les avatars du temps dans la trilogie de
Samuel Beckett
Oh les beaux jours
Fin de partie
En attendant Godot
SOMMAIRE
Introduction
Le temps linéaire et ses implications sur l’oeuvre
Le temps cyclique, élément de destruction narrative
Le temps objective et le temps subjectif
Le temps et la mémoire
Le temps fragmentaire
Conclusion
« un monstre bicéphale de damnation et de salut»
Beckett, Samuel, Proust, Paris, Minuit, 1990, p. 21.
Dans quelle mesure le
temps chez Beckett inscrit-il
sa trilogie dans la sphère de la
modernité ?
Temps Salut
ESTRAGON. - Du moment qu'on est prévenus.
VLADIMIR. - On peut patienter.
ESTRAGON. - On sait à quoi s'en tenir.
VLADIMIR. - Plus d'inquiétude à avoir.
ESTRAGON. - II n'y a qu'à attendre.
.
L’attente de Godot est une métaphore de la
quête humaine d’un sens ou d’un Salut
extérieur. Les personnages se consolent en
se disant qu’ils sont « prévenus », mais cette
certitude est vide : ils ne savent pas quand,
ni si Godot viendra.
Temps damnation
Le temps linéaire
« Dans le cas d'une conception linéaire, le temps
s'oriente de façon irréversible vers l'avenir, que ce soit
dans le sens du progrès ou du déclin ; le retour en arrière,
la répétition du passé sont exclus »
“ Willie invisible. Winnie enterrée jusqu’au cou, sa toque sur
“ Enterrée jusqu’au-dessus de la taille dans le la tête, les yeux fermés. La tête, qu’elle ne peut plus tourner,
mamelon, au centre précis de celui-ci, WINNIE.” ni lever, ni baisser, reste rigoureusement immobile et de face
pendant toute la durée de l’acte. Seuls les yeux sont mobiles.”
le temps linéaire, une marche
vers la mort!
la condition humaine le poids du temps
Fragilité Enfouissement
Immobilisation Anéantissement par le temps
Winnie, figure universelle la soumission au temps
dégénérescence corporelle loi destructrice
acte
premier “Ne parlons plus de ça. (Il tire sur la
corde.) Debout ! (Un temps.) Chaque
fois qu'il tombe il s'endort. (Il tire sur
la corde.) Debout, charogne! (Bruit de
Lucky qui se relève et ramasse ses
affaires. Pozzo tire sur la corde.)
Arrière ! (Lucky entre à reculons.)
Arrêt ! (Lucky s'arrête.)
Tourne !.............(il regarde sa montre)
acte deuxième
Entrent Pozzo et Lucky. Pozzo est devenu aveugle. Lucky chargé comme au premier
acte. Corde comme au premier acte, mais beaucoup plus courte, pour permettre à
Pozzo de suivre plus commodément. Lucky coiffé d'un nouveau chapeau.
L’aveuglement
l’obscurité et le vide existentiel
comme métaphore
la condition
Grandeur/vulnérabilité fondamentale
humaine mise à nu
Une illustration de
La transformation est soudaine. absence de sens
l’absurde
L'éphémérité des
hiérarchies humaines Basculement des rôles
VLADIMIR. - Avant de partir, dites-lui de
chanter.
Pozzo. - A qui ?
VLADIMIR. - A Lucky.
Pozzo. - De chanter ?
VLADIMIR. - Oui. Ou de penser. Ou de
réciter.
Pozzo. - Mais il est muet.
VLADIMIR. - Muet !
Pozzo. - Parfaitement . Il ne peut même pas
gémir.
Le mutisme de Lucky
La mort, horizon
inévitable crise du langage
L’épuisement
silence: approche face au temps
vers fin Ipsum
l’humanité confrontée
parler= se taire à l’absurdité
«Les personnages de Beckett accomplissent le
voyage vers la mort, même s’ils n’en ont pas
conscience.»
Trovato Vincent, La mémoire du temps chez Proust et Beckett, p.55
le temps cyclique
«L'autre régime est fondé sur l'idée de l'éternel retour
popularisée par Mircea Eliade, l'historien des religions ;
c'est une conception cyclique du temps, avec une répétition
des mêmes événements au bout d'une période déterminée »
Philippe Descola, L'Écologie des autres. L'anthropologie et la question de la nature.
