La formation de l’esprit scientifique
Prof. El Anbi Adil
Semestre 3_2022
Gaston Bachelard
La préscientifique: cette période qui s'étendrait de l'Antiquité au XVIII siècle,
est caractérisée par l'absence de rupture entre l'expérience commune et
l'expérience scientifique et par le caractère empirique de l'objet scientifique en
continuité avec les apparences « on pense comme on voit», c'est-à-dire de façon
substantialiste, avec un regard fasciné par la chose et prisonnier de l'imagination,
des idées générales et des concepts immuables.
La scientifique: Bachelard situe cet état entre la fin du XVIII siècle et le début
du XX siècle. Il est marqué par le divorce avec la connaissance commune. La
raison édifie ses premières constructions et la pensée scientifique se différencie de
son passé préscientifique par sa marche vers une abstraction croissante où le
réalisme élémentaire devient obstacle à l'effort de rationalisation.
Le nouvel esprit scientifique (à partir de 1905), "au moment où la relativité
einsteinienne vient déformer des concepts primordiaux que l'on croyait à jamais
immobiles. A partir de cette date, la raison multiplie les objections, elle dissocie et
réapparente les notions fondamentales, elle essaie les abstractions les plus
audacieuses.
Discours préliminaire
« on ne saurait aborder une pensée scientifique à blanc, avec un esprit
non préparé, sans accomplir pour soi-même la révolution scientifique
que signe la pensée nouvelle comme un progrès de l'esprit humain, sans
assumer le moi social de la culture ».
Gaston Bachelard, Le matérialisme rationnel, p. 76.
Les trois états de l’esprit scientifique
A. L'état concret où l'esprit s'amuse des premières images du phénomène et s'appuie sur une littérature
philosophique glorifiant la nature, chantant curieusement à la fois l'unité du monde et sa riche diversité.
B. L'état concret-abstrait où l'esprit adjoint à l'expérience physique des schémas géométrique et s'appuie
sur une philosophie de la simplicité. L'esprit est encore dans une situation paradoxale : il est autant plus sûr
de son abstraction que cette abstraction est plus clairement représentée par une intuition sensible.
C. L'état abstrait où l'esprit entreprend des informations volontairement soustraites à l'intuition de l'espace
réel, volontairement détachées de l'expérience immédiate et même en polémique ouverte avec la réalité
première, toujours impure, toujours informe.
« Quand on cherche les conditions psychologiques des progrès de la science, on
arrive bientôt à cette conviction que c'est en termes d'obstacles qu'il faut poser le
problème de la connaissance scientifique. Et il ne s'agit pas de considérer des
obstacles externes, comme la complexité et la fugacité des phénomènes, ni
d'incriminer la faiblesse des sens et de l'esprit humain : c'est dans l'acte même de
connaître, intimement, qu'apparaissent, par une sorte de nécessité fonctionnelle, des
lenteurs et des troubles. C'est là que nous montrerons des causes de stagnation et
même de régression, c'est là que nous décèlerons des causes d'inertie que nous
appellerons des obstacles épistémologiques. »
Gaston Bachelard, La formation de l’esprit scientifique, 1934.
Formation de l’esprit scientifique
Un obstacle au sens de Bachelard fait avancer la science ou au moins
l’esprit scientifique.
Un obstacle d’origine épistémologique est consubstantiel à la notion
étudiée. Il ne peut pas être évité. Il faut en prendre conscience et
l’éliminer par une compréhension différente.
Formation
Formation de l’esprit
de l’esprit scientifique
scientifique
Un obstacle épistémologique est une connaissance, un savoir ou une conception
… mais pas une difficulté, une question, ou un manque de connaissances
Cette connaissance procure des réponses « adaptées » à un certain contexte
assez familier.
Mais hors de ce contexte elle engendre des erreurs, des réponses « évidentes »
mais fausses, des contradictions…
Formation de l’esprit scientifique
Formation de l’esprit scientifique
La seule solution doit être l’abandon de cette connaissance, même dans le domaine
où elle était en usage, et son remplacement par une autre plus appropriée.
