regrets. Il n’avait plus ici cette liberté
d’allure, cette indépendance de manœuvres que lui laissaient les océans, et son Nautilus se
sentait à l’étroit entre ses rivages rapprochés de l’Afrique et de l’Europe » (II,7).
• Individu autonome, maître de son destin : « Non seulement il s’était mis en dehors des lois
humaines, mais il s’était fait indépendant, libre, dans la plus rigoureuse acception du mot,
hors de toute atteinte » (première partie, chapitre X, p. 118).
Verne transfigure son personnage
• « Alors le capitaine Nemo grandissait démesurément dans ce milieu
étrange. Son type s’accentuait et prenait des proportions
surhumaines. Ce n’était plus mon semblable, c’était l’homme des
eaux, le génie des mers » (II,22).
• « Le capitaine Nemo était devant moi, mais je ne le reconnus pas. Sa
physionomie était transfigurée. Son oeil, brillant d’un feu sombre, se
dérobait sous son sourcil froncé. Ses dents se découvraient à demi.
Son corps raide, ses poings fermés, sa tête retirée entre les épaules,
témoignaient de la haine violente que respirait toute sa personne »
(I,23).
Roman d’aventure
• En vogue au XIXe siècle, les romans d’aventures, souvent publiés sous
la forme de feuilletons dans les journaux, permet entretenir la
curiosité du public et maintenir le suspense.
• C’est le cas de Vingt Mille Lieues sous les mers, publié de mars 1869 à
juin 1870 dans le périodique de Pierre-Jules Hetzel, « Le Magasin
d’Education et de Récréation ».
Roman d’aventure
• L’action - expédition et traque lancées contre un « monstre »
• les péripéties et les rebondissements dramatiques se multiplient
(combat contre les poulpes, emprisonnement dans les glaces…)
• les personnages frôlent ainsi souvent la mort mais sortent finalement
toujours victorieux (bataille contre l’orage ou le navire anglais).
• L’absence de femmes est aussi une des caractéristiques du roman
d’aventures : on y exalte une communauté masculine, fondée sur le
courage et la défense d’un même idéal (bravoure de Nemo et de son
équipage face au danger).
Une odyssée : référence à Homère
• Le nom même du capitaine –Nemo – en latin « personne ». Pseudonyme
employé par Ulysse dans l’Odyssée pour dissimuler son identité au cyclope
Polyphème et parvenir à la terrasser.
• Tout comme dans l’Odyssée, un héros et ses compagnons entament un long
périple dangereux et aventureux en mer : la traque du « monstre » marin,
l’assaut de squales ou de requins, le passage de cap périlleux, l’enserrement
dans un récif de corail ou dans la banquise, la Papouasie et ses « naturels »
cannibales…autant de dangers auxquels les héros réchappent grâce à leur
courage ou leur ruse.
• Homère est aussi cité explicitement dans le roman car Ned Land, le harponneur
est comparé à un « Homère canadien » (I,4) car, comme le poète grec, il sait
conter à merveille ses combats contre les monstres.
Odyssée riche d’enseignements
• Encyclopédie d’éducation (optique, vents, ictyologie, description des
grands fonds marins…).
• Amitié et solidarité face à l’adversité (Conseil et Land partagent leur
oxygène pour sauver Aronnax)
• Maîtrise de la peur et dépassement de ses limites (Aronnax sort en
scaphandre dans la forêt de Crespo malgré sa peur des requins)
• Ouverture d’esprit (découverte culinaire et sensibilité accrue à la
question écologique)
• Remise en question d’opinions culturelles (épisode en Papouasie et
confrontation aux « naturels » et autres « sauvages »).
ROMAN SCIENTIFIQUE OU
ROMAN DE SCIENCE-FICTION ?
• La science-fiction est en avance sur son temps, anticipe et imagine le futur en
extrapolant les données de la science ou de la technologie.
• Verne n’invente pas mais imagine des perfectionnements d’inventions déjà existantes :
• un prototype de sous-marin – le Nautilus imaginé par l’ingénieur américain Robert
Fulton au tournant des XVIIIe et XIXe siècles – est financé en 1800 en France par
Bonaparte.
• Les modèles de scaphandres à casque – non alimentés en air de surface mais par une
réserve d’air comprimé – sont fabriqués en France à partir de 1864 par Rouquayrol-
Denayrouze.
• La vitesse de déplacement phénoménale du Nautilus est rendue possible par son
moteur électrique. Anticipation du canal de Suez (II,4), projet commencé en 1859 et qui
ne s’achèvera qu’en 1869 sous l’impulsion de l’ingénieur français Lesseps.
Roman scientifique
• Jules Verne – conformément au projet de son éditeur Hetzel –
souhaite développer le goût pour la science et écrire un roman de la
science.
• L’information scientifique donnée dans Vingt Mille Lieues sous les
mers est encyclopédique :
• ictyologie, géologie, mathématique, mécanique, physique,
thermodynamique, sociologie, ethnographie...
• le cycle du savoir doit être entièrement parcouru par le découvreur.
Jules Verne se documente abondamment pour fournir des
descriptions d’une précision extrême.
L’ictyologie
• L’ictyologie est une science bien établie.
• Le monde sous-marin a été étudié par des naturalistes comme « le Marseillais
Peysonnel » (I,24) ou Lacépède « véritables algues encroûtées dans leurs sels
calcaires, que les naturalistes, après de longues discussions, ont définitivement
rangées dans le règne végétal » (I,24)
• le « scorphène » qui, « [d]ans le quatre-vingt-neuvième genre des poissons
classés par Lacépède, […] appartient à la seconde sous-classe des osseux » (II,1).
• Conseil, le domestique d’Aronnax, est le grand classificateur en chef du récit :
s’il ne sait pas reconnaître les poissons, il sait les classer. Par conséquent, quand
le sous-marin Nautilus s’enfonce dans l’océan, c’est un poisson (un « nautilus »
est un mollusque céphalopode marin dont la coquille s’enroule en spirale, qui
descend dans le livre des poissons.
Un roman qui rend vivant, qui donne
à voir
• Jules Verne a une qualité : rendre visuel ce qui est expliqué dans les manuels de façon
purement théorique.
• La posture d’Aronnax derrière le hublot du Nautilus est représentative de cette
démarche : on ouvre les volets, on s’installe dans un point de vue et on découvre et
observe, à travers les vitres du Nautilus, avec le narrateur, le majestueux spectacle de
la nature : « Que d’heures charmantes je passai ainsi à la vitre du salon ! Que
d’échantillons nouveaux de la flore et de la faune sous-marines j’admirais sous l’éclat
de notre fanal électrique ! » (II,4).
• « [d]es fongies agariciformes, des actinies de couleur ardoisée, , entre autres le
thalassianthus aster, des tubipores disposés comme des flûtes et n’attendant que le
souffle du dieu Pan, des coquilles particulières qui s’établissent dans les excavations
madréporiques » (II,4) : énumération, termes techniques, comparaisons et notations
chromatiques… autant de moyens stylistiques au service d’un pittoresque scientifique.