Cyrano, regardant Christian.
Si j’avais
Pour exprimer mon âme un pareil interprète !
Christian, avec désespoir.
Il me faudrait de l’éloquence !
Cyrano, brusquement.
Je t’en prête !
Toi du charme physique et vainqueur, prête-m’en :
Et faisons à nous deux un héros de roman !
Christian.
Quoi ?
Cyrano.
Te sens-tu de force à répéter les choses
Que chaque jour je t’apprendrai ?…
Christian.
Tu me proposes ?…
Cyrano.
Roxane n’aura pas de désillusion !
Dis, veux-tu qu’à nous deux nous la séduisions ?
Veux-tu sentir passer, de mon pourpoint de buffle
Dans ton pourpoint brodé, l’âme que je t’insuffle !…
Christian.
Mais, Cyrano !…
Cyrano.
Christian, veux-tu ?
Christian.
Tu me fais peur !
Cyrano.
Puisque tu crains, tout seul, de refroidir son cœur,
Veux-tu que nous fassions — et bientôt tu l’embrases ! —
Collaborer un peu tes lèvres et mes phrases ?…
Christian.
Tes yeux brillent !…
Cyrano.
Veux-tu ?…
Christian.
Quoi ! cela te ferait
Tant de plaisir ?…
Cyrano, avec enivrement.
Cela…
(Se reprenant, et en artiste.)
Cela m’amuserait !
C’est une expérience à tenter un poète.
Veux-tu me compléter et que je te complète ?
Tu marcheras, j’irai dans l’ombre à ton côté :
Je serai ton esprit, tu seras ma beauté.
Cyrano de Bergerac, Edmond Rostand, Acte II, extrait de la scène 10.