Ce remplacement est difficile à cause de la persistance des avantages que l’obstacle
avait procuré
Il ne suffit pas de posséder une connaissance meilleure pour que celle qui
faisait obstacle disparaisse, il faut l’identifier, la renier explicitement et incorporer
sa négation aux connaissances nouvelles.
Néanmoins elle tend à réapparaître de façon intempestive et opiniâtre.
Formation
Formation de l’esprit
de l’esprit scientifique
scientifique
Savoir poser des problèmes:
« Avant tout, il faut savoir poser des problèmes. Et quoi qu'on dise, dans
la vie scientifique, les problèmes ne se posent pas d'eux-mêmes. C'est
précisément ce sens du problème qui donne la marque du véritable
esprit scientifique. »
Bachelard. G., la formation de l’esprit scientifique, p. 17.
Formation de l’esprit scientifique
Pour tout esprit scientifique en formation souhaitant lutter
contre les obstacles épistémologiques, Bachelard préconise quatre
impératifs : réaliser une catharsis intellectuelle et affective, réformer
son esprit, refuser tout argument d'autorité et laisser sa raison
inquiète.
Formation
Formation de l’esprit
de l’esprit scientifique
scientifique
• Peut sûrement dire qu'une tête bien faite est malheureusement une tête fermée. C'est
un produit d'école.
• La tête bien faite doit alors être refaite. Elle change d'espèce, une refonte totale du
savoir.
• Le progrès scientifique marque ses plus nettes étapes en abandonnant les facteurs
philosophiques d'unification facile tels que l'unité d'action du Créateur, l'unité de plan
de la Nature, l'unité logique. En effet, ces facteurs d'unité, encore agissants dans la
pensée préscientifique du XVIIIe siècle, ne sont plus jamais invoqués.
Formation
Formation de l’esprit
de l’esprit scientifique
scientifique
• L'histoire, dans son principe, est en effet hostile à tout jugement normatif. Et
cependant, il faut bien se placer à un point de vue normatif, si l'on veut juger de
l'efficacité d'une pensée. Tout ce qu'on rencontre dans l'histoire de la pensée
scientifique est bien loin de servir effectivement à l'évolution de cette pensée
• L'épistémologue doit donc trier les documents recueillis par l'historien. Il doit
les juger du point de vue de la raison et même du point de vue de la raison
évoluée, car c'est seulement de nos jours, que nous pouvons pleinement juger
les erreurs du passé spirituel
Formation
Formation de l’esprit
de l’esprit scientifique
scientifique
• C'est sur l'axe expérience-raison et dans le sens de la rationalisation que se
trouvent à la fois le risque et le succès.
• Il n'y a que la raison qui dynamise la recherche, car c'est elle seule qui suggère au
delà de l'expérience commune (immédiate et spécieuse) l'expérience scientifique
(indirecte et féconde). C'est donc l'effort de rationalité et de construction qui doit
retenir l'attention de l'épistémologue.
Les obstacles épistémologiques
• L’expérience immédiate
• La connaissance générale
• L’obstacle verbal
• La connaissance pragmatique
• L’obstacle substantialiste
• L’obstacle animiste
• La libido
Le premier obstacle: l’expérience première
« Toute connaissance première constitue un obstacle avec lequel il faut
commencer par rompre .»
Bachelard, La formation de l’esprit scientifique (1938)
C’est de cette lacune que naissent des solutions aussi
expéditives que simplistes.
Face au réel, ce qu'on croit savoir clairement offusque ce
qu'on devrait savoir. Quand il se présente à la culture
scientifique, l'esprit n'est jamais jeune. Il est même très vieux,
car il a l'âge de ses préjugés.