(1)Répétition
(2)Négation du éternelle( ni début, ni
progrès( retour à l’état fin, cycles naturels )
initial)
Temps
cyclique
(3)Enferme l’individu
( prison temporelle)
(
La répétition comme structure du temps cyclique
WINNIE. — (Fixant le zénith.) Encore une journée divine. (Un temps. Elle
ramène la tête à la verticale, regarde devant elle. Un temps. Elle joint les
mains, les lève devant sa poitrine, ferme les yeux. Une prière inaudible
remue ses lèvres, cinq secondes. Les lèvres s’immobilisent, les mains restent
jointes. Bas.) Jésus-Christ Amen. (Les yeux s’ouvrent, les mains se
disjoignent, reprennent leur place sur le mamelon. Un temps. Elle rejoint de
nouveau les mains, les lève de nouveau devant sa poitrine Une arrière-
prière inaudible remue de nouveau ses lèvres, trois secondes. Bas.)
La répétition comme structure du temps cyclique
● Monotonie (chaque jour semble identique au
«Encore une journée divine» précédent)
● (encore )continuité sans nouveauté
● Rythme, cycle immuable: structure son
Mouvements mécanique
quotidien
(prières répétitives)
● Masquer l’absence de but ou de finalité
Perception cyclique du temps: - de progrès - de finalité +
reproduction insignifiante
Winnie tente de donner un sens à son existence (des rituels vides,
dans un cadre où le temps est stagnant.
Structure classique
Premier acte
personnages / le contexte / informe
Deuxième acte 1 le spectateur( situations
La problématique et les 2
antérieurs)
réactions des
personnages. Troisième acte
3 montée dramatique, l’action
s’engage de plus en plus dans une
4 impasse.
Quatrième acte
Cinquième acte:
5
l’apogée, le personnage principale
le dénouement. Règlement de la
est dans une impasse
situation problématique
.
Phèdre
Acte I : Acte IV : Acte V : Le
Acte II : Le Acte III : Le
L’exposition nœud retournement La crise dénouement
-L’amour interdit de Hippolyte meurt, tué par
-Le dilemme de Phèdre: -Le retour de Thésée Phèdre est déchirée
un monstre marin
Phèdre pour En avouant son amour, aggrave la situation de par la culpabilité.
réalisant ainsi la
Hippolyte. elle transgresse les Phèdre. Hippolyte, décide de
malédiction de Thésée.
normes morales. - Oenone, accuse partir avec Aricie,
-La rivalité politique mais il est condamné Phèdre, avoue la vérité à
Hippolyte auprès de
entre Hippolyte et -force destructrice et par la malédiction de Thésée avant de se
Thésée d’avoir tenté de
Aricie. Thésée suicider.
une source de honte. séduire sa belle-mère.
-L’incertitude sur le Aricie est laissée seule,
- Thésée maudit son fils privée d’Hippolyte,
sort de Thésée.
en invoquant Neptune Thésée est accablé par le
poids de ses erreurs.
CLOV — Vous voulez donc tous que HAMM. — Tu me quittes quand
je vous quitte ? même:
HAMM. — Bien sûr. CLOV. — J'essaie.
CLOV. — Alors je vous quitterai. Structure
HAMM. — Tu ne peux pas nous
quitter. narrative
CLOV. — Alors je ne vous quitterai cyclique
pas
HAMM. — Bon, va-t'en. (Il renverse la tête contre le dossier du fauteuil, reste
immobile. Clov ne bouge pas. Il pousse un grand soupir. Hamm se redresse.)
Je croyais que je t'avais dit de t'en aller.
CLOV. — J'essaie. (Il va à la porte, s'arrête.) Depuis ma naissance.
Une ouverture et une fermeture qui se rejoignent
Des énoncés itératifs: boucle narrative où rien ne commence ni ne se
termine véritablement.
Les notions de « fin » et de « début » perdent leur sens dans un monde
où le temps et les actions sont stagnants.
Cette structure cyclique reflète l’absurdité d’une
existence sans progression, où toute finalité est illusoire.
Parallèle avec Sisyphe
L'exécution des tâches inutiles et
mécaniques.
Cette répétition souligne une
existence dépourvue de progrès
ou de transcendance.
Une scène d'exposition paradoxale
l’attente L'ambiguïté du
Une clôture/ l’entrée d’une fin futur/doute sur
en action paradoxale possibilité d'une
incertaine
fin
"Fini, c'est fini, ça va finir, ça va peut-être finir."
