Dans ce roman, Dostoïevski aborde à travers ses personnages de
nombreuses thématiques qui conservent une étonnante actualité. Je vais dans
cette note en passer deux en revue.
1. Le bien impossible dans un monde de mal
Ce point touche directement au personnage principal : le prince Mychkine.
Ce dernier possède une sensibilité exceptionnelle pour décrypter le cœur
d’autrui. Il incarne ce que l’on pourrait appeler un « cœur intelligent », c’est-à-dire
une personnalité orientée naturellement vers la vertu.
Mais chez lui, ce trait est poussé jusqu’à l’extrême. Le prince n’est pas bon par
ignorance des vices de ses contemporains: il en est pleinement conscient, peut-
être plus que quiconque. Connaissant parfaitement les intrigues et les calculs de
son entourage, il choisit néanmoins d’agir avec bonté et refuse de se
compromettre.
Or, dans une société où la ruse et l’habileté passent pour l’intelligence suprême,
une telle attitude est perçue comme de la naïveté. Parce qu’il se refuse à « jouer
au jeu » des rapports sociaux, Mychkine est taxé d’idiotie : maladroit, sans esprit,
inapte à la haute société.
Sa bonté est par ailleurs sans mesure : elle est un réflexe vital, presque une
fatalité. Mais tout excès finit par nuire. Ainsi, une bonté infinie, dans un monde
dominé par les passions et les intérêts, peut paradoxalement devenir
destructrice. Le triangle dramatique avec Aglaïa et Nastasya en témoigne : le
prince aime sincèrement Aglaïa et elle l’aime aussi, mais il veut en même temps
sauver Nastasya, l’ennemie de sa bien-aimée. Incapable de choisir, il brise le
cœur d’Aglaïa. Et quand il se résout à épouser Nastasya, ce n’est pas par amour
mais par altruisme, sans comprendre la cruauté que cache sa bonté.
Finalement, il n’épousera ni l’une ni l’autre et sombrera dans la folie. À travers
lui, Dostoïevski illustre une vérité tragique : une bonté absolue, si elle refuse le
compromis avec la réalité humaine, engendre plus de souffrance qu’elle
n’apporte de salut.
2. La rédemption doit commencer par soi
Le rapport du prince avec Nastasya Filippovna éclaire un autre thème essentiel :
la question de la rédemption. Le prince voudrait la sauver, mais en réalité il
cherche à la délivrer d’elle-même, de son passé et des blessures qui
l’emprisonnent.
Enfant, Nastasya fut victime d’abus et placée dans une situation de dépendance
humiliante. Devenue adulte, elle garde de cet outrage une amertume et un
ressentiment profonds. Quand elle croise Gavrila, Mychkine et Rogojine, ses
réactions sont façonnées par cette blessure originelle.
Elle méprise Gavrila, intéressé uniquement par sa fortune. Elle s’attache au
prince, mais se juge indigne de lui et de sa pureté. Elle le quitte donc au moment
même où il veut l’épouser. Quant à Rogojine, il l’aime avec une intensité féroce,
mais son amour est dévorant, possessif et destructeur. Nastasya ne l’aime pas :
son cœur appartient au prince, mais elle n’ose s’y abandonner. Prisonnière de
son passé, incapable de s’accepter elle-même, elle finit par fuir avec Rogojine le
jour du mariage – et trouve la mort sous son couteau.
Le destin de Nastasya révèle ainsi une leçon universelle : nul ne peut être sauvé
de l’extérieur s’il n’entreprend pas d’abord sa propre réconciliation intérieure.
À travers Mychkine et Nastasya, Dostoïevski met en scène deux impasses : celle
d’une bonté absolue incapable de composer avec le réel, et celle d’une âme
blessée qui attend son salut d’autrui sans parvenir à se libérer elle-même. Le
roman montre alors que ni la pureté désincarnée ni l’amour passionnel ne
suffisent à sauver l’homme : la véritable rédemption commence toujours par soi.