« Accéder à la science, c'est, spirituellement, rajeunir, c'est
accepter une mutation brusque qui doit contredire un passé. »
Bachelard, G., La formation de l'esprit scientifique, p. 14
Le premier obstacle: l’expérience première
« La science dans son besoin d’achèvement comme dans son principe,
s’oppose absolument à l’opinion. S’il lui arrive, sur un point particulier,
de légitimer l’opinion, c’est pour d’autres raisons que celles qui fondent
l’opinion; de sorte que l’opinion a, en droit, toujours tort. L’opinion pense
mal; elle ne pense pas. […] On ne peut rien fonder sur l’opinion : il faut
d’abord la détruire. Elle est le premier obstacle à surmonter. »
Bachelard. G., La formation de l’esprit scientifique, (1938),
LeLepremier
premierobstacle:
obstacle:l’expérience
l’expériencepremière
première
• C'est l'expérience placée avant et au-dessus de la critique qui, elle, est
nécessairement un élément intégrant de l'esprit scientifique. Puisque la critique n'a
pas opéré explicitement, l'expérience première ne peut, en aucun cas, être un appui
sûr.
• L'esprit scientifique doit se former contre la Nature, contre ce qui est, en nous et
hors du nous, l'impulsion et l'instruction de la Nature, contre l'entraînement naturel,
contre le fait coloré et divers.
• Il ne peut s'instruire devant la Nature qu'en purifiant les substances naturelles et
qu'en ordonnant les phénomènes brouillés
Le premier obstacle: l’expérience première
• mettre la culture scientifique en état de mobilisation permanente, remplacer le savoir
fermé et statique par une connaissance ouverte et dynamique, [19] dialectiser toutes
les variables expérimentales, donner enfin à la raison des raisons d'évoluer.
• La première expérience ou, pour parier plus exactement, l'observation première est
toujours un premier obstacle pour la culture scientifique.
• En effet, cette observation première se présente avec un luxe d'images ; elle est
pittoresque, concrète, naturelle, facile. Il n'y a qu'à la décrire et à s'émerveiller.
La connaissance générale comme obstacle à la connaissance scientifique
• Cette science du général est toujours un arrêt de l'expérience, un échec de l'empirisme inventif.
• Il y a en effet une jouissance intellectuelle dangereuse dans une généralisation hâtive et facile.
• Exemple: Aristote enseignait que les corps légers, fumées et vapeurs, feu et flamme,
rejoignaient à l'empyrée leur lieu naturel, tandis que les graves cherchaient naturellement la
terre.
• nous pourrons montrer que la recherche hâtive du général conduit le plus souvent à des
généralités mal placées.
La connaissance générale comme obstacle à la connaissance scientifique
La connaissance générale comme obstacle à la connaissance scientifique
À la base de la mécanique : tous les corps tombent. À la base de l'optique
: tous les rayons lumineux se propagent en ligne droite. À la base de la biologie
: tous les êtres vivants sont mortels. On mettrait ainsi, au seuil de chaque
science, de grandes vérités premières, des définitions intangibles qui éclairent
toute une doctrine.
« La généralité immobilise la pensée, que les variables relatant
l'aspect général portent ombre sur les variables mathématiques
essentielles. »
La connaissance générale comme obstacle à la connaissance scientifique
« En effet, d'après nous, la richesse d'un concept scientifique se mesure
à sa puissance de déformation. Cette richesse ne peut s'attacher à un
phénomène isolé qui serait reconnu de plus en plus riche en caractères. »
Bachelard. G., p. 70
La connaissance générale comme obstacle à la connaissance scientifique
• Il est d'ailleurs très remarquable que, d'une manière générale, les
obstacles à la culture scientifique se présentent toujours par paires.
• Mais il nous faut légitimer notre invention : nous pensons alors notre
phénomène en critiquant le phénomène des autres
• le danger de l'explication par l'unité de la nature, par l'utilité des
phénomènes naturels.
L’obstacle verbal
« considérer un cas où une seule image, ou même un seul mot, constitue toute l'explication. »,
p. 84.
Ce qui nous trompe, c'est que le même mot à la fois désigne et explique. La
désignation est la même ; l'explication est différente
une image généralisée, exprimée par un seul mot, leitmotiv d'une intuition sans valeur.
