Le Portrait
Nicolas Gogol
•« On sonne à votre porte, vous ouvrez. Un homme à tête de cheval entre.
Si vous vous évanouissez, on est dans le fantastique.
Si vous lui demandez : Un thé ou un café ?, on est dans le merveilleux. »
•
Jean-Louis Le Craver
Resumé:
•Tchartkov
•Nikita
•Ivan Ivanovitch
•Lisa
•La mère de Lisa
•Le peintre de B***
•Un usurier
•Le père de B***
•Au Marché Chtchoukine, le peintre
Tchartkov fait l'acquisition d'un
tableau : un portrait d'un vieillard
oriental dont les yeux sont peints
avec une vraisemblance
remarquable.
La nuit le peintre fait un rêve
étrange : le vieil homme du portrait
sort de son cadre, compte des
pièces d'or et tente de l'avaler.
Le lendemain, le peintre trouve un
rouleau de pièces d'or tombé du
cadre. Son destin est bouleversé. Le
peintre devient riche mais il perd
son talent. Fou de rage et de
jalousie, Tchartkov achète des
œuvres afin de les détruire. Il
sombre dans la démence la plus
complète et meurt.
•Le portrait d'un vieillard dont les yeux sont d'une
vraisemblance saisissante est mis en vente aux
enchères. La transaction est interrompue quand un
homme se lève et raconte l'histoire de son père :
autrefois un homme du quartier de Kolomna avait
la réputation de faire mourir ceux qui sollicitaient
ses services. Cet homme a demandé au père du
narrateur, peintre de son état, de lui faire son
portrait. Mais ce tableau resta pour un temps
inachevé : chaque fois que le peintre tentait de
l'achever, il ressentait un trouble inexplicable.
Quand le vieillard mourut, le peintre tomba dans la
vilénie et le blasphème. Des années de privation,
de jeûne et de prière lui permirent de retrouver
son talent. C'est le peintre lui-même qui a
demandé à son fils de retrouver le tableau
maléfique afin de le détruire.
Le jeune homme termine son récit. Quand il se
retourne vers le tableau.... Il s'est volatilisé.
Tchartkov est peintre à Saint-Pétersbourg. Il achète un jour un étrange portrait chez un brocanteur. Une nuit, le tableau semble soudainement prendre vie.
Tchartkov s’approcha encore une fois du portrait pour examiner ces yeux extraordinaires et s’aperçut non sans effroi qu’ils le regardaient. Ce n’était plus là une
copie de la nature, mais bien la vie étrange dont aurait pu s’animer le visage d’un cadavre sorti du tombeau. Était-ce un effet de la clarté lunaire, cette messagère du
délire qui donne à toutes choses un aspect irréel ? Je ne sais, mais il éprouva un malaise soudain à se trouver seul dans la pièce. Il s’éloigna lentement du portrait, se
détourna, s’efforça de ne plus le regarder, mais son œil, impuissant à s’en détacher, louchait sans cesse de ce côté. Finalement, il eut même peur d’arpenter 1 ainsi la
pièce : il croyait toujours que quelqu’un allait se mettre à le suivre, et se retournait craintivement. Sans être peureux, il avait les nerfs et l’imagination fort sensibles,
et ce soir-là il ne pouvait s’expliquer sa frayeur instinctive. Il s’assit dans un coin, et là encore il eut l’impression qu’un inconnu allait se pencher sur son épaule et le
dévisager. Les ronflements de Nikita2, qui lui arrivaient de l’antichambre, ne dissipaient point sa terreur. Il quitta craintivement sa place, sans lever les yeux, se
dirigea vers son lit et se coucha. À travers les fentes du paravent3, il pouvait voir sa chambre éclairée par la lune, ainsi que le portrait accroché bien droit au mur et
dont les yeux, toujours fixés sur lui avec une expression de plus en plus effrayante, semblaient décidément ne vouloir regarder rien d’autre que
lui. Haletant4 d’angoisse, il se leva, saisit un drap et, s’approchant du portrait, l’en recouvrit tout entier.