● La stagnation et l’attente sans fin de la fin.
● La répétition d’une même idée, avec des variations légères, reflète
l’incertitude et l’indécision face à la notion de fin.
● Conception de fin est très ambiguë, on ne sait pas exactement si la
fin va arriver, parce que Clov passe de la certitude à l'hypothèse
dans la même phrase .
Dénouement : Une fin identique au début
HAMM. — C'est nous qui nous remercions. (Un temps. Clov va â la porte.) Encore
une chose. (Clov s'arrête.) Une dernière grâce. (Clov sort.)[.........].(Il essaie de
déplacer le fauteuil en prenant appui sur la gaffe. Pendant ce temps entre Clov.
Panama, veston de tweed, imperméable sur le bras, parapluie, valise. Près de la
porte, impassible, les yeux fixés sur Hamm, Clov reste immobile jusqu'à la fin.
Hamm renonce.)
Ce non-dénouement souligne l’échec de toute finalité. La pièce pourrait
recommencer immédiatement après sa fin, comme un cycle sans issue.
Beckett déconstruit ici l’idée de clôture narrative, plongeant les spectateurs
dans une expérience de l’éternel retour.
«En attendant Godot introduit une singulière structure cyclique :
le mouvement et le rythme dialogué marquent un retour
perpétuel vers le point de départ. Le monde de Godot est
totalement investi par cette forme statique, paralysie
universelle, où les personnages se réfugient dans la répétition,
dans une gestuelle mécanique.»
Trovato Vincent, La mémoire du temps chez Proust et Beckett, p.55
HAMM. — Quel temps fait-il ?
CLOV. — Le même que d'habitude.
La question de Hamm exprime une recherche implicite de
changement ou de nouveauté.
La réponse de Clov détruit cette possibilité en affirmant
l’immobilité et la monotonie du temps.
Mascarade ou d’illusion où les personnages
rejouent des rôles sans but réel.
La comédie
CLOV. — Pourquoi
cette comédie, tous les Lucide sur l’inutilité de ces
répétitions,mais il y participe
jours ? malgré tout,
HAMM.— La
routine. On ne sait La routine comme mécanisme de survie
jamais. La
routine
Cette phrase ouvre une dimension
d’incertitude ou d’espoir minimal du
changement.
ESTRAGON. - Mais la nuit ne tombe pas.
VLADIMIR. - Elle tombera tout d'un coup, comme hier.
ESTRAGON. - Puis ce sera la nuit.
VLADIMIR. - Et nous pourrons partir.
ESTRAGON. - Puis ce sera encore le jour. (Un temps.) Que faire, que faire ?
Estragon et Vladimir constatent que le cycle jour-nuit se répète sans
variation significative. Cette récurrence rend leur existence monotone et
figée dans une boucle où rien ne progresse.
« Puis ce sera encore le jour »: Une perception cyclique et stagnante du
temps. Le jour et la nuit se succèdent inévitablement, mais cette alternance
n’apporte aucun changement ou espoir. Leur situation reste identique, quel
que soit le moment.
Le temps et la mémoire
La confusion temporelle : absence de mémoire
VLADIMIR : "Tu ne te rappelles pas ?"
ESTRAGON : "Je ne me rappelle pas d'hier."
VLADIMIR : "Je t’assure que nous étions ici, hier."
ESTRAGON : "Je n’en sais rien.
La confusion temporelle : absence de mémoire
Dissolution de la temporalité :
Incapacité à Ils doutent de passé, présent et futur se
distinguer les jours. leurs souvenirs. confondent dans une seule durée
interminable.
La mémoire défaillante et l’effacement du passé
Pozzo. - Je ne me rappelle avoir rencontré personne hier. Mais
demain je ne me rappellerai avoir rencontré personne aujourd'hui.
Ne comptez donc pas sur moi pour vous renseigner. Et puis assez
là-dessus. Debout !
La mémoire défaillante et
l’effacement du passé
Beckett souligne ici la fragilité de la mémoire humaine, qui est souvent
perçue comme essentielle à l’identité et à la construction du sens. L’oubli
constant des événements rend le passé inexistant et vide de toute influence sur le
présent ou l’avenir.
Temps fragmentaire
ESTRAGON. - Mais la nuit ne tombe pas.
VLADIMIR. - Elle tombera tout d'un coup, comme hier.
Une perception altérée et floue du temps. Les personnages ne vivent pas dans un cadre
temporel objectif, mais dans un temps subjectif, suspendu et indéterminé.