« …à mettre un mot à la place d'une explication : Il s'agit bien de l'obstacle verbal ». p.73
Par exemple, au téléphone correspondent des concepts qui diffèrent totalement pour l'abonné,
pour la téléphoniste, pour l'ingénieur, pour le mathématicien préoccupé des équations
différentielles du courant [18] téléphonique
L’obstacle verbal
• Une explication verbale par référence à un substantif chargé
d'épithètes, substitut d'une substance aux riches puissances.
• Une doctrine de l'abstraction cohérente a besoin d'un plus grand
détachement des images primitives.
L’obstacle verbal
Marquer l'obstacle verbal, c'est-à-dire la fausse explication obtenue à
l'aide d'un mot explicatif, par cet étrange renversement qui prétend
développer la pensée en analysant un concept au lieu d'impliquer un
concept particulier dans une synthèse rationnelle.
L’obstacle verbal
L'image de l'éponge a paru suffisante au 18ème siècle pour
expliquer des phénomènes physiques divers (la spongiosité de l'air, le
fluide électrique). De même la notion de « pore » et les images
associées ont été à la base des propriétés fondamentales de la matière,
empêchant tout autre regard sur celle-ci.
L’obstacle verbal
Comme obstacles de la pensée scientifique, des habitudes toutes verbales.
Pauvre mot d'éponge :
« Permet d'expliquer les phénomènes les plus variés. »
Bachelar. G., La formation de l’esprit scientifique. P. 84
On croit expliquer et reconnaître ces phénomènes. Avec cette explication, on aboutit à une
considération erronée, à une fausse explication obtenue à l'aide d'un explicatif. La fonction de
l'éponge est tellement évidente, claire et distincte, qu'on ne sent pas du tout le besoin de
l'expliquer »
L’obstacle verbal
On sait qu’elle a la propriété d’absorber les liquides, mais peut-elle expliquer
pour autant les propriétés de l’eau ou de l’air? C’est pourtant grâce à cette
douteuse analogie spongieuse que de grands esprits, tels Descartes, Réaumur ou
Franklin, ont prétendu élucider les phénomènes de condensation et de
raréfaction, fréquents en physique ou en chimie.
« Ici, dit-il, l’air et l’eau n’agissent que comme éponges; car un corps n’en
refroidit un autre qu’il touche, qu’en absorbant le fluide igné qui s’en échappe. »
L'obstacle animiste
Comme son nom l’indique, il consiste dans l’animation
artificielle du non-vivant. Ainsi, rappelle Bachelard (La Terre et les
rêveries de la volonté, 1948), au XVIIe siècle, on se mit à considérer
notre boule bleue comme un organisme, un peu sur le modèle du corps
humain. donnant vie à des objets inanimés
Cette forme de vitalisme a été aujourd’hui ressuscitée par
l’excentrique climatologue britannique James Lovelock, qui considère
la planète comme un immense système physiologique capable
d’autorégulation : c’est cette sorte de superorganisme qu’il appelle
poétiquement l’hypothèse Gaïa, en référence au nom de la Terre dans la
mythologie grecque.
L'obstacle animiste
En donnant vie à des objets inanimés, ou encore en
prêtant des intentions à des entités abstraites telles le hasard,
l’obstacle animiste rend difficile leur juste compréhension.
[...] on croira qu’il existe des numéros chanceux, des jours plus
favorables (« C’est mon jour de chance ») ou des
combinaisons gagnantes, alors que tout est fonction de simples
probabilités mathématiques.
L'obstacle animiste
• « le fœtus n'est pas le produit de ses parents ; il est le produit du
monde entier, ce sont toutes les forces de la nature qui concourent à sa
formation
CUVIER G., Histoire des Sciences naturelles depuis leurs origines jusqu'à nos jours, 5 vol., Paris,
1844-1845, tome IV, p. 277.
Gaïa: hypothèse scientifique postulant que l’interaction de l’ensemble
des organismes vivants maintiendrait des conditions optimales à la vie
sur Terre.
Merci pour votre attention