Quelque peu tranquillisé, il se recoucha et se prit à songer à la pauvreté, au destin misérable des peintres, au chemin semé d’épines qu’ils doivent parcourir sur
cette terre ; cependant, à travers une fente du paravent, le portrait attirait toujours invinciblement son regard. Le rayonnement de la lune avivait5 la blancheur du drap,
à travers lequel les terribles yeux semblaient maintenant transparaître. Tchartkov écarquilla6 les siens, comme pour bien se convaincre qu’il ne rêvait point. Mais
non… il voit pour de bon, il voit nettement : le drap a disparu et, dédaignant tout ce qui l’entoure, le portrait entièrement découvert regarde droit vers lui, plonge, oui,
c’est le mot exact, plonge au tréfonds7 de son âme…
Son cœur se glaça. Et soudain il vit le vieillard remuer, s’appuyer des deux mains au cadre, sortir les deux jambes, sauter dans la pièce. La fente ne laissait plus
entrevoir que le cadre vide. Un bruit de pas retentit, se rapprocha. Le cœur du pauvre peintre battit violemment. La respiration coupée par l’effroi, il s’attendait à voir
le vieillard surgir auprès de lui. Il surgit bientôt en effet, roulant ses grands yeux dans son impassible visage de bronze. Tchartkov voulut crier : il n’avait plus de
voix ; il voulut remuer : ses membres ne remuaient point. La bouche bée, le souffle court, il contemplait l’étrange fantôme dont la haute stature se drapait dans son
bizarre costume asiatique. Qu’allait-il entreprendre ? [...] Il fit un suprême effort pour bouger, poussa un cri et…
NICOLAS GOGOL, « Le portrait », 1835, traduction de Henri Mongault.
1
1. Quels éléments de l’histoire (moment de la journée, lieu, état ou caractère du personnage principal, etc.) sont propices au basculement dans le fantastique ?
Offrez une réponse précise, illustrée de citations.
2. a) Quel est le point de vue narratif utilisé ? b) Pourquoi est-ce important dans un récit fantastique ?
3. Lignes 27 (« Mais non… il voit pour de bon, ») à 31 (« au tréfonds de son âme…») : le temps de conjugaison change. a) Quel est le temps employé ? b) Quelle
est sa valeur ? c) Quel est l’effet souhaité par l’auteur ?
4. Quel sens est particulièrement sollicité ? Relevez-en le champ lexical.
5. Quelles sont les réactions physiques de Tchartkov face au surnaturel ? De quel état d’esprit témoignent-elles ?
6. En vous aidant de vos réponses précédentes et de votre étude du Nez et du Manteau, expliquez pourquoi cet extrait relève du registre fantastique.
7. Écrivez la chute de cette nouvelle après les points de suspension. En trois à cinq lignes seulement, surprenez vos lecteurs.
Gustave Courbet, Le Désespéré, 1853-1855, huile sur toile, 45 x 54 cm (musée d’Orsay, Paris).
Quels points communs trouvez-vous entre le texte de Gogol et le tableau de Courbet ?
Un portrait effrayant
Le personnage du tableau est un vieillard au regard oppressant,expressif comme le visage
d'un mort au sortir du tombeau .Il a la peau basanée et porte un manteau oriental à larges
manches. Ses mains sont squelettiques et ses doigts osseux.
I) Une situation initiale banale
Le personnage principal est un peintre désargenté qui, pourtant, fait l'acquisition d'un
tableau.
Pourquoi ?
Le narrateur est omniscient (qui sait tout de ce que pensent et ressentent les personnages) ce
qui permet au lecteur de s'identifier aux personnages.
Les sensations physiques liées à la peur :
Les sensations tactiles dominent dans ce texte
. Le narrateur exprime des doutes sur ce qu'il ressent : « Il lui semblait » (ligne 14)...
A partir d'une situation banale, le narrateur construit un récit extraordinaire, paranormal.
II) Un portrait ambigu
Le peintre a pu être séduit par ce tableau pour son exotisme (portrait d'un étranger) ou son originalité.
Une fois accroché, le tableau le terrifie.
On peut interpréter la sortie du tableau de différentes façons. Comme le génie d'Aladin sort de la lampe pour
l'aider, le personnage sort du tableau pour l'aider, lui donner l'argent dont il a besoin.
Ce phénomène semble magique, merveilleux (conte de fées) mais il entre dans la « réalité » à partir du
moment où le commissaire de police, représentant de l'ordre, découvre ces pièces.
Conclusion Le récit fantastique prend toujours appui sur une situation banale, de la vie quotidienne pour que le
lecteur s'identifie au personnage. Le lecteur est dans la plus complète incertitude concernant les motivations
des personnages, les causes du phénomène raconté et même sa « réalité ». Cette instabilité est au cœur du
fantastique qui jouxte la folie.