La chute soudaine de la nuit rappelle le caractère imprévisible et brutal de certains
événements humains, comme la mort ou la perte du sens
L’attente, L’absence d’un avenir tangible.
VLADIMIR : « Il viendra demain. »
ESTRAGON : « Sans faute. »
Cette promesse de l’arrivée de Godot reporte perpétuellement l’avenir
sans jamais le réaliser. L’attente, qui pourrait donner un sens au temps,
devient au contraire une source de fragmentation, car elle empêche
tout véritable mouvement vers le futur.
« Les personnages Vladimir et Estragon n’agissent pas, il n’y a
aucun plaisir dans l’action, uniquement un effort constant à
rester en équilibre, l’attente de quelque chose.»
Vincent trovato, La mémoire du Temps chez Proust et Beckett
HAMM. — Une ! Silence ! (Un temps.) Où en étais-je ? (Un temps.
Morne.) C'est cassé, nous sommes cassés. (Un temps.) Ça va casser.
(Un temps.) Il n'y aura plus de voix. (Un temps.) Une goutte d'eau dans
la tête, depuis les fontanelles. (Hilarité étouffée de Nagg.) Elle s'écrase
toujours au même endroit. (Un temps.) C'est peut-être une petite veine.
(Un temps.) Une petite artère. (Un temps. Plus animé.)
Pauses: Interrogation sur la nature de cette réplique:
Hallucination?
Une description physiologique?
Une métaphore du temps ?
La souffrance ?
Le silence amplifie l’ambiguïté et invite à une interprétation plurielle.
La répétition des pauses
prépare l’idée d’un
effondrement imminent
HAMM. — À — (bâillements) — à moi. (Un temps.) De
jouer. [.......](bâillements) — y avoir misère plus... plus
haute que la mienne ? Sans doute. Autrefois. Mais
aujourd'hui ? (Un temps.) Mon père ? (Un temps.) Ma
mère ? (Un temps.) [.......] — (bâillements) — [.......] —
(bâillements) — à finir.(Bâillements.)
Les bâillements de Hamm, loin d’être des simples temps mort , sont des
manifestations de vide temporel, où l’absence d’action devient l’action
elle-même.
L’ennui de Hamm et des autres personnages, figés dans une attente interminable
où rien ne change réellement.
bâillement= rappel de la lenteur du temps
"Peut-il y a — (bâillements) — y avoir misère plus... plus haute
que la mienne ?"
le bâillement prolonge artificiellement la phrase, étirant davantage la
perception du temps.
Temps et durée
« POZZO: [.......]Voyez-vous, la route est longue quand on chemine
tout seul pendant... (il regarde sa montre) ... pendant (il calcule) ...
six heures, oui, c'est bien ça, six heures à la file, sans rencontrer
âme qui vive.»
Le temps semble s’étirer quand il est vécu dans la solitude.
La précision du calcul suggère une tentative de retrouver une
emprise sur le temps.
Conclusion
« Trouver une forme qui accommode le désordre, telle est aujourd’hui la
tâche de l’artiste »,
Références bibliographiques
Beckett, Samuel, Fin de partie, Paris, Minuit, 1957.
Beckett, Samuel, Oh les beaux jours, Paris, Minuit,1962.
Beckett, Samuel, En attendant Godot, Paris, Minuit, 1952.
Trovato, Vincent, La mémoire du temps chez Proust et Beckett, Paris, L’Harmattan, 2013.
Références bibliographiques
https://www.maxicours.com/se/cours/fin-de-partie-resume-de-l-oeuvre/
https://www.bacdefrancais.net/fin-de-partie-beckett-exposition.php#google_vignette
https://shs.cairn.info/revue-l-en-je-lacanien-2015-2-page-87?lang=fr
FIN DE PARTIE: L’INFINI RECOMMENCEMENT DE RIEN Lúcia Margarida Pinho Lucas de Freitas de
Carvalho Pedrosa
Instituto Superior de Contabilidade e Administração do Porto Instituto Politécnico do Porto Portugal
https://www.persee.fr/doc/vita_0042-7306_2018_num_197_1_1920
https://www.erudit.org/fr/revues/sp/2008-sp04857/1064403ar/
Christakis, C. (2008). L'art de mettre en scène la vie et le temps chez Samuel Beckett. Sens
public. https://doi.org/10.7202/1